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L'échappée belle

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Elle a fermé sa serviette et l’a posée à ses pieds. Elle est prête pour sa journée parisienne. Elle est amenée à se déplacer régulièrement au siège de sa société, une à deux fois par mois, et ces derniers temps, ces voyages en train sont pour elles de vrais moments de plaisir. Elle se coule dans un rituel qu’elle a mis au point parce qu’il lui évite le stress de l’imprévu. Elle vit enfin son métier avec aplomb et elle le doit à ce sens de l’organisation qu’elle n’a cessé de perfectionner. Elle se baisse, glisse une main dans la poche avant de sa serviette, vérifie machinalement qu’il y a bien le sachet en plastique qui contient, outre le plan du métro, un paquet de tickets et les indications pour les lignes et les correspondances à prendre pour arriver au siège et en repartir. Elle s’appuie contre le dossier, étire ses jambes, frotte l’une contre l’autre ses mains moites, les approche de son visage, pour en absorber la tiédeur charnelle, odorante, comme toujours lorsqu’une situation l’étreint, fixe sans les voir les premières villas de la banlieue, croise les bras pour éviter le coude de son voisin qui déborde, comme un sac de sable sur l’accoudoir central. Elle se prépare, bien campée dans son siège, la tête éparpillée, le cœur en fusion, à l’arrivée du TGV en Gare de l’Est.

Encore hésitant sur la nécessité de modifier le schéma qu’il a si laborieusement construit, il range mécaniquement le fil de la batterie de son ordinateur portable dans la sacoche. Cela fait plus d’une heure qu’il est concentré sur le rapport des données annuelles des ventes de son agence. Il a repris tous les chiffres mais se demande s’il faut vraiment détailler les activités du dernier trimestre, et s’il ne devrait pas plutôt insister sur le dépassement des objectifs fixés par la direction. Il soupire. Le temps lui manque ! Toujours cette même obsession d’inachèvement. Et son bras gauche ankylosé par un très long appui sur l’accoudoir central ne fait qu’ajouter une crispation à son malaise. Son estomac s’en mêle, il ne peut qu’assister, défait, à ses ruades sonores. Je ne suis pas prêt, maugrée-t-il en faisant quelques moulinets avec son avant-bras, pour le détendre et masquer son embarras. Sa voisine vient de s’éloigner et semble embusquée contre son siège, les bras croisés, ignorant ses bougonnements et ses gargouillis intimes....La honte ! ! Pourtant, rien ne manque, il le sait ! Avec sa secrétaire, ils ont tout passé en revue cette semaine. C’est bon. Il a bien tous les éléments pour la grand-messe nationale d’aujourd’hui, la « convention des commerciaux », que les directeurs d’agence craignent tant car c’est à ce moment-là que se détermine leur avancement ou leur disgrâce. Comme d’habitude, il est rempli de doute, même s’il sait que tout à l’heure tous ne verront qu’une façade lisse, des gestes amples et confiants, un sourire assuré. Pourtant ! Quelles questions va-t-on lui poser auxquelles il n’aura pas pensé ? Quels aspects a-t-il oublié d’aborder ? Sensation lancinante et pénible de ne pas maîtriser tous les points de son sujet. Il est ébranlé à l’idée qu’il pourrait être pris en défaut. Surtout devant les collègues qui n’attendent qu’un faux pas de lui, le plus léger fléchissement pour prendre sa place de leader. Il ne veut pas leur offrir le moindre prétexte pour les railleries qu’ils ne manqueraient pas de proférer à son égard. Il leur met la pression, incontestablement, et ces derniers temps, il remarque bien que leur désappointement tourne à la rage. Abattu, il se tasse sur son siège. Si seulement il n’était pas si émotif ! Ses aisselles sont encore mouillées ! Il a bien fait de mettre sa chemise noire. Il espère juste qu’il n’aura pas à enlever sa veste. Les auréoles ! Il ne manquerait plus que ça ! Il ne peut s’empêcher de se mettre au défi. Cet esprit de bravade lui a toujours collé à la peau ! Il fallait toujours qu’il en fasse plus, il fallait qu’il soit mieux, mais à la maison, il n’y en avait que pour son frère ! Prends exemple sur ton frère, et gna gna gna. On ne lui demandait jamais son avis, à lui ! Et quand de rage, il donnait des coups de pied à son frère sous la table, on l’envoyait dans sa chambre. Il fallait bien qu’il trouve un moyen de leur montrer, à tous, qu’il était le meilleur ! Agité, il jette un coup d’œil par la vitre, aperçoit les hautes façades de La Villette et se recale dans son siège, tentant d’endiguer la fébrilité qui le gagne à l’approche du terminus du TGV en Gare de l’Est.

Le train ralentit. Soudain, comme à un signal, le silence feutré et studieux de la rame se transforme en un remue-ménage désordonné. Des voyageurs se lèvent. Certains empêchés par leur voisin, encore en train de fermer un magazine, de ranger des écouteurs, de vérifier les messages d’un téléphone portable, se rassoient, découragés. D’autres sont déjà agglutinés, emmitouflés et silencieux, près de la porte de séparation vers le sas de sortie. L’un d’entre eux s’agite sans cesse pour tenter de maintenir ouverte la porte coulissante.

