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Sylvain

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FINALISTE
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Le village est perché sur une avancée rocheuse, dominant la vallée profonde où serpente une rivière. Des dizaines de villages sont placés de manière identique en guetteurs de tout ce qui se cache au fond des vallons, sous les arbres touffus envahis de ronces et de lianes, de tout ce qui pourrait surgir derrière ces vagues de pierrailles, entassements de rochers, remparts dans les créneaux desquels on aperçoit la mer, cette mer souvent hostile et qui, depuis toujours, assiège notre île de ses vagues têtues.

De notre place forte, nous ne guettons plus que les visiteurs, la plupart en été, dont de rares égarés, poètes assez distraits pour avoir pris la route étroite et sinueuse qui ne mène qu’ici. Seuls ceux qui ont de bonnes raisons se donnent la peine d’affronter tous ces virages pour atteindre ce balcon de vieilles pierres, de ruelles et de placettes.
Des parents, des amis, des familles qui reviennent à la belle saison en oiseaux migrateurs pour que le village se réveille après un long sommeil. Pendant deux mois, au plus, bien des maisons fermées ouvrent grand leurs persiennes et des enfants remuants prennent possession des pavés qu’ont posés les anciens.

Et puis, je l’ai déjà dit, quelque visiteur improbable peut venir jusqu’à nous : c’est ainsi qu’un bel été de mon enfance, nous eûmes la surprise de voir débarquer un grand type sans fin, pâle avec de longs cheveux blonds. Il déboucha sur la place du bas au volant d’une ancienne voiture d’un vert aquatique et fut immédiatement l’objet d’une intense curiosité. Avec une voix très douce pleine d’accent étranger, il s’enquit d’un village qui n’était pas le nôtre et se situait dans une autre vallée, de l’autre côté des crêtes qui nous dominent. Il comprit très vite qu’il s’était bien trompé, ce qui ne sembla l’affecter en rien, et commença à se promener dans nos ruelles de manière très paisible et saluant courtoisement tous ceux qu’il croisait.
Sa voix étrange, son parler, sa longue silhouette, son teint pâle et ses yeux clairs étaient devenus l’attraction du jour.
Je n’étais qu’un enfant parmi les autres et qui, de loin, mettaient leurs pas dans les siens. Il feignait de ne pas s’en rendre compte, allongeait ses grandes jambes pour escalader légèrement nos centaines de marches puis s’arrêtait longuement devant une échappée de ciel et de montagnes noyées de lumière.

Pour finir, il revint sur la place et s’enquit d’une auberge, d’un logement possible car sa destination première ne lui paraissait plus aussi nécessaire. Il aurait bien voulu rester ici, pour quelque temps, dans un endroit tranquille, pour pouvoir écrire en paix.
Oh, Monsieur était écrivain ! Non, musicien, un musicien anglais, un compositeur qui écrivait les musiques qu’il entendait dans sa tête.
Non, il n’avait ni violon, ni accordéon, il n’avait besoin que de calme et de papier. Nous en étions baba, l’échalas exotique devenait presque un magicien. Certains étaient déçus, un musicien sans instrument, quelle aubaine perdue, quel gâchis !

