L'attente

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J'ai posé mes valises en Provence il y a déjà quelques années, et y ai retrouvé le pays magique de mon enfance. Petite, les contes et histoires extraordinaires ont bercé ma jeunesse. Je  [+]

Image de Été 2013
Elle attendait. Assise au bout du divan, elle attendait. Ce n’était pas normal. Il y a longtemps, déjà, que Maria aurait dû être là. Le jour avait lentement diminué, avant de faire place à une obscurité froide et glaciale, et toujours personne ! Non, décidément, quelque chose clochait. Depuis dix ans qu’elles vivaient ensemble, jamais la jeune femme n’avait raté une soirée cocooning, comme elle l’appelait. Alors... où était-elle ? D’ordinaire, à cette heure-ci, Maria l’avait déjà prise dans ses bras, et couverte de baisers, avant de lui laisser la meilleure place sur le divan, tout en se lovant contre elle, leurs deux corps ne formant plus qu'un. Mais à bien y réfléchir, rien n’était normal, ces jours-ci. Jacques, le mari de Maria, était triste depuis des semaines, et il ne lui avait pas adressé la parole depuis hier matin, ce qui la perturbait, car, d’habitude, il avait toujours envers elle un mot gentil, ou un sourire. Elle soupira. Maria... C’était sa vie, son univers, son seul amour... Maria... qui l'appelait, de sa voix chaude et profonde « ma toute belle », « ma jolie », « ma petite Princesse », et, parfois, même – mais toujours lorsque Jacques était absent – « mon amour », « mon seul, mon unique amour »... Maria... qui déposait souvent un baiser sur le bout de son nez, ce qui la faisait frissonner de plaisir... Mais où diable était-elle passée ? Il faisait nuit noire à présent, et pas un bruit ne venait perturber ses sombres pensées, si ce n'était Jacques, dans la chambre à côté, qui pleurait. Elle entendait ses sanglots à travers le mur, et ses lamentations, pareilles à celles d'un petit enfant abandonné, la bouleversaient. Lentement, elle se redressa et s'aventura timidement dans la pièce d'à côté, où elle découvrit Jacques, affalé dans un fauteuil, la tête entre les mains. Perdu dans son malheur, il ne remarqua pas sa présence, continuant à se lamenter, ses larmes coulant sans interruption, telles les chutes du Niagara. A ses côtés, une grande boîte noire trônait, bien en évidence. Elle était immense, et prenait toute la place dans la petite pièce. Un mauvais pressentiment l'assaillit, et elle n'osa pas s'approcher, car il émanait de cet objet des ondes maléfiques, comme si une nappe de ténèbres et de douleur flottait à travers la pièce. Effrayée, elle effectua un repli stratégique vers le salon et se réinstalla sur le divan. Allons, Maria n'allait plus tarder, à présent...
Elle passa toute la nuit à attendre, sommeillant de temps à autre, sans réellement dormir. Au petit matin, Maria n'était toujours pas rentrée. Alors, elle se leva et s'étira, faisant jouer ses muscles endoloris par la longue attente. Puis elle entreprit de défroisser sa robe blanche immaculée, insistant tout particulièrement sur le bas, légèrement maculé de boue. Elle avait dû se tâcher la veille, dans le jardin, en observant les oiseaux près du grand chêne, son endroit favori, été comme hiver. Elle avait faim, et se rendit à la cuisine, en quête de quelque chose à grignoter. Elle avala à la hâte un reste de poulet, qui avait comme un arrière goût d'abandon, ainsi qu'un peu de fromage blanc. Maria lui manquait. Terriblement. Effroyablement. Epouvantablement. Dans la chambre, Jacques ne pleurait plus. Il s'était endormi dans le fauteuil, la tête posée sur son avant bras. Il ronflait légèrement, la bouche ouverte. La boîte noire, elle, n'avait pas bougé, et il en émanait toujours ces horribles ondes négatives. Soudain, elle perçut un changement dans l'atmosphère de la maison. Une infime variation qui lui indiqua que quelqu'un approchait...
Sans une seconde d'hésitation, elle courut se cacher. Elle n'aimait pas les étrangers. Des personnes détestables qui, la plupart du temps, parlaient haut et fort, et avaient toujours des réflexions désobligeantes à son égard :
— Ses yeux sont trop noirs, on dirait qu'elle n'a pas d'âme !
— Elle a un caractère épouvantable !
— Elle n'aime personne !
Mais Maria en quelques mots, la rassurait toujours :
— Ne les écoute pas, Julie, ma douce. Ce sont tous des jaloux. Tu es ma petite sauvageonne à moi. Surtout, ne change pas.
Pourtant, cette fois-ci, ils arrivèrent sans tambours ni trompettes ; tous, ils chuchotaient, comme s'il y avait quelqu'un de malade. Ils s'étaient regroupés autour de la grande boîte noire, et celle-ci, par quelque insondable mystère, semblait leur tirer, à tour de rôle, larmes et lamentations. Finalement, ils se replièrent en masse dans le salon, entraînant Jacques dans leur sillage. L'objet maléfique était sans surveillance...
