L’amicale du mode avion

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On ne devrait vivre que pour ce moment intense, quand la goute d'eau s'écoule enfin de votre oreille  [+]

Image de Eté 2016
Déjà une bonne heure qu’ils roulent, le jour se lève doucement. Philippe remonte d’une main la couverture sur les épaules de sa fille endormie à ses côtés. Le convoi glisse lentement dans un ronronnement de moteurs sur la route de campagne déserte. De loin, il ressemble à un gros insecte métallique, formé de caravanes et de camping-car dont les vitres calfeutrées de plaques et de rideaux d’aluminium renvoient les faibles rayons du soleil. Il suit le véhicule devant lui avec le regard fixe de celui qui ne regarde pas.

L’habitacle est un bazar sans nom. Des vêtements éparpillés, un collier de coquillage pendu au rétroviseur, une brosse à dents dans le porte gobelet, une chaussette orpheline sous l’embrayage et un paquet de céréales contre le pare-brise. Sa main butte sur une boite à chaussure transformée en maison de poupée chaque fois qu’il passe une vitesse. En la posant à côté de sa fille, il remarque l’intérieur décoré au feutre avec minutie et les trois petits personnages qui l’occupent. Il frissonne, écarquillant un peu plus ses yeux hagards. Il revoit leur appartement parisien décoré avec goût, son couple admiré de tous, leurs soirées réservées longtemps à l’avance, son boulot qu’il aimait et la reconnaissance dont il jouissait. Jusqu’à quel point un homme peut-il se résigner ? Supporter ces charlatans qui se disent médecins, devoir expliquer encore et encore la situation à l’école, aux amis et aux voisins ; puis partir à la campagne dès que possible, n’être plus nulle part, pour finalement quitter définitivement la ville à la recherche de ces zones blanches. Il n’avait eu que peu de temps pour s’adapter, à cette nouvelle vie à laquelle il n’était pas préparé, avec son quotidien de routes, de forêts, de nuits froides et angoissantes à redouter les gyrophares et cognements sourds contre la vitre du camping-car, ceux qui scellent leur expulsion. Le réveil brutal de ce matin faisait parti du même rituel depuis six mois. « L’homme est un animal qui s’habitue à tout ». Où a-t-il lu ça ? Quelle blague.

À cet instant, Ariane se réveille en sursaut. Elle s’empresse de coiffer le casque d’aluminium posé à ses pieds. Sans illusion, il lui propose de prendre un anti-douleur qu’elle refuse. Les paysages qui défilent sont si traîtres. Philippe devine avec soulagement les grandes étendues vides d’habitations sur lesquelles se faufilent les départementales, là ou c’est le moins douloureux pour sa fille. D’autres fois c’est intenable et il aimerait accélérer, devinant sa souffrance. Il lui propose de consigner dans son carnet de bord les derniers événements pour sa mère. Elle refuse. Il n’insiste pas. Il a arrêté de se demander comment une fillette pouvait souffrir plus que son père, impuissant à l’aider. Père impuissant, ces deux mots comme deux pieux plantés dans le cœur.

Un voyant s'allume, la jauge d’essence est dans le rouge. Philippe pense d'abord à un problème technique et tape en vain sur le cadran. Ils vont devoir trouver une station. Jusqu’à présent il était parvenu à préserver sa fille des villes, la laissant au campement tandis qu’il s’occupait des corvées du ravitaillement. Il s’en veut. À l’intersection suivante, il donne un coup de klaxon et laisse le convoi s'éloigner en sens opposé. Lorsque les premiers panneaux commerciaux vantant un monde connecté et formidable font leur apparition, la petite passe à l’arrière sans un mot, malgré quelques grimaces contenues, et rabat le rideau de protection.

Remplir le réservoir, payer, sortir de la ville au plus vite. Mais ce client devant qui raconte sa vie à la caissière. Philippe a le temps de l’imaginer mourir de trente façons différentes. Il réalise à quel point il n'a plus rien en commun avec « la vraie vie ». Il trépigne, tentant de faire comprendre son empressement à la caissière, en vain. Elle profite de cet échange bienvenu dans son désert matinal. Derrière lui, la porte du camping-car s’ouvre sur sa fille qui l’interroge du regard, retenant ses larmes. Philippe s’avance devant la caisse. « S’il vous plaît, je suis pressé ». Ils le regardent, perplexes. Depuis quand les types en camping-car sont pressés ? Après d’interminables salutations, elle l’encaisse enfin. À la sortie de la ville, Philippe jette un regard noir au panneau qui les remercie de leur visite, croisant au passage son visage dans le rétroviseur. Il se reconnaît à peine, comme s’il avait pris dix ans aux cours des dix derniers mois.

