L'atelier

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Image de Printemps 2016
Le numéro qui s’affiche sur son téléphone lui est inconnu, elle hésite à répondre.
- Allo ?
- Madame Dufresne ?
- Oui.
- Bonjour Madame. Maître Félizon au téléphone.
Elsa ne comprend pas, cet homme n’est pas le notaire de la famille.
- De quoi s’agit-il ?
- C’est au sujet de Monsieur Frédéric B., Madame. Il m’a chargé de vous contacter en cas de décès.
Une bouffée de sang afflue au visage d’Elsa, les murs tanguent. Elle s’assoit sur le parquet.
- Pardon ?
- Je suis désolé, vous ne saviez pas ? Il est décédé il y a un mois. J’étais en charge de l’ouverture de son testament. Vous y êtes mentionnée, Madame.
- Il doit y avoir une erreur, Maître. Monsieur B. et moi nous étions quittés en mauvais termes il y a dix ans, et je ne l’ai jamais revu.
Elle a presque crié les derniers mots.
- Madame, il n’y a que vous et son fils qui figurez sur le testament. Je suis formel. La maison de Sèvres revient à son fils, à l’exception du contenu de l’atelier où Monsieur B. entreposait sa production de peinture. Cela vous est destiné.
- Et comment est-il mort exactement ?
Elle se concentre sur l’encoche à peine discernable dans le mur en face d’elle.
- Un terrible accident. Il pilotait un petit biplace entre Paris et Nice. Il a été pris dans un orage.
Elsa regarde plus intensément l’entaille minuscule.
- Quand pourrai-je voir l’atelier ?
- Demain, si vous le souhaitez .
Jusqu’à la fin du jour son cerveau se met en jachère. Elle ne dort pas. Le matin suivant, son visage est gris comme le ciel, elle a fumé toute la nuit. Elle voudrait que tout soit simple, un bon coup d’éponge pour désencrasser le ciel, et sa vie qui s’est assombrie en un coup de fil.
Elle prend un taxi. Le trajet charrie des bribes éphémères de déjà-vu. Quand il s’arrête, elle demande au chauffeur si elle peut rester à l’intérieur, l’odeur de cuir et de transpiration la rassure. Le notaire frappe sur la vitre.
- Bonjour Madame, comment allez-vous ?
Elsa ne répond pas, descend de la voiture, les sens aux aguets. Elle est déconcertée, elle ne reconnaît pas l’endroit. Elle ouvre le portail. Le jardin aseptisé semble la narguer. Elle avait en mémoire des herbes folles et des arbres aux senteurs balsamiques, elle est en face de haies fraîchement taillées et de buissons au garde à vous. Elle entre dans la bâtisse avec une impression d’imposture ; les vieux murs ont été repeints, le parquet neuf en chêne grisé ne craque plus, des meubles contemporains ont remplacé la patine des anciens. L’absence de parfum suranné rend l’atmosphère clinique. Elle se sent soulagée ; tout a changé en dix ans, et Frédéric a recyclé leurs souvenirs en brochure d’agent immobilier. Le notaire la dirige vers une porte close.
- C’est là, vous vous souvenez ?
Elsa a presque oublié la raison de sa venue. Il sort la clé, un peu cérémonial. Ils entrent.
L’atelier fleure bon le renfermé et la poussière, le désordre y a une âme. Elsa s’avance avec circonspection. D’un geste maladroit elle renverse d’un guéridon un flacon en verre au liquide transparent. Il se fracasse sur le sol. Une forte odeur d’essence de térébenthine se répand dans la pièce et prend ses narines en otage. Le puissant parfum résineux provoque un tsunami dans son cerveau.
De sa mémoire se déversent en vrac les pièces d’un puzzle qu’elle avait espéré inhumées pour toujours ; le tressautement de son cœur quand il lui disait "tu es mon irradiante", ses colères effroyables qui la vidaient de toute énergie, les fulgurances dans ses yeux qui laissaient présager sa folie, son beau visage brun, une minuscule cicatrice au coin de son œil droit qui le plissait plus que l’autre quand il riait, le parfum d’après-rasage au vétiver quand il sortait nu de la salle de bain, le grésillement des œufs mélangés au beurre dans la poêle, l’odeur particulière du thé au miel qu’il rapportait de son village natal. D’un geste élégant, il lui tendait la tasse fumante et riait quand elle se brûlait la gorge en avalant trop vite le breuvage. L’atelier s’imprégnait alors des effluves camphrées du genévrier et de la lavande, caramélisées de la bruyère et du romarin, mentholées et balsamiques de la myrte, fumées et âcres du thé. Cependant, celle, boisée, tenace, entêtante, écœurante parfois, qui supplantait les notes plus subtiles et fugaces des autres fragrances était sans conteste l’essence de térébenthine. Elsa soupçonnait Frédéric d’abuser de son usage pour s’en enivrer par plaisir. Il lui disait "Elsa, sens comme ça sent bon" en lui tendant sa palette d’où s’exhalaient ses émanations mêlées à la peinture fraîche. Puis il l’entraînait vers le jardin au pied du pin maritime centenaire, sortait son Laguiole de sa poche arrière, pratiquait une incision sur le tronc du vieil arbre et attendait religieusement qu’en coule la sève. Elsa devait alors humer les senteurs de résine et de bois de ce précieux miel. Il lui expliquait professoral :