Prudemment, elle sortit de sa cachette, s'assurant qu'aucun retardataire ne rôdait dans les parages. Puis, avec réticence, elle s'approcha de l'étrange objet. Il était un peu trop haut pour elle, et, pour voir l'intérieur, elle dû se hisser sur une chaise. Elle se pencha à l'intérieur, et... son cœur rata un battement ! Maria, SA Maria, était couchée à l'intérieur. Les yeux fermés, les mains jointes sur la poitrine, elle dormait paisiblement. Pourtant... une petite voix lui murmurait tout au fond d'elle, que ce n'était pas un sommeil ordinaire. Non... Elle ressemblait plutôt à ces petits oisillons tombés du nid, qu'elle retrouvait, le matin, tout raidis par le froid de la nuit. Eux non plus ne bougeaient plus. Ils restaient ainsi des jours et des jours jusqu'à ce qu'ils disparaissent, emportés par un prédateur ou balayés par une rafale de vent.
Longuement elle la regarda. D'un geste craintif, elle lui toucha même le visage. Il était froid et dur. Sans expression. Sans âme... Elle frissonna, mais elle ne pleura pas. Elle ne pleurait jamais. Elle ne pouvait pas. Néanmoins, quelque chose, tout au fond de son cœur se brisa, et elle s'enfuit, comme si une foule de chiens féroces lui courait après.
Peu de temps après, « ils » revinrent et emportèrent la grande boîte noire, avec Maria dedans. Dans la cour, une grosse voiture l'avala, et, en silence, la petite foule qui s'était amassée devant la maison, suivit le véhicule. Ils remontèrent la rue, en direction du cimetière, situé à quelques centaines de mètres seulement. Elle n'hésita qu'un court instant avant de suivre le cortège funèbre. A pas de loup, discrètement, elle suivit la foule silencieuse. Soudain, une vieille femme, toute ratatinée par le poids des années qui pesait lourdement sur ses épaules se retourna et la chassa méchamment :
— Va-t'en ! Allez, ouste !
Elle battit en retraite précipitamment. Puis, comme une voleuse, elle les suivit à nouveau, essayant de ne pas faire de bruit, de se faire la plus petite possible. Mais l'horrible mégère s'arrêta net, et agita sa canne vers elle, menaçante. Elle s'apprêtait à lui lancer des cailloux, lorsqu'un homme, le frère de Jacques, arrêta son geste :
— Laisse-la, Mamète, elle ne fait rien de mal. Après tout, c'était sa fille... Son unique enfant...
Ils descendirent l'étrange boîte au fond d'un grand trou noir et humide. Avec Maria dedans ! Sa Maria ! Puis ils se regroupèrent autour et parlèrent. Longtemps. Interminablement. Sans s'arrêter. Enfin, sur une dernière parole, ils repartirent, à petits pas pressés, sans même un regard en arrière, abandonnant Maria à son triste sort. Restée seule, elle patienta un long moment avant de s'approcher. Un monticule de terre recouvrait la boîte noire. Elle hésita, comme si Maria allait brusquement surgir de terre et l'attraper en hurlant. Puis, prudemment, elle en fit le tour, observant les alentours, étudiant les environs. Enfin, craintivement, elle monta sur la petite butte que formait la terre fraîchement remuée. Elle se souvenait de leurs jeux, dans le jardin inondé de soleil : elle, partant à la chasse aux papillons, et Maria qui suivait en riant... Ou encore, jouant à Donjons et Dragons : elle, griffes, dents et bête sauvage, et Maria qui, stoïquement, repoussait ses attaques parfois un peu trop brusques... Maria, aux yeux pailletés d'or et dont le rire cristallin, semblable à celui d'un ange, s'élevait toujours haut et clair... Maria, si jeune, si belle, si pleine de vie, si... froide et immobile ! Maria... Maria... Maria !! Alors, submergée de chagrin, elle cria sa peine. Elle hurla son désespoir. Elle explosa de douleur. Comme un enfant arraché à sa mère. Comme un loup à la mort. Comme un ouragan dévastant le monde. Puis, le cœur meurtrit et l'âme déchirée, elle se coucha sur la tombe et frissonna d'angoisse. Cela ne faisait rien. Elle attendrait Maria. Aussi longtemps qu'il le faudrait. Tout le temps du monde. Elle n'était pas pressée. Elle avait l'éternité devant elle, car elle n'avait que Maria au monde. Elle finirait bien, un jour ou l'autre, par ressortir de cet abominable trou, et alors, alors... Elles seraient de nouveau réunies. Elle ferma les yeux, et glissa peu à peu vers les limbes de l'oubli...
Ce soir là, tandis que le soleil couvrait d'or les montagnes de Provence, Jacques, hébété, se redressa du fauteuil où il somnolait :
— Où est la chatte ? Quelqu'un a vu la chatte ?
Ce fut son frère qui répondit :
— Moi, je l'ai vue. Elle a suivi le cortège cet après-midi jusqu'au vieux cimetière. Et puis, lorsque tout le monde est reparti, elle s'est approchée et elle s'est couchée sur la tombe de Maria.
Il secoua la tête tristement :
— Jamais, de toute ma vie, je n'ai vu d'animal aussi malheureux, et, ma foi, il m'a bien semblé qu'elle l'attendait...

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