La route quitte la vallée et serpente maintenant sur ces lacets de montagne sur lesquels le camping-car se traîne. Un local impatient le colle en klaxonnant avant de le doubler dangereusement, le majeur en l’air. Philippe l’insulte. Sa fille lui demande ce qu'il se passe. Il s’excuse, mettant ça sur le compte de la fatigue. Ses mains se crispent sur le volant. Il se remémore l’altercation avec le maire de la petite commune sur laquelle ils avaient trouvé refuge. C’est la première fois qu’il s’emportait devant sa fille. Mais il les emmerde tous ces cons qui veulent absolument passer des coups de fil et envoyer des textos, comme si leur vie en dépendait. Certains membres du groupe avaient bien essayé de s’organiser pour empêcher la construction de cette antenne relais. Ils avaient négocié avec le maire, discuté avec les habitants, manifesté, rencontré les journalistes, écrit aux pouvoirs publics. Comme il l'avait prédit, cette belle stratégie avait lamentablement échoué et les habitants les avaient traités comme une secte d’illuminés. Ni liberté, ni égalité, ni fraternité. Rien. Brûlez les frontons.

Quel était le nom de leur destination déjà ? Philippe déplie la carte sur le volant et entreprend de l’étudier au prix de coups d’œil inquiets vers la route. Impossible de s’y retrouver. D’un geste rageur il la jette sur le siège libre. Qu’elles sont loin les formidables aventures aux embûches faciles qu’ils s’inventaient les premiers mois de leur périple. Lui le meilleur pilote de la galaxie et Ariane concentrée à son poste de chef détecteur radar. Il lui avait octroyé une promotion rapide grâce à ses super-pouvoirs de détection des ondes. Et c’est vrai qu’elle excellait à prévenir les attaques psycho-lazer de leurs ennemis. Sa grande spécialité consistait aussi à transformer leurs exploits en autant de chansons du genre comédies musicales. Tout leur quotidien était méthodiquement intégré dans des airs un peu niais dont il tentait maladroitement de reprendre les refrains. Quand ont-ils arrêté de jouer ? Une voiture les double, les enfants sur la banquette arrière les regardent, avant de leur faire des grimaces le nez collé à la vitre. Ils rentrent de l’école.

Tandis qu’ils gagnent en altitude, les lacets de la route s’enchaînent, suspendus aux bords de précipices de plus en plus impressionnants. Il suffirait d’un simple coup de volant pour s’écraser contre la paroi ou disparaître au fond du gouffre. Elle n’aurait même pas le temps de se réveiller. Ne sachant plus quelle direction suivre, il se penche pour ouvrir la boite à gants et attrape une boite en fer rangée au milieux de photos en vrac. À l’intérieur s’y trouve un téléphone portable qu’il allume. Il s’empresse de taper l’adresse griffonnée le matin même sur un bout de papier pour la géolocaliser. Un faible gémissement se fait entendre à l’arrière. Après plusieurs tentatives, il parvient enfin à visualiser leur destination. Encore trente kilomètres. Il range la boite et se retourne pour soulever le rideau. Ariane est prostrée sur son matelas, ombre frêle derrière la moustiquaire luisante en Swiss Shield.

Les rayons du soleil déjà déclinant percent enfin les épais nuages gris. S’ils n’arrivent pas trop tard, ils pourraient même en profiter. Philippe appelle la petite pour lui proposer de le rejoindre, ce qu’elle accepte volontiers. Il lui demande si elle veut faire sa leçon d’anglais. Elle préfère écrire à sa mère qui lui manque. Elle fouille un peu partout mais ne trouve pas son journal de bord. Elle a dû le faire tomber à la station essence. Philippe se laisse aller à un mouvement de colère, mais se reprend aussitôt devant la mine désespérée de sa fille. Il la rassure lui promettant de lui en racheter un pour qu’elle puisse reprendre ses échanges à distance avec sa mère.

Après un long silence, à peine troublé par les changements de régime du moteur, Philippe lui propose un peu de musique en brandissant une cassette de chansons de Walt-Disney. Elle secoue la tête, encore triste. Peu après elle se met tout de même