Elle enfile son manteau, délicatement, pour ne pas heurter son voisin qui semble perturbé par des pensées navrantes. Elle le regarde à la dérobée, émue par le tumulte qui est en elle. Pendant plus de deux heures, elle l’a observé, discrètement. Beau, grand, un peu enveloppé, les traits réguliers, un jean’s et une veste noirs, élégant juste ce qu’il faut pour paraître un professionnel bien dans sa peau. Elle veut que le voyage se poursuive, ne s’arrête pas au terminus de la gare de l’est ! Elle voudrait qu’il lui donne rendez-vous, par exemple pour déjeuner. Elle ne sait pas vraiment comment ça peut se produire ce genre de proposition ! Mais elle pourrait, sans trop se faire remarquer, s’éclipser de sa réunion à la pause de midi. Il faudrait que ce ne soit pas trop loin, quand même. Pour qu’ils aient le temps de faire connaissance. Pourtant, ce matin il l’a carrément agacée ! D’abord, il a pris place à côté d’elle juste quelques instants avant le départ. Elle a fulminé et s’est calée contre la vitre. C’est vrai, quoi ! Dans le TGV, maintenant, on ne sait jamais si la place d’à côté est occupée ou non ! Elle ne peut plus dire, candide, vous voyez bien, c’est occupé, regardez là-haut, la notice....Avant, elle s’arrangeait toujours pour trouver une place sans voisin ou isolée, de telle sorte qu’elle puisse s’étaler, prendre ses aises, dormir, rêver, se convaincre qu’elle dirigeait sa vie où elle le souhaitait. Là, maintenant, il a l’air d’un chien battu et égaré ! Oh combien racé et attendrissant, se surprend-elle à penser. Troublée, elle sort les gants de sa poche, en laisse échapper un. Elle se penche et tâtonne sur le plancher de la rame à sa recherche, se réjouit dans un hoquet, fascinée à la vue de ses mocassins en daim marron si élégants.

Concentré sur les pensées contradictoires qu’il tente de juguler, il perçoit, du fond de son agitation intérieure des mouvements sur sa gauche. Il se tourne à demi vers sa voisine, les yeux glissant vers les hauts murs de brique sale qui annoncent le terminus, l’esprit englué dans la vision de l’équipe de Nantes, c’est celle qu’il redoute le plus. Ils seront là tout à l’heure et ils seront moins que conciliants ! Ils n’ont rien à perdre ! Ce sont des gagneurs, quel que soit l’enjeu, quel que soit l’adversaire ! Un rire étouffé capte son attention. Il ne voit qu’une masse sombre penchée vers le sol. Elle relève la tête, s’excuse d’un sourire. Puis repart à la conquête de quelque chose. Beau port de tête, traits un peu affaissés à la naissance du cou, sous l’oreille qu’elle a parfaite, songe-t-il, surpris de cet intérêt soudain. Cheveux courts, noirs mêlés de gris, il s’étonne de cette harmonie, et surtout que cette pensée écarte ses tensions du moment. Naturelle, sans kitsch, elle ne veut rien cacher, elle est dans ce corps-là, alors que lui tente vainement de colmater les brèches de son grand corps malmené, traversé d’inquiétudes. Tout à coup, il s’imagine bien glisser sa main gauche dans ce buisson sombre, souple, pour l’inviter à tourner son visage vers lui et plonger à nouveau son regard dans le sien. Il n’a pas bien vu ses yeux quand elle a relevé la tête. Il a seulement intercepté un éclat de jais. Il ne bouge pas, n’entend pas la décompression de la turbine, ni le brouhaha des voyageurs qui se lèvent, ne sent plus l’irritation de ses muscles éprouvés. Il est là, enchanté par l’ourlet délicat de son oreille, la ligne exquise du lobe qu’il aimerait soudain mordiller. Ils seraient au restaurant tous les deux, l’un en face de l’autre. Ce soir ? Oui, après cette réunion de dingues. Elle l’aurait invité, il est tellement gauche dans ce genre de situation ! C’est pas son truc, mais... là, quelque chose d’inédit s’installe et le gagne. Ils se plongeraient dans la carte des menus, chacun attendant que l’autre parle, entiers et lourds d’un temps infini. Ces instants seraient délicieux, vierges de tout à priori, comblés de toutes les questions à venir.

Le choc discret de la voiture de tête contre le parapet du quai rapproche leurs deux coudes. Chaleur subtile qu’ils font durer un instant de plus. Connivence furtive où chacun se demande s’il doit poursuivre et surtout comment poursuivre. Leurs yeux se cherchent, déjà complices. Un instant plus tard, ils se lèvent, ils sont les derniers. Contraints, alanguis, maladroits, ils ajustent la bride de leurs sacoches sur leurs épaules, vérifient, l’œil ailleurs, s’ils n’ont rien oublié, se penchent, se redressent, s’excusent d’un regard, retiennent cet éclat d’éphémère où ils peuvent encore s’abandonner et croire que tout est possible et puis, ramenés comme des brindilles ballottées par la brise sur le bord de la rive, ils se font face, s’affrontent un instant, s’observent, se laissent imprégner de tout ce qui se mêle en ce moment incertain. Alors, elle, dans un souffle un peu rauque, lâche, « Bon, et bien alors, bonne journée ! ».

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