L'écharpe est belle

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Lauréat
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"L'écriture c'est le coeur qui éclate en silence" Christian Bobin J'aime vraiment beaucoup Christian Bobin  [+]

Image de Automne 2013

C’était l’heure attendue où les corps harassés par l’insolente touffeur allaient pouvoir enfin se reposer un peu. C’était l’heure où le râle des autos et les cris des enfants allaient se dissiper. C’était l’heure de la sieste, d’un arrêt sur image, d’une pause dans le temps. L’heure rêvée pour moi de sortir de ma case.
Un air raréfié, tissé d’ondes silencieuses, me saisit longuement avant de me laisser affronter le chemin. Un chemin sablonneux et sec comme un vent d’ouest. Un chemin désolé.
Pareil à une immense toile tendue dans l’infini, un ciel délicat voulait s’éterniser. Quelques rares filigranes de nuages égarés paraissaient s’étonner d’être toujours en vie. Au zénith, le soleil semblait démesuré.
J’avançais dans la sueur et mes pas étaient lourds. « Le sable, c’est fait pour les enfants », m’étais-je entendu dire. J’avançais, j’avançais et comme une récompense, juste là, devant moi, l’océan qui dansait. Des vagues tout en douceur, des vagues impudiques qui venaient caresser la plage volcanique tout offerte et luisante. Une plage déserte.
Et toujours cette chaleur lourde comme une pluie de feu qui me mordait la peau.
L’ombre d’un flamboyant m’avait invité à m’asseoir et j’avais accepté. Juste retrouver un peu de souffle clair avant d’aller nager. Mon regard s’attardait sur un jeune pétrel aux ailes longues et fines, qui plongeait dans les flots et en sortait parfois, heureux et ruisselant, un poisson dans le bec. Rassasié, il repartait dans un vol emprunté vers les montagnes rondes. « C’est bien d’être un oiseau ! », avais-je pensé très fort.

Délaissant l’horizon et le ciel sans vie, mes yeux s’étaient heurtés à une lueur claire posée à même le sable. Une lueur simple, immobile, figée dans les grains noirs.
Quarante degrés au moins ! Je me levai sans hâte. Je devais aller voir.
Accrochée à une branche de corail cassant, elle était allongée et paraissait dormir. Je l’avais observée sans faire le moindre bruit avant de la toucher d’une main hésitante.
Elle était magnifique. Elle était couleur ambre. Elle, c’était une écharpe, une écharpe oubliée.
Et je l’avais saisie, enlacée doucement, avant de ressentir un parfum envoûtant. Mélange de santal et de jasmin de nuit. Un doux parfum de femme.
C’était une étoffe noble aux reflets mordorés, légèrement soyeuse, sans doute de l’organdi, d’après le crissement léger qu’elle faisait dans mes doigts.
Une broderie délicate révélait çà et là, en motifs plus sombres, des lotus sacrés et une ville imposante bordant un fleuve lourd. Une ville grouillante. En lettres capitales, cernées d’un filet or, le nom de Bénarès apparaissait en haut, au centre d’un soleil dessiné naïvement. Bénarès en relief, que j’allais découvrir d’un index effleurant, comme s’il rencontrait la peau d’une inconnue une toute première nuit, une toute première fois. Je me laissai guider au gré de l’enlevure.
J’avais fermé les yeux.

