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Pierre Béhel

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Le cachot demeurait perpétuellement sombre, humide et contenait un air malsain. Il n'avait aucune ouverture vers l'extérieur qui aurait pu l'aérer ou renseigner son occupant sur l'avancée des jours et des nuits. Sa seule ouverture était cette porte basse qui ne s'ouvrait que pour, une fois par jour, on jette dans le gourbi un pot d'un infâme brouet d'avoine et autre d'eau croupie. On retirait par la même occasion, parfois, le récipient qui servait à contenir les excréments. C'est ainsi que Knut survivait. Mais il ignorait depuis combien de temps.
Il tentait bien de retenir, à chaque fois qu'on lui donnait à manger, le nombre de repas servis mais il n'était pas vraiment certain de son décompte. Environ un an qu'il était là, pensait-il.
Ses cheveux couvraient désormais largement ses épaules tandis que la crasse ne s'y limitait pas. Une barbe désordonnée poussait jusque sur sa poitrine. Il était nu. Il était maigre. Il n'osait pas s'imaginer se regardant dans un miroir. Il n'aurait pas reconnu le brillant capitaine menant les armées du roi Konrad.
Au début de sa détention, Knut s'étonnait chaque jour d'être toujours vivant. Puis il avait compris, au fur et à mesure de sa déchéance physique. Il fallait qu'il perde de sa superbe. Nul ne devait reconnaître le glorieux soldat. Knut serait misérable face au bourreau. Et nul ne serait tenté, dans la foule, de le soutenir. Pas même Edwige.

Il s'étonna, quand il entendit ouvrir la porte : il lui semblait qu'il était bien tôt. Puis il comprit : ce n'était pas le gardien habituel qui entrait mais deux soldats de la garde royale, épées en mains. Knut recula jusqu'au fond du cachot, dos au mur. Les épées étaient pointées vers sa gorge. On allait le tuer ici, peut-être.
Le gardien entra soudain en se dandinant comme d'habitude, bousculant un peu les deux militaires dans l'étroitesse du lieu. Il portait dans ses bras une sorte de robe de bure qu'il tendit à Knut. A quoi bon résister ? Knut enfila le vêtement. Le gardien passa une corde à la taille du prisonnier et la noua en ceinture.
Le gardien ne disait jamais rien. Peut-être était-il muet. Il saisit les mains de Knut et croisa les poignets. Le prisonnier ne bougea pas tandis qu'il était ligoté.
Quand ce fut fait, le gardien sortit. Les deux militaires firent signe, avec leurs épées, au prisonnier de sortir à son tour. Knut baissa la tête pour franchir le seuil mais moins que les soldats couverts de leurs casques. Le gardien avait déjà disparu.

Les pieds nus de Knut étaient habitués au sol froid et humide du cachot. Les pierres du couloir lui semblèrent presque chaudes, surtout quand la petite compagnie remonta vers le soleil. L'escalier était autant étroit que les couloirs. Un des soldats marchait devant Knut, l'autre derrière. Ils gardaient leurs épées à la main. Knut n'osa pas leur adresser la parole, leur dire qu'il attendait son exécution avec impatience, qu'il ne tenterait pas de s'enfuir. Pas un mot n'avait été échangé. En fait, Knut n'avait pas parlé à quelqu'un depuis son incarcération. Il n'avait gardé la mémoire du don de parole qu'en maudissant les dieux, le roi et lui-même ou en parlant aux murs de son cachot.

Quand ils sortirent de la prison, le soleil était déjà haut dans le ciel. Il devait être environ dix heures du matin et l'été promettait d'être chaud. Knut avait mal aux yeux mais ne pouvait ni les fermer, puisqu'il devait continuer d'avancer, ni vraiment se protéger avec ses mains ligotées.
La place était remplie de monde. Sur les côtés, dissimulant presque toutes les belles demeures de pierre, il y avait les étales du marché. Mais la plupart des gens regardaient encore, le sourire aux lèvres, badinant avec leurs voisins, l'estrade au centre de la place.
La potence ne comportait que trois cordes et les trois étaient occupées : un homme, une femme et un jeune garçon qui semblait être leur fils. Celui-ci se tortillait encore, la langue fébrile, provoquant des quolibets dans la foule. Il devait avoir plus de quinze ans pour avoir été pendu. Deux plus jeunes enfants étaient attachés à des poteaux : ils avaient été égorgés.
Le bourreau était en train de ranger ses affaires. Knut s'en étonna. Il s'offusqua presque que celui chargé de sa mise à mort fasse preuve d'autant de légèreté dans son office, délaissant le suivant sur la liste.