Malheureusement, nous n’avions pas d’auberge et c’était justement ce moment de l’année où le village faisait le plein, toutes les maisons étaient occupées sans un lit de vide et toutes bruissaient d’une joyeuse animation.
Je ne sais qui évoqua cette maison au bout du village, de l’autre côté du torrent qui nous pourvoit en eau toute l’année et dévale par cascades jusqu’en bas, vers la rivière. Une petite maison toute simple, accessible par un vieux pont branlant : la maison d’Antonin, la seule de l’autre côté du cours d’eau et qui restait inoccupée toute l’année. On la disait hantée ! Ce qui faisait sourire Antonin, un vieillard neigeux, peu bavard et qui vivait maintenant chez sa sœur en haut du village.
Il ne pouvait plus habiter seul dans sa petite maison et personne n’aurait eu l’idée ou l’envie de s’y installer.
Avec le recul, j’en viens à soupçonner Antonin d’avoir lui-même fait courir la rumeur de sa maison hantée. C’était un homme étrange qui avait beaucoup navigué pour finir par se retirer dans cette bicoque isolée, sans doute un ancien séchoir ou grenier. Il l’avait sommairement aménagée et longtemps habitée en vieux garçon.
Les grands parlaient de vieilles histoires et s’amusaient à nous faire peur, suffisamment pour que, même en plein jour, nous évitions de trop nous en approcher. Parfois, certains soirs, quelque fanfaron voulait nous y entraîner et l’aventure se terminait toujours par une débandade et des cris de frayeur, pris à notre propre jeu, d’autant que l’éclairage publique n’allait pas jusque là.
N’empêche, personne ne demandait à Antonin de la lui prêter, même si nos maisons pouvaient déborder quelques jours dans l’année.
Certains disaient que, de toute façon, Antonin n’aurait pas voulu.

Un silence accueillit l’évocation de cette possibilité : loger l’Anglais chez Antonin... Mais l’Anglais voulait savoir où était « ce p’tite maison » et de fil en aiguille, une délégation l’emmena chez Antonin, tout là-haut, à côté de l’église. Trois ou quatre personnes dont l’Anglais, suivis d’une ribambelle de mômes, montèrent en procession le chemin des ruelles.
Nous, les enfants restés dehors, vîmes ressortir les adultes mais pas l’Anglais qui ne reparut que dans l’après-midi. Il alla chercher ses affaires, un sac et quelques mallettes métalliques dans sa drôle de voiture, traversa le village et franchit le pont pour entrer dans la petite maison dont il avait la clé et où il s’installa : nous n’arrivions pas à le croire.

Pendant une dizaine de jours, nous pûmes voir la longue silhouette au-dessus du village près du grand réservoir d’eau creusé il y a si longtemps, ou bien dans le cimetière à côté de l’église, dont on dit que les morts ont le plus beau panorama du coin. On le vit aussi dans les jardins sous le village, admirant sans doute le patient travail des jardiniers terrassiers et nos récoltes appétissantes : cet homme adorait les fruits et légumes qu’il consommait en grande quantité. Nous le sûmes par la nièce d’Antonin avec lequel il avait conclu un accord pour le gîte et le couvert : il était végétarien, donc mangeait aussi des oeufs sous toute sorte de formes et Justine se chargeait de l’intendance, lui livrant son repas deux fois par jour, en fin de matinée comme en début de soirée.

Car cet homme vivait la nuit, la lumière brillait dans la maisonnette jusqu’au petit matin. On en parlait, on ne parlait plus que de ça, sur la place, au café, à l’épicerie, aux repas, le soir à la promenade ou certains après-midi brûlants dans les vasques du torrent qui nous servaient de piscines. C’était le temps où la télé, très limitée, n’avait pas encore dévoré la convivialité.
Il était toujours amène et très poli, mais le contact était vite restreint par la méconnaissance réciproque de nos langues maternelles. Son vocabulaire avec nous était vite limité et notre anglais était aussi pauvre que notre tailleur n’était pas riche.

C’est encore Justine qui nous éclaira en nous rapportant que son oncle avait, entre autres, ramené de ses voyages un anglais suffisant pour converser longuement avec cet étrange étranger. Il s’appelait Edwin, venait de Londres, autant dire du Pôle Nord, et passait presque chaque jour discuter avec Antonin.
Sacré Antonin, que pouvait-il encore nous cacher, lui qui n’avait jamais raconté que des bribes de ses pérégrinations, taiseux comme il était !
Et le voilà qui taillait la bavette avec cette asperge blonde venue du Grand Nord. D’aucuns l’auraient mal pris, mais Antonin faisait suffisamment figure d’original pour que nous ne puissions que raccorder cette nouvelle au tableau général : c’était notre oiseau rare.
Le prochain Anglais ou quelconque étranger à s’égarer chez nous serait conduit chez lui : autant qu’il nous serve d’office du tourisme !

