L’écrivaine

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— Ah, vous êtes écrivaine ?
J’ai tellement attendu ce moment où l’on me poserait la question !

Depuis toujours, depuis l’enfance, depuis que je sais lire sans doute, je suis fascinée par les livres. Par les mots aussi.

Je me vois encore plantée devant l’immense bibliothèque de mon grand-père à la recherche de l’histoire, du conte, de l’aventure qui m’étourdirait.
Petite fille, de santé fragile, je passais des heures à lire et relire couchée à plat ventre sur mon lit. Quels instants exquis !
J’ai fait mon apprentissage de la vie à travers mes lectures, aidée de mon fidèle et muet, mais savant compagnon, mon copain «le Larousse».
Du roman noir, au récit, de la poésie au policier, tout y passait. Je lisais goulûment. Je me bâfrais de lecture à en vomir. J’engloutissais des tonnes de récits. Je lisais tellement que je n’avais plus assez de temps pour faire mes devoirs de classe. J’étais cataloguée comme un «cancre». Mon père prit la décision de m’interdire de lire. Il en vint même à cacher au grenier et sous clé les livres qui traînaient un peu partout dans la maison. Peine perdue. Quand on est en manque, on se sent capable de soulever des montagnes. Et toute mon énergie fut entièrement orientée vers le seul objet de mon addiction, mon héroïne : la lecture. Heureusement, il y avait un dealer dans l’environnement familial, mon grand-père. Il était boutiquier. Je me précipitais chez lui. Il ne manquait jamais d’ouvrages. Ah ! Quel moment délicieux lorsque, dès la première page, à la première phrase, je lisais quelque chose du genre : «Ils marchent sur la plage, côte à côte, le long de l’océan...» Alors, que va-t-il se passer ? Mes neurones entraient alors en communication fébrile avec mes synapses...
Le soir venu, c’est à la lueur de la lampe frontale, sous les draps, que je lisais, lisais, lisais... jusqu’à épuisement. Oh les durs matins ! Ma mère mettait cela sur le compte de ma petite santé. Ma santé, sauf conduite, Dieu que j’en ai abusée !

Passée la métamorphose de l’adolescence est venu le temps de m’intéresser aux auteurs, à leur vie, à leur style, aux critiques aussi. Pourquoi, comment sont-ils venus à l’écriture ? Quel a été le moment déclencheur ? Où puisent-ils leur inspiration ? Que de questions et bien peu de réponses. Alors je me suis mise à lire des biographies d’auteurs. Je savais tout de leurs tics, de leurs tocs, de leurs grandeurs et de leurs faiblesses. Je connaissais aussi la matière où ils puisaient leur inspiration, mais de là à écrire...

— Ah, vous êtes écrivaine ?
Voilà une question qui sonnait bien à mon oreille. Après tout, si moi aussi j’essayais ? Ne dit-on pas que pour écrire il faut avoir lu ? Abondamment lu ? Mais ai-je suffisamment d’imagination ? Et qu’ai-je à dire de si intéressant ?

À court de livre sans doute, je me suis piquée d’écrire. Devant le clavier de mon ordinateur, j’ai noirci quantité de pages. Des poèmes d’abord. Puis des nouvelles ensuite. Plus propice à ma fantaisie.
Après avoir rencontré un certain succès auprès de mes parents, de mes amis, j’ai tenté les concours. Beaucoup de concours. D’ici et d’ailleurs avec parfois quelques petites réussites. Quelle jubilation ! Davantage que la réussite au bac.

Ainsi le rêve prenait forme petit à petit :
— Ah, vous êtes écrivaine ?
Et de répondre par cette évidence, dans un demi-sourire, avec la nonchalance de quelqu’un qui a déjà du métier :
— Oui, pourquoi ?
Ce cinéma tournait en rond dans ma tête. Je n’en étais plus très loin maintenant. J’en étais convaincue. C’est sûr, j'y arriverais !

Alors j’ai osé. Toute seule, j’ai présenté un recueil de nouvelles à divers éditeurs. Dix nouvelles. Les meilleures à mon goût.