Mais les deux soldats ne laissèrent pas à Knut le loisir de trop réfléchir. Celui situé à l'arrière lui rappela, d'un petit coup d'épée, qu'il devait avancer et suivre le premier militaire.
Ils firent la moitié du tour de la place dans l'indifférence générale. Alors qu'ils allaient entrer dans le palais royal, un râle attira l'attention des deux soldats autant que de Knut. Le plus jeune des pendus avait cessé de se tortiller. Le bourreau avait hoché la tête d'un air satisfait.

La petite compagnie gravit les sombres marches du palais. Tout, dans la ville, était bâti dans cette pierre grise que l'on trouvait dans la région. Le palais ne faisait pas exception.
Les gardes s'écartèrent sans poser la moindre question et la petite compagnie pénétra dans la grande salle d'audience.

Tous les grands officiers étaient là. Ils s'écartèrent avec dégoût mais sans se faire prier, laissant Knut s'approcher du trône. Désormais, les deux gardes se situaient de chaque côté de lui.
Konrad était assis sur le trône. Mais bizarrement effondré. Il ne semblait tenir que grâce à ces cordages qui l'attachaient au dossier. Sa bouche ouverte laissait s'écouler un petit filet de bave. La couronne d'or posée sur la tête inexpressive passait presque pour une anomalie.
A sa droite, son fils aîné, Clodomir, se tenait bien droit, l'épée sortie du fourreau mais la pointe posée sur le sol. Il tenait la poignée des deux mains.
A sa gauche, Knut mit du temps à reconnaître Dame Edwige, la fille aînée du roi. Son visage était creusé de larmes. Elle était pâle. Sa jeunesse semblait s'être enfuie avec sa joie de vivre. Malgré tout, sa beauté se devinait encore derrière un rempart de désespoir.

A la distance réglementaire, Knut se mit à genoux. Il sentait la présence de ses deux gardiens comme celle, un peu plus loin, de la foule des puissants. Toutes ces présences étaient silencieuses mais oppressantes.
Clodomir posa un regard méprisant sur Knut. Puis il s'adressa à lui avec une expression affligée.
« Le roi Konrad, mon père, affronte de terribles maux. Les meilleurs médecins du royaume et même au delà n'ont rien pu faire. Les blessures que nos ennemis lui ont infligé il y a bientôt six mois ne l'ont pas tué mais cela aurait été préférable. Le royaume n'a plus de roi valide mais aucun nouveau roi ne peut être sacré tant que Konrad vit. Et nos ennemis sont à nos portes, encore une fois. »
Clodomir fit une pause. Il respirait difficilement, comme sous le coup d'émotions contraires et violentes. Edwige le regardait, une larme coulant sur la joue visible de Knut. L'ancien guerrier regardait l'héritier du trône en fronçant les sourcils. Il ne comprenait pas bien ce qu'il faisait là.
Le fils du roi reprit. Il y avait une colère contenue dans sa voix.
« Nous avons tous juré fidélité au Roi. Nul d'entre nous ne peut... régler le problème. Du moins sans se parjurer. Seul quelqu'un ayant déjà brisé son allégeance pourrait nous sortir de cette situation. »
Le cerveau de Knut assemblait les éléments lentement. Un an au cachot l'avait autant ramolli que les muscles. L'ancien capitaine refusait de prendre la parole. Clodomir dut être explicite après un nouveau silence.
« Le roi Konrad accordera son pardon au renégat Knut si celui-ci accepte de l'aider à mourir. Knut sera alors banni au lieu d'être exécuté. En tant que capitaine, Knut a été formé pour achever des blessés sans que leurs souffrances se poursuivent inutilement. Il devra en faire de même pour son roi. »
Knut redressa la tête. Son regard ressemblait à deux poignards visant Clodomir.
« J'ai entendu la voix de Clodomir. Pas celle de mon roi. »
Tous regardèrent le trône. La main droite du roi tremblait tandis que sa mâchoire essayait de se refermer. Enfin, après des efforts paraissant surhumains, une voix brisé et hésitante sortit de la bouche du roi Konrad. Cette voix ne ressemblait plus en rien au tonnerre quasiment divin qui, jadis, en jaillissait.
« Mon fils Clodomir a exprimé ma volonté. Si Knut exécute mes ordres, il sera banni et déclaré maudit. Nul n'aura le droit de lui faire le moindre mal sous peine de mort. Sauf si Knut reparaît dans une ville du royaume. En tel cas, il sera mis à mort immédiatement par le premier qui le reconnaîtra. »
La mâchoire du roi redevint pendante. Dire ces quelques phrases d'un ton las avait épuisé Konrad.