Le Gange, tout d’abord, dans sa courbe parfaite comme le croissant de lune ornant la chevelure de Shiva l’Absolu. Un Gange empli de corps s’immergeant dans l’eau trouble pour être délivrés. Un Gange où flottaient également des myriades d’offrandes de fleurs encore vivantes et des restes funéraires de bûchers consumés. Quelques rares barques en bois semblaient être figées au milieu du courant venu de l’Himalaya. Les rameurs de dix ans pouvaient enfin dormir.
Délaissant le grand fleuve, je remontai les ghats – ces escaliers qui recouvrent les rives – en évitant la foule qui tenait à bout de bras des chandelles enflammées. Les coups sourds des tambours faisaient trembler mon corps. Les conques expiraient des airs cristallins.
Aux parfums de santal et de jasmin de nuit qu’exhalait le tissu, se mariait par instant celui du thé au lait et à la cardamome. Et puis celui de l’urine aussi, si horriblement âcre.
Et encore et encore cette même fournaise comme une fin de mousson rendue tout excitée par l’été qui approche.
Enfin, la vieille ville et ses venelles obscures où le soleil trop grand ne pouvait pas rentrer. Un monde de terre battue.
Temporisant au mieux ce voyage tactile, je m’attardai devant les étals lourds de mangues et de litchis ou bien de samossas frémissants dans l’huile chaude. Mélange de senteurs. Un mélange raté. Bénarès la puante.
Accélérant le doigt, j’avançais dans la ville, croisant des vaches maigres au regard malheureux et d’antiques cyclo-pousses qui malgré tout roulaient. Toujours la même cohue dans ces rues de poussière. Des femmes habillées de voiles écarlates criaient pour exister à des enfants usés qui essayaient de rire. Ça semblait difficile. Les hommes, comme inutiles, préféraient le repos sous les hauts murs de briques déchirés par le temps. Tous assis en tailleur, des hommes comme des sculptures. J’avançais en silence.
À un pli malvenu, je m’étais vu contraint de contourner un temple gigantesque où des singes énervés venaient importuner des brahmanes silencieux. Dommage, une prochaine fois, peut-être, je m’y attarderai !
Ainsi, me retrouvai-je plus loin dans l’ancienne ville, cerné d’échoppes ocre et d’étoffes somptueuses. Le quartier des tisserands, des hommes non-assis. Ici, le fil d’or se tissait sans relâche sur des métiers en bois comme il y a cinq siècles. Partout sur les trottoirs, d’étranges mannequins en fil de fer rouillé supportaient des saris parmi les plus beaux du pays. Des saris lumineux, immobiles et légers, qui rêvaient de maîtresses à l’élégance fière. Je les imaginais.
Assouvi de beauté, je poursuivais ma route dans des dédales plus tristes. Ce n’était plus la ville qui s’offrait sous mes doigts, seulement ses faubourgs désespérément sales. Royaume des intouchables, royaume de la misère. Timidement, la broderie venait de disparaître. Le voyage s’arrêtait.
J’avais rouvert les yeux.