Les jours passèrent, été de braise, nuits tièdes aux étoiles sans nombre et propices aux couche-tard qui conversaient à voix basse sous les grands arbres de la place. Et toujours la petite lumière de l’autre côté du torrent qui bruissait sous la maison, un torrent devenu gros ruisseau au fil de l’été. Les grillons stridulaient, des hulottes hululaient et l’Anglais veillait.
Et puis un jour, il est reparti, toujours poli et souriant. Il a remballé son bagage dans sa voiture verte où nous avions découvert que le volant était à droite, chose qui nous avait échappé dans l’effervescence de son arrivée. Après nous avoir bien salués, il a disparu derrière le premier virage pour réapparaître au loin dans les lacets, petite tache verte que le fond de la vallée a fini par avaler.
Puis tout a continué comme avant.

Presque.

Le surlendemain de son départ, vers onze heures du soir, alors que le village prenait le frais sous les étoiles, un son étrange stoppa toutes les conversations : une seule note, assez haute, une sonorité de trompette enrouée, partie pianissimo pour monter, monter fortissimo et décroître lentement. A la fin, il y eu quelques notes descendantes comme un sanglot ou un rire, et puis plus rien : nous étions tous figés et savions d’où venait cette musique incroyable, inattendue et qui n’avait duré que trente secondes, pas plus. De longues secondes.
Mais l’Anglais était bien parti, personne ne l’avait vu revenir et aucune lumière ne brillait derrière la persienne.
La soirée en fut toute chamboulée et dans la nuit, toujours aussi tiède, ce son mystérieux continua à nous enchanter, au sens propre du terme.
Seul Antonin, là-haut dans sa maison, prétendit n’avoir rien entendu : c’est vrai qu’il était un peu dur d’oreille, mais il n’était pas le seul et les autres vieillards n’avaient pas été les derniers à être surpris, intrigués, émus.
Dans la journée, certains osèrent s’approcher de la maisonnette pour constater que tout était normal et d’autres commencèrent à parler d’hallucination collective car rien n’expliquait ce que nous avions vécu la veille.

Le soir venu, une certaine fébrilité se fit sentir à partir de dix heures, on tendait l’oreille sans trop se l’avouer. Mais la nuit se passa dans la quiétude habituelle, tutti de grillons à l’unisson, solos des chouettes au lointain sous le dais de la Voie Lactée.
La soirée suivante fut aussi tranquille et nous nous disions que les partisans de l’hallucination étaient dans le vrai. Quelques grenouilles de bénitier voulaient avoir entendu un avant-goût des trompettes du Jugement Dernier, y voyant là comme un avertissement sans frais pour tous ceux qui désertaient l’église le dimanche.

Mais le soir suivant nous désarçonna complètement alors que cette nuit se devait d’être aussi tranquille que la précédente. Il était près de minuit quand la même trompette rompit le calme des étoiles, coulant une longue mélodie souple, chantante, une superbe incantation qui nous laissa sans souffle, sans voix, après que la dernière note resta suspendue, très loin entre les montagnes. Une minute de musique éternelle, fascinante, ensorcelante et la plupart d’entre nous ne put reprendre le fil de la soirée, bercés que nous étions entre terre et ciel, à peine surpris par ce nouveau miracle qui nous laissait béats.
Antonin reconnut avoir perçu quelque chose, mais sans plus. Il refusa quand même d’ouvrir la maisonnette à notre curiosité, il devait bien y avoir une explication à ce superbe mystère et Antonin se faisait un malin plaisir à nous laisser dans l’expectative.
Nous n’attendîmes pas très longtemps car la nuit suivante dépassa tout ce que nous avions ressenti.