Knut réfléchit quelques instants. Puis il prit la parole.
« J'accomplirai la volonté de mon roi à qui je suis toujours fidèle. Mais je désire que me soient rendues ma dignité et mes armes qui me seront utiles dans mon exil. C'est propre et en capitaine des armées de mon roi que j'accomplirai sa volonté. »
« Comment oses-tu... » commença Clodomir.
Un geste de Konrad l'interrompit. Le roi se redressa dans son trône. Il respirait fortement. On entendait son souffle rauque à travers toute la salle d'audience. Enfin une faible voix se fit entendre.
« J'approuve les désirs de Knut. Qu'on le délie, le baigne et le soigne. Puis qu'on lui rende sa tenue et ses armes. Seules les insignes de son grade lui seront ôtées. J'ai dit. »
Le roi se mit alors à tousser avec une vigueur qu'on lui aurait cru impossible.

Knut tendit ses poignets entravés à l'un des gardes qui trancha la corde. Avant de quitter la salle d'audience en suivant le majordome, il regarda une dernière fois vers le trône. Le roi était de nouveau apathique. Clodomir se taisait mais son regard parlait suffisamment tant il était chargé de haine. Edwige tentait de conserver sa dignité mais ses joues étaient humides de pleurs et elle le regardait.
Les esclaves du service de soins du roi s'occupèrent de lui. Il fut curé des pieds à la tête. Ses ongles furent coupés et limés. Ses cheveux coiffés furent rassemblés en une queue de cheval, conformément à ses désirs. Il ressembla ainsi à un prince étranger.
Clodomir accompagna les serviteurs ramenant de la prison les chausses, la tunique, la cote de mailles, la culotte, le casque et les armes de l'ancien capitaine. Le chambellan transportait, quant à lui, un pot de terre où brûlaient des morceaux de charbon. Un manche en bois dépassait du pot.
Quant Knut se fut habillé et équipé, il s'agenouilla devant le chambellan, laissant Clodomir pincer un sourire mauvais. Le chambellan posa lourdement sa main gauche sur la tête de l'ancien capitaine, l'immobilisant. Puis, de la main droite, il saisit le manche et appliqua le sceau d'infamie au milieu du front de Knut.
La chair grésilla. Une odeur de viande grillée remplit la pièce. Mais Knut ne frémit presque pas. Et aucun son ne s'échappa de sa gorge.
Quand la marque fut faite, le chambellan reposa le sceau dans le pot et s'inclina devant Clodomir avant de quitter la pièce.
Knut dut attendre quelques instants puis il se leva et rejoignit la salle d'audience. Les puissants du royaume se turent et regardèrent tous le trône.
Sans la moindre hésitation, l'ancien capitaine marcha sur le trône. Clodomir attendait à la droite du roi, le chambellan à ses côtés. Mais Edwige avait disparu.
Knut dégaina son poignard et en appuya la pointe à la base de la gorge du roi. Celui-ci déglutit, ferma la bouche et les yeux. Il attendit.
La lame pénétra le roi jusqu'à la garde. Puis Knut la retira et l'essuya sur une serviette destinée à assécher le coin de la bouche du roi. La salle restait plongée dans le silence.
Knut s'inclina devant le cadavre de son roi et fit demi-tour, quittant la pièce sans retourner le moindre regard vers le trône. Les puissants et les gardes s'écartèrent avec horreur devant lui.
Dans son dos, des serviteurs délièrent le cadavre du roi du trône et l'emmenèrent tandis que le chambellan prenait la couronne. Clodomir s'assit sur le trône encore chaud du corps de son père et le chambellan posa la couronne sur sa tête.
Toute l'assemblée s'agenouilla en criant d'une seule voix « vive le roi ».
Mais Knut était déjà sorti.

