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Lucie M. Ponroy

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Elle s’était toujours sentie coincée entre deux portes, comme si la vie lui demandait inlassablement de choisir, comme si elle devait obligatoirement les ouvrir ou les fermer, partir ou rester ?

C’est drôle, si elle y pense, parce qu’enfant, elle s’est souvent retrouvée volontairement coincée entre deux portes. Elle n’a qu’à se souvenir des parties de cache-cache effrénées avec ses cousins chez sa grand-mère. La maison de « Mamie Marguerite » pour les uns et « Bonne-Maman » pour les autres, était située sur les quais de la Mayenne, le bruit de l’eau se déversant dans les écluses lui rappelle, encore aujourd’hui, immédiatement cette maison. Une drôle de maison, étrangement constituée de deux appartements superposés qui contenait tout en deux exemplaires : deux salons, deux cuisines, deux salles de bains... etc. Pour l’heure, sa grand-mère n’utilisait plus que l’étage supérieur, ses enfants étaient tous partis depuis longtemps. La partie basse constituait alors un terrain de jeu inépuisable pour Alice et ses cousins. Tous ces couloirs, ces rideaux, ces recoins, ces placards escamotés, ces buffets hauts, ces corridors, que de merveilleuses cachettes propices aux aventures les plus extravagantes.
Côté clans, Alice n’avait pour une fois pas eu à choisir, puisqu’elle n’avait qu’une seule cousine, Clara, l’objectif étant alors d’échapper, autant que faire se peut, aux garçons. Elles avaient déniché ensemble cet espace, ce lieu magique : coincées entre le vestibule et une chambre bureau, deux portes formaient une sorte de sas d’isolation d’un mètre carré au maximum. On tenait tout juste à deux debout coincées entre les deux chambranles. Que de fous rires étouffés, que de chuchotements, que d’histoires échafaudées à l’abri de ces deux panneaux de bois ornés de moulures sur lesquelles elles faisaient glisser des petits doigts encore poisseux de confiture. Que de claquements de portes, pour échapper d’un côté ou de l’autre aux cousins exaltés. Un vaudeville taille enfant.
C’était aussi une merveilleuse cabine d’essayage à remonter le temps. Elles s’y enfermaient parfois avec la mallette en toile de Jouy donnée par leur grand-mère, contenant ses anciennes robes de jeune fille, ses voilettes de dentelles noires, ombrelles défraichies, longs gants de peau beige aux doigts si fins, capelines ajourées, manchons en astrakan, éventail d’ivoire et carnets de bal. Chacune d’elle se choisissait un prénom, un âge, une famille, une vie.
Ces portes alors, me semblaient être toutes à la fois une protection chaleureuse, quasi maternelle, un cocon, un refuge, une base et également une ouverture vers l’aventure, la joie, les retrouvailles, l’inconnu, le voyage...
Elles pouvaient être ouvertes ou fermées, l’une ouverte, l’autre pas, entrebâillées, verrouillées... On pouvait aussi tout observer par le trou de la serrure, pas de problème de choix ici.
Les cousines avaient baptisé ce lieu : l’ascenseur. Il pouvait les transporter n’importe où, elles étaient les maîtres du vaisseau.

Alors pourquoi aujourd’hui, se sentait-elle aussi coincée entre les différentes portes de sa vie ?
Pourquoi ne représentaient-elles plus l’évasion, l’insouciance, l’accueil ou la chaleur mais bien l’incertitude, les courants d’airs, la crainte, l’obligation de choisir : ouvrir ou fermer ?
A l’aube de la quarantaine, Alice se sentait moins sûre, moins conquérante, que du haut de ses 8 ans avec ses couettes et son ombrelle en guise de sabre.
Comment retrouver cette énergie, cette envie de croire que derrière la porte tout est possible ?
Lâcher du lest, pour retrouver la légèreté qui préside à tout envol.
La vie avait peu à peu piqué de rouille les gonds, sa porte grinçait, renâclait, accrochait. Elle ne représentait plus ni sécurité ni évasion, juste une énorme angoisse : ni ouverte, ni fermée, ni protectrice, ni libératrice ? juste une béance, un gouffre.
Elle se devait de reprendre l’ascenseur et de remonter le temps pour retrouver cet espace intérieur qui lui permettrait d’accoster de nouveau la vie avec ses yeux d’enfant avides et généreux.
Elle respira profondément, sentit son ventre se rétracter comme happé par la vitesse vers l’étage inférieur, elle sentit tout le poids de son corps se stabiliser dans ses pieds. Elle regarda autour d’elle.
Elle y était, là. Dans le réduit aux deux portes. Cela sentait bien le pain grillé, la poussière et les vieux livres aux couvertures de cuir. Elle aspira une grande bouffée et laissa glisser son corps trop grand le long d’une des portes. Ses genoux touchaient l’autre porte, comme si tout s’était rétréci, elle ne tiendrait plus à deux avec sa cousine, c’est sûr.
Elle avait toujours eu un peu peur enfant de s’y retrouver seule, sans sa cousine. En plus, il faisait noir dans son ascenseur. Mais là, les rais de lumière qui passaient sous les deux portes lui suffisaient. Elle se sentait bien, à l’abri, au chaud.
Elle crût entendre au loin ses cousins crier. Elle était tiraillée entre l’envie de rester ainsi, prostrée, dans sa bulle et celle de pousser la porte pour partir en courant rejoindre l’équipée sauvage.

Elle comprit alors, et seulement alors, qu’elle avait les clés depuis longtemps, les clés de toutes les portes et qu’elle n’avait pas à choisir, la porte pouvait toute à la fois s’ouvrir ou se fermer, que tout résidait dans le temps qu’elle s’imposait, qu’une porte fermée n’était pas forcément une porte close, qu’une porte ouverte n’était pas forcément synonyme d’invasion, qu’elle détenait le pouvoir d’appuyer ou non sur la poignée, de tourner ou non la clé.

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Chironimo · il y a
le temps n'est qu'un concept intellectuel, et "la réalité qu'une illusion due au manque d'alcool" (Serge Gainsbourg).
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Laurent Cruel · il y a
On y est vraiment, entre ces deux portes. C'est fort en émotions.
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Isabelle Borde · il y a
J'ai beaucoup aimé... Que de souvenirs..!!.. Merci...
Continue ma chère petite cousine... Je te lis toujours avec grand plaisir... Je t'embrasse...

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