Une lumière crue me rappelait à la vie, un éclat bien trop fort. Des étoiles scintillaient et me piquaient les yeux. Un paysage flou, et moi, à l’intérieur, totalement perdu. J’étais tout en sueur.
Entre mes mains fébriles, l’écharpe prudemment glissait pour s’échapper. Je la sentais vivante. Fugitive et vivante. Bénarès l’indomptable.
Tout en la caressant comme pour la rassurer, j’étais revenu m’asseoir sous la nuit du gros arbre aux feuilles carminées. Besoin de me calmer, de reprendre mes esprits, d’oublier l’Inde sacrée.
Et toujours la chaleur, de plus en plus méchante, comme un gros incendie.
L’océan fatigué était devenu lac. Les vagues s’étaient enfuies vers des rives plus fraîches. Elles avaient eu raison !
Je regardais l’étoffe qui semblait elle aussi m’observer discrètement.
« Que vais-je faire de toi ? », lui demandai-je d’un ton bien trop humain. N’obtenant pas de réponse, je me décidai à l’emmener nager, se rafraîchir un peu, histoire de retrouver quelques claires idées. Je l’avais déposée sur mes épaules nues brûlées par le soleil. Elle semblait à sa place.
Mon premier pas dans l’eau fut une grosse déception. Une eau tiède, gorgée de sel et même pas un poisson. Une eau presque inutile. Une eau pour faire des pâtes.
Plus envie de nager, je fis demi-tour.
Sur la berge embrasée, une femme en sari me fixait du regard tout en me souriant. Je me souviens avoir eu peur et avoir sursauté, libérant au passage l’écharpe surchauffée. Il m’avait pourtant semblé être seul sur la plage toute noire.
D’où venait cette femme ? Cette silhouette fantôme à la peau de thé mat, qui très bizarrement ne me souriait plus.
Tout en la regardant, je cherchais à tâtons l’étole suicidaire, car j’en étais certain, elle allait se noyer. Il me fallait faire vite. Je la trouvai enfin, flottant entre deux eaux telle une anguille sombre.
La lueur s’était éteinte, imbibée qu’elle était. Sorte d’éponge râpeuse aux effluves iodés. Un vieux chiffon mouillé. Bénarès sous les eaux. L’Inde, comme à son habitude, une nouvelle fois frappée. J’étais devenu triste.
Et la femme là-bas qui riait de nouveau. Je ne comprenais rien.
Des algues nonchalantes ralentissaient mes pas, le sable corallien était devenu marbre. L’écharpe paraissait morte. Plus que dix mètres à peine.
Les paumes des mains jointes devant son doux visage légèrement incliné, la femme m’attendait. Une dame sans âge, une hindoue magnifique à la beauté fragile et au tika de sang qui colorait son front. Son parfum exhalait des fragrances de santal et de jasmin de nuit que je connaissais bien.
— Namasté, me dit-elle.
Je ne répondis pas. Je ne comprenais pas.
— Mille mercis, monsieur, vous l’avez retrouvée, rajouta-t-elle en appuyant ses yeux sur l’étoffe trempée.
Enfin je compris.
— Deux jours que je la cherche, deux jours désespérants. Cette écharpe, voyez-vous, c’est tout ce qu’il me reste de mon enfance indienne, un cadeau de ma mère.
Avec délicatesse, je lui tendis l’écharpe toute dégoulinante.
Ses mains fléchirent un peu sous le poids de l’étoffe, mais elle me sourit. Ses yeux parlaient au ciel. Je regardais ses yeux.
— Merci du fond du cœur, entendis-je plusieurs fois, comme un écho lointain.
Je ne sus quoi dire, alors je ne dis rien et puis je souris. Un sourire authentique. Un sourire partagé.
J’invitai Angali à venir s’asseoir sous le végétal rouge le temps que son écharpe se déshydrate un peu. Elle accepta. Elle aussi avait chaud. Toujours la même touffeur insolente et perverse, mais on apercevait l’immense soleil blanc décliner doucement. Un soleil éprouvé, pressé de se coucher. L’océan était prêt à lui faire de la place. Un océan courtois.
Suspendue à une branche, l’étole sauvée des eaux reprenait des couleurs. Adossée au gros tronc, Angali l’observait d’un regard rassuré. Je l’observais aussi et cela m’amusait de voir une ville sécher avant de renaître. « Bénarès immortelle », murmurai-je, sans doute un peu trop fort. Elle m’entendit.
— Vous connaissez cette ville ? me demanda-t-elle, légèrement surprise.
— Heu… Un peu, mais… pas vraiment.
— Parce que moi j’y suis née, me précisa-t-elle, la voix pleine d’émotion.
Son visage semblait grave, mais heureux à la fois, à la pensée furtive de sa ville lointaine. Je la sentais hâtive de m’emmener dans un voyage perdu. Un voyage dans le temps, dans l’Inde de son enfance.
Je me laissai glisser sur le sable farineux. Allongé, face au ciel, il me semblait alors que le périple indien serait plus agréable. Mes yeux se refermèrent.
D’une voix simple alors elle raconta : sa naissance dans la ville qu’elle avait tant aimée, ses premiers pas d’enfant dans une école française, sa maison rose et blanc qui donnait sur le fleuve, les rues où elle jouait et l’écharpe ambrée offerte par sa mère le jour de ses cinq ans.
Je me laissais bercer, ignorant qu’Angali pleurait silencieusement.
Mais elle continua et parla de sa mère qui n’avait que vingt ans quand elle s’était éteinte, de cette peine infinie qui la défigurait encore et puis toujours, et des yeux noirs du père une fin de septembre. Un septembre assassin qui l’avait obligée à fuir son pays pour avoir refusé l’amour d’un homme vieux, d’un homme de sa caste. Elle n’avait pas quinze ans.
Je devinai alors ses larmes lourdes et chaudes qui coulaient sur sa joue.
Comme pour s’excuser de ses mille sanglots, elle me conta alors les ghats du bord du Gange où elle jouait souvent à la sortie des classes, les temples rose et vert où s’amusaient les singes, les fruits qu’elle chapardait en l’espace d’un éclair et les saris en or qu’elle rêvait de porter.
Je ne respirais plus. J’étais devenu ombre. Devant moi des flammèches virevoltaient, me brûlaient, des temples multicolores m’invitaient à prier, des fils d’or brillaient. Un fleuve coulait en moi, chargé de détritus et de pétales de fleurs. Un fleuve tout boueux aux relents de sacré. Et là-bas, tout là-bas, Angali qui vivait. Je ne l’entendais plus, je ne l’écoutais plus.
Je m’étais endormi.