- Tu vois Elsa, ça c’est la première étape de la fabrication de l’essence de térébenthine. On extrait la résine du pin, c’est le gommage, puis elle est distillée après avoir été purifiée. C’est génial non ?
Devant son excitation enfantine, Elsa se sentait désarmée, et amoureuse.
Elle se souvient aussi de la façon dont il fronçait les sourcils dans un effort de concentration lorsqu’il peignait, toujours le même paysage. "La vue de mon mas familial" disait-il avec emphase. Frédéric n’avait aucun talent pour la peinture. Il le savait, mais il ne peignait pas pour faire du beau, il trouvait que c’était un passe-temps romantique. Elle aimait cependant l’observer se pencher avec le plus grand sérieux sur sa toile, le regard absorbé par la branche d’un pin parasol, le vert soutenu d’une touffe d’herbe, et autres mille détails qu’il fantasmait. Il tenait son pinceau avec une affectation feinte, une moue d’autodérision affleurant sur son visage. Après venaient les accès de fureur.
Il avait ouvert des portes effrayantes qui l’avaient précipitée dans un abîme. Elle arrivait parfois à articuler "je te hais" pour se défendre de ses assauts verbaux, mais le ton de sa voix criait toujours l’aveu contraire. Elle était devenue l’esclave consentante de ses perversions, ponctuées de brefs éclats de tendresse. Elle était sortie de cette histoire exsangue, déracinée, les sens atrophiés.
Ses enfants l’avaient sauvée sans doute. Elle avait toujours espéré qu’ils n’avaient jamais rien su, mais comment avaient-ils pu ne pas deviner ? La question était restée en suspens pendant toutes ces années, mais personne ne l’avait formulée. Alors elle n’avait rien dit. Elle avait cadenassé sa douleur et ses souvenirs et s’était efforcée d’oublier. Mais elle s’en était bien sortie. La vie avait remplacé la survie, ses sensations s'étaient réveillées progressivement. Et puis elle avait retrouvé Charles, son mari. En un sens elle pouvait dire que c’était grâce à Frédéric.
- Madame Dufresne ? Vous sentez-vous bien ? Voulez-vous que j’aère la pièce ? Cette odeur est insupportable.
Elsa retient le notaire par le bras pour l’empêcher d’atteindre la poignée de la fenêtre.
- Non, non, ça va, je vous remercie. Puis-je rester un moment seule dans l’atelier s’il vous plaît ?
Le notaire s’éclipse discrètement. Elsa s’appuie sur le chevalet et regarde autour d’elle. Deux rangées de toiles posées contre le mur se font face des deux côtés de la pièce. Elles sont tournées dans le mauvais sens, Elsa ne voit que les châssis en bois. Elle commence par celles de droite et reconnaît instantanément le paysage provençal, reproduit des dizaines de fois. Puis elle s’incline vers celles de gauche, retourne la première, puis la deuxième, et ainsi de suite, s’enfonçant dans un état de stupeur ; chaque toile représente un portrait d’elle, en différents formats, tous sous le même angle, de trois quarts, les cheveux relevés derrière la nuque, un sourire indéfinissable, le regard caché par ses cils baissés. Elle se trouve belle, sublimée presque. Il y en a quatre-vingt-deux, presque identiques. Elle les a comptés.
Elsa ne s’entend pas hurler. Elle ne se voit pas attraper les ciseaux sur le sol et s’acharner avec violence sur chacun des tableaux. Elle sombre dans l’inconscience.
Elle se réveille dans une chambre d’hôpital. Une infirmière lui tient la main et lui sourit. Elsa se rendort.

Ils sont dans sa voiture. Il fait un peu froid. Avant de démarrer tout à l’heure, il a enlevé à la main la capote noire du toit. Il a galéré et ils ont ri. Son rire est enchanteur. Elle a peur tout à coup.
Elle se demande pourquoi elle a suivi ce presque inconnu. Il y a deux heures elle ne savait pas qui il était. Une connaissance commune les a présentés à ce vernissage dans le Marais. Sur le coup elle n’a pas saisi la portée de son trouble quand il lui a serré la main. Elle a rougi mais ne s’en est pas rendue compte.
Il s’arrête devant la Tour Eiffel. Il descend de la voiture et fouille dans le coffre. Il en sort deux chèches chiffonnés aux couleurs passées. Il remonte à côté d’elle, se penche pour lui nouer l’une des étoffes autour du cou, "pour que vous n’attrapiez pas froid". La tour Eiffel scintille derrière eux. Ce soir elle ne trouve pas ce spectacle kitsch mais juste beau. Il encadre son visage de ses mains. Ses doigts sont couverts de traces de peinture, ils sentent l’essence de térébenthine.

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