Le parcours du combattant, je crois que c'est ce que l’on dit dans ces cas-là ?
Refus sur refus des éditeurs. Ceux qui prennent la peine de répondre six, huit mois après : «Ne correspond pas à la ligne éditoriale de la maison», «trop courte», «pas assez longue», «c‘est pas mal, mais reprenez vos textes et revenez nous voir». J’ai repris ma prose, j’ai retranché, rallongé, modifié, multiplié, divisé, tortillé, fignolé, dix fois, cent fois, jusqu’à m'en abîmer les yeux. Jusqu’à détester tout ce que j’avais écrit. Jusqu’à me détester. Qu’allais-je faire dans cette galère ? Je les ai resoumis. Ils m’ont oubliée ! Une année pour rien. Une année à faire de petits métiers pour survivre, moi qui me voyais déjà vivre de ma plume !

N’avais-je pas suffisamment de talent ? Ah le talent, talon d’Achille ? Mais qui décrète le talent ? Le lecteur ? L’éditeur ? Évidemment, l’éditeur. C’est lui qui décide ce qui est bon pour le lecteur...
Pourtant, de tous les romans et nouvelles lues dans ma petite vie, combien étaient de qualité irréprochable ? Il m’est arrivé bien des fois de ne pas terminer un bouquin tant le charabia ou le fond de l’histoire m’était incompréhensible. De piètre qualité trop souvent. Je n’avais sans doute pas toutes les clés...

Les clés ? Je sais pourtant ce qui marche : il faut déstructurer l’écriture, la désarticuler, se moquer de la ponctuation, des conventions, quand on à rien à dire sur le fond, faut bien brouiller les pistes, noyer le poisson, Attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, j’en vois une qui sourit ? Que je vous explique, l’écriture doit être rebelle, non pas comprise par le plus grand nombre, elle deviendrait trop populaire, voire populiste, non, elle doit être (l’écriture, pas moi) élitiste. Lâcher des mots en pâture au lecteur qui en fera ce qu’il pourra, oui, car il faut lui laisser le soin (audit lecteur, pas à l’écrivain) de se forger sa propre histoire parmi les bris de phrase et les quelques idées jetées pêle-mêle ici ou là. Le lecteur ne doit pas être passif, moi j’en ai lu de ces nouvelles, de ces romans, Et alors ? Je n’en ai rien retenu, si, tout de même, certains légers bâillements de ceux qui vous font penser qu’il y a aussi le repas à préparer pour le chat qui n’arrête pas de miauler... Non, je ne veux pas écrire de cette façon-là !

Lasse, j’ai fini par me résoudre à éditer mon recueil à compte d’auteur. Combien de grands auteurs l’ont fait pour leur premier ouvrage ? Une brouettée, et pas des moindres ! Pourquoi pas moi ?

Ressaisie.

Quel bonheur que de tenir dans ses mains « le livre », son premier livre qui sent le papier et l’encre fraîche, avec une vraie couverture et des caractères en noirs qui s’étalent sur toutes les pages... Et le caresser, quel moment d’intense émotion ! Et puis le soir, avant de me coucher, le lire, comme si je le découvrais... Puis, avant de m’endormir, le déposer sur la table de chevet et rêver :
Ah, vous êtes écrivaine ?

J’ai fait tous les quelques petits salons de ma région – Les «comptes d’auteur» sont exclus des grands salons. J’ai connu beaucoup de monde, des écrivains en chair et en os, des vrais. Des éditeurs aussi. Et quelques futurs lecteurs. Quelle fierté que de discuter simplement avec eux ! De se sentir écrivaine... Quelle joie aussi, le cœur tremblant, d’apposer une dédicace !
Hélas, si rarement...
Des journées entières à attendre le client, parfois dans le froid ou dans la chaleur. Un sandwich le midi et, dans le meilleur des cas, un ou deux livres vendus.

Il doit m’en rester encore quelques-uns, par là...

Et puis les années sont passées...

Aujourd’hui je ne suis pas malheureuse, j’ai repris la petite affaire de mon grand-père, bouquiniste. Je vends sur les marchés des livres d’occasion... et on ne m’a jamais posé la question :
— Ah, vous êtes écrivaine ?

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Les Histoires de RAC · il y a
Une lecture bien agréable, merci ♫
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Ces tours et détours d'une "plume" n'ont pas pris une ride.

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