Au-dessus de mes rêves, un pétrel tournoyait dans un soleil de terre. Une terre battue.

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Lucile Sempere · il y a
C’est tellement tard que je découvre ce magnifique récit qui m’a bercé loin... très loin
Merci. Et bravo.

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Geny Montel · il y a
Je découvre ce beau récit très justement recommandé par SE. Bravo Jean-Michel !
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Jean-Michel FAURE · il y a
Merci Geny cela me fait vraiment plaisir
Belle fion de week-end
Amicalement
Jean-Michel

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Geny Montel · il y a
Merci Jean-Michel ! Bonne soirée !
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Guy Bellinger · il y a
D'une immense poésie, ce texte (à lire à voix haute) vous hypnotise avec ses phrases harmonieuses et chantantes, qui vous élèvent bien au-dessus de la trivialité de ce bas monde.
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Virgo34 · il y a
Un récit prenant et plein d'émotion.
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Jean-Michel FAURE · il y a
Merci infiniment pour votre commentaire... c'est grâce à cela que je continue modestement à écrire.
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Didier Larepe · il y a
Un peu tard, mais je vote. N'hésitez pas à découvrir mes écrits sur http://short-edition.com/auteur/j-m-dv. J'ai aussi un roman et une nouvelle en cours d'édition dont vous pouvez suivre l'actualité sur ma page facebook (n'hésitez-pas à "liker") : https://www.facebook.com/pages/Didier-Larepe/1401575680163820
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Mone Dompnier · il y a
Bravo pour le palmarès, c'est bien mérité.(La preuve est faite qu'on peut aussi se passer de Facebook !)
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Nicolas Nithart · il y a
On a envie de continuer de voyager avec toi, Stan. Cette merveilleuse première incursion, en Inde, augure du meilleur. Hâte de te voir gagner ce challenge, hâte de te voir gagner TON challenge, hâte de te voir poursuivre cette belle route toute tracée pour toi !
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Yaakry Magril · il y a
Yannick pagnoux vous vole !! il utilise des sites d'entraide de votes !! rien à voir avec la qualité du texte dommage !
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Il y a comme un souffle dans la suite des mots, c'est pourquoi je vote.
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Jean-Michel FAURE · il y a
Merci pour votre vote. J'en suis très heureux car vous avez décelé dans mon texte cette ambiance, cette atmosphère d'un coin de plage là-bas, tout là-bas dans l'océan Indien, où l'été fait son travail. Vraiment merci

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