L'amour de Marie

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Je connais depuis longtemps le plaisir de lire. J'ai eu envie de partager le plaisir d'écrire  [+]

Image de Eté 2015
C’était il y a trente ans. Trente longues années sans toi.
Je me souviens de ce lundi pluvieux comme si c’était hier et je me souviendrai du moindre détail de cette grise journée jusqu’à ce que mes yeux se ferment. J’espère que, ce jour là, enfin, je serai apaisée du manque de toi.
Je revois le visage de ma mère lorsqu’elle est venue me l’annoncer. Le brouillard avait envahie la vallée et Gargilesse était sans horizon. L’humidité de la rivière semblait s’être invitée dans mes draps et je frissonnais.
Ma mère m’a, sans me saluer, réveillé avec ces mots là : « Commence pas à chialer, on oublie vite à ton âge... Habille-toi, on y va. ».

Je n’ai jamais pu m’habituer à sa froideur et son indifférence. Troisième de la fratrie, je n’ai pas été une enfant désirée et je n’ai jamais connu la douceur et l’affection dont sont capables d’autres femmes avec leurs enfants.
Ma mère a perdu sa propre mère à l’âge de cinq ans. Je pense que son cœur s’est éteint ce jour-là pour ne jamais plus se rallumer. Elle a, en tout cas, toujours considéré que nous pouvions grandir sans affection étant donné qu’elle avait réussi, elle, à se passer des bras d’une mère.

Elle avait rencontré mon père lors d’un mariage à Issoudun.
Le jeune marié, cousin germain de ma génitrice, exerçait la respectable profession de colporteur. Il avait fait chavirer le cœur de ma tante lors d’une courte étape à Gargilesse. Mon père, étant l’ainé, a du sentir un certain empressement à se mettre en ménage car, moins de cinq mois plus tard, il épousait cette femme qu’aujourd’hui, je n’arrive plus à appeler « maman ».
C’est ainsi qu’avait commencé leur vie de couple. Mon père garagiste travaillant rigoureusement et établissant sa réputation dans la région. Ma mère, femme au foyer, s’occupant de la comptabilité.

La question d’avoir des enfants n’a pas du se poser dans ce couple de taiseux sans vraie complicité. C’était la règle, on se marie et on élève un ou deux enfants.
Être dans la norme, ne pas se faire remarquer, ne pas choquer.
Ainsi était la vie de mes parents.

Ma mère n’étant pas née à Gargilesse accordait une importance toute particulière aux regards et aux jugements des gens du village. Elle voulait être acceptée et pourquoi pas, même, un jour, enviée.
Son mari travaillait dur et sa réputation s’était étendue jusqu’à Issoudun. Il lui arrivait donc, parfois, de recevoir au garage des couples de notables. Les hommes s’entretenaient sur la mécanique et les femmes attendaient en buvant un café devant la cheminée.
Ma mère, dans ces moments là, se tenait droite, virevoltait et riait fort. Elle était si heureuse de fréquenter des « riches », des gens vertueux et respectables, pensait-elle. Elle rêvait de pouvoir, un jour, porter, comme elles, un manteau de fourrure. Elle aurait, ainsi, eu l’air riche, elle aussi, elle aurait eu le sentiment d’être importante et aurait marché fièrement dans les rues du village, provoquant regards envieux et salutations respectueuses.
Lorsque les voitures des notables repartaient vers la ville, ma mère retrouvait son visage fermé et dur, qu’elle avait toujours en notre compagnie. Elle accomplissait les tâches de la vie quotidienne avec sérieux, sans tendresse, veillant à ce que notre comportement à l’école ou au catéchisme soit exemplaire. Ne pas se faire remarquer, ne pas gêner quiconque par notre présence. Nous devions grandir sans faire de vague, sans faire honte à nos parents.

Mon père espérait secrètement être, un jour, élu au conseil municipal, peut-être même, maire du village. Une petite marche supplémentaire serait alors gravie dans leur ascension vers le monde des gens « bien ».
J’ai grandi dans ce foyer sans chaleur, j’ai grandi tout de même.
Ma mère avait raison, on y arrive, même sans tendresse.

La puberté et l’adolescence ont été pour moi, une période de découvertes incroyables. J’ai découvert l’amour, l’amour passionné, charnel et merveilleux.
Je me prénomme Marie, en hommage à George Sand. Mon père, comme beaucoup d’habitants de la région, a toujours eu un attachement particulier pour cette femme de lettres, qui avait choisi notre village pour achever sa passionnante vie.
Et, comme l’héroïne de La mare au diable, j’ai très vite aimé les hommes plus âgés que moi. J’avais compris les leçons de ma mère et je vivais mes histoires de cœur en cachette, sans me faire remarquer. Tu auras été la conclusion de cette insouciante période...

Il pleut aujourd’hui, comme il y a trente ans. Comme chaque jour, dans mon cœur, depuis trente ans. Une pluie froide et maussade, une pluie sans fin.
Je me demande ce que tu ferais, toi, si tu étais là, aujourd’hui, en ce jeudi pluvieux.
Tu te préparerais sûrement pour aller au travail, tu serais beau dans ton costume repassé. Tes brillantes études t’auraient permis, sans aucun doute, de t’associer à ton père, de partager son étude de notaire.
J’aurais été fière de ta réussite, fière de me tenir à tes côtés. Je t’aurais choyé et aimé, tant aimé...
Il y a trente ans, ma mère m’a prise par le bras et m’a emmenée au hameau des Chocats.
Je savais où l’on allait. Je ne savais pas que cela allait être si douloureux de te perdre.
La vieille nous a accueillies. J’ai attendu dans le salon, recroquevillée près de l’âtre. Ma mère est allée avec elle dans la cuisine.
J’avais déjà vu cette vieille femme. Elle venait parfois voir ma mère à la maison lorsque nous partions pour l’école...
J’ai regardé les flammes danser dans la cheminée et puis, la vieille femme au visage ridé s’est approchée... Les flammes se sont mises à tourbillonner, mon cœur a chaviré, mon bonheur s’est envolé à tout jamais.
J’ai finalement entendu la vieille femme murmurer « C’était un beau garçon... » dans un souffle, comme un pardon.
Tu aurais eu trente ans cette année, mon bébé, si m’a mère ne m’avait accompagnée, le jour de mes seize ans, voir la vieille des Chocats... la faiseuse d’anges.

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