Alors qu'il regardait le gibet au milieu de la place, soupirant de pitié pour la famille massacrée et exposée aux quolibets, il entendit un cri horrible provenant de l'intérieur du palais. Un cri de femme. La voix d'Edwige.
Mais Knut ne pouvait plus revenir. Il était banni et maudit. Il ne pouvait plus s'inquiéter pour celle qu'il avait osée aimer un an plus tôt, provoquant la colère du roi.
Il baissa la tête et se dirigea vers les écuries militaires. Personne n'osa l'intercepter ou lui demander quoique ce soit : il portait le sceau d'infamie au milieu de son front.
Il retrouva son ancien cheval. Il n'avait pas changé de place dans les écuries. Sans doute un autre cavalier le montait-il depuis un an mais l'animal reconnut son ancien maître. Il se laissa caresser et seller.
Knut s'éloigna de la ville au trot.

Un autre cavalier semblait suivre, de loin, Knut. Mais celui-ci ne s'arrêta pas pour le vérifier. Il ne pensait pas que Clodomir le ferait tuer. Peut-être un espion devait-il s'assurer que le banni quittait bien le royaume.
La route choisie par Knut menait à un endroit qu'il connaissait bien. Il y avait fait la guerre un peu plus d'un an plus tôt. Il ne s'arrêta dans aucune auberge, préférant attacher son cheval à un arbre et dormir dans les branches, son épée toujours près de sa main. La route traversait en effet surtout d'épaisses forêts et très peu de villages. Il se nourrissait des bienfaits de la forêt.
Trois jours furent nécessaires pour quitter le royaume.

Enfin, le matin du quatrième jour, Knut aperçut sur une colline ce qu'il cherchait : une ancienne tour de guet abandonnée. Il quitta la route principale pour emprunter un ancien chemin.
Il parvint à un enclos de pierres empilées à sec. La muraille devait faire une double hauteur d'homme pour une épaisseur de deux pas. Il franchit une ouverture et se retrouva dans la cour au milieu du clos. La vieille tour de guet était construite contre la muraille et diverses chaumières en bois couraient à ses côtés. Tout était abandonné depuis plus d'un an. Depuis que tous les habitants du lieu avaient été massacrés par les armées du roi Konrad.
Knut posa la vieille porte en bois sortie de ses gonds contre l'ouverture dans la muraille puis il laissa son cheval gambader dans le clos et brouter l'herbe y poussant de manière sauvage.
L'une des chaumières était une écurie. La tour de guet elle-même ferait un logis très acceptable pour un banni. Knut posa ses mains sur sa taille et, tournant sur lui-même, il embrassa du regard son nouveau royaume en riant.
Alors que le soleil déclinait, Knut entendit la porte de bois de la muraille s'effondrer sur le sol. Il sortit, l'épée à la main, de la tour où il préparait son logement.
Un voyageur couvert d'un vaste manteau de bure, la tête enfouie sous une capuche, tenait un cheval par le licou et était en train d'enjamber la porte qu'il avait juste poussée.
Knut se précipita vers l'inconnu, s'apprêtant à lever son épée pour lui trancher la tête. Mais le voyageur retira sa capuche et Knut ne put que lâcher son épée.
Edwige se pressa contre lui, le serrant dans ses bras. Knut hésita. Que faisait-elle ici ? Puis il se souvint d'un an plus tôt. Il enroba de ses bras jadis puissants la fille du roi défunt. Il ne fallut que quelques instants pour que leurs lèvres se rejoignent.
Ce n'est que lorsqu'ils furent tous les deux à bout de souffle que Knut s'éloigna d'un pas pour mieux regarder celle qui aurait dû, un an plus tôt, être la femme de sa vie.
Elle portait au milieu du front, mais apposée sans la rigueur utile, la marque des bannis. « Je l'ai fait pour te suivre » avoua-t-elle quand il lui caressa le front.

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Nouvelle extraite de "Désirs et destins" - (c) Pierre Béhel http://www.pierrebehel.com/

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