La nuit tombait à peine et les dîneurs s’attardaient tandis qu’une lune énorme montait à l’horizon. Des restes d’incendie céleste palpitaient au couchant. Nous fûmes encore pris au dépourvu par une vraie fanfare, au départ très loin et qui se rapprochait, se démultipliait, comme un feu d’artifice de notes sauvages, splendides, avec toujours ce son si particulier de trompette où se mêlaient des cors, des trombones, des tubas et toutes sortes de vents. C’était comme si une tempête de notes traversait le village, nous remuant les tripes et nous emportant avec son tourbillon jusqu’au-delà des montagnes, très loin vers l’horizon.
Puis, la fanfare s’éloigna et finit par disparaître dans une dernière et faible note très basse allongée à l’envi. Le temps s’était arrêté.

Ce soir-là, beaucoup pleurèrent d’émotion ou étreignirent leur voisin, leur voisine, tellement secoués par ces quelques minutes dont nous savions déjà que ce ne pouvait être qu’un bouquet final, un adieu de ce sacré British. Ces trois séquences de musique ne pouvaient pas être dépassées ! Et nous restions les bras ballants, hallucinés par cet orage quand une autre surprise nous fit reprendre vie : le vieil Antonin était sur la place, accompagné de sa sœur Marie et de sa nièce Justine.

Les deux vieillards ne descendaient pas souvent sur la place du bas, la plus grande, se contentant le plus souvent d’apparaître sur leur placette devant l’église.
Tous les trois traversèrent la place et se dirigèrent vers le bout du village et le torrent : tacitement, nous leur emboîtâmes le pas. Il ne manquait que les cierges pour faire une procession votive, nous parlions à voix basse en nous rendant au cœur du mystère.

Ils franchirent le pont d’un pas décidé, soutenus par Justine. Antonin tenait une torche et ouvrit la maison, alluma la lumière. Justine ouvrit les persiennes en grand.
Groupés tous de l’autre côté du torrent, nous vîmes alors un tonneau renversé devant la fenêtre ouverte, son orifice béant dirigé vers nous.
Puis Antonin demanda à Justine de récupérer quelque chose au fond du tonneau, une sorte de boite avec des fils qui menaient à un haut-parleur, ils s’agitèrent encore un moment et la lumière s’éteignit.
Ils ressortirent, Antonin referma la porte. Justine tenait un gros sac qu’elle posa devant la porte. Elle aida ses deux anciens à traverser, puis alla rechercher le sac.

Tout s’était passé comme dans un film muet et ce n’est que lorsque le trio reprit le chemin vers l’église, sans avoir dit un mot, que les langues se délièrent et que toute l’émotion se déversa spontanément dans une salve d’applaudissements qui raccompagna nos trois complices vers leur demeure.

Justine finit par nous raconter la connivence d’Antonin et de l’Anglais qui voulait nous faire « un p’tite surprise » pour nous remercier de notre accueil et célébrer la beauté du village. Edwin avait tout préparé avec les appareils qu’il trimballait dans ses valises en métal, puis laissé une espèce de magnétophone alimenté par un programmateur et raccordé à un petit haut-parleur très puissant placé dans le tonneau.
Il avait même préparé un colis d’expédition prépayé pour récupérer son matériel. Ce rêveur avait bien manigancé son affaire et nous avait bien eus, pour notre plus grand bonheur.

Longtemps encore la musique d’Edwin nous accompagna et il m’arrive encore de l’entendre, surtout en rêve. Je n’avais jamais rien entendu qui s’en rapprochât et n’ai depuis jamais retrouvé une telle qualité d’émotion, cet accord parfait entre le lieu, le paysage, le temps de mon enfance et ces notes qui palpitent dans ma mémoire comme les étoiles dans la nuit...



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Lyriciste Nwar · il y a
C'est beau l texte
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Brett Abberline · il y a
beautiful
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Jean-philippe Rodrigues · il y a
Malgre que nous soyons en competition dans la meme categorie, je dois reconnaitre que j'adore cette histoire et bien sur je vote ! :)
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Yann Passeron · il y a
très sympa
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Christian Darasse · il y a
yesssss!
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Garry la Garrigue · il y a
j'aime ♥
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Elisabeth Burglen · il y a
a lire et a voter.
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Seba Yerevantsi · il y a
Rafraichissant! :)
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Elisabeth Burglen · il y a
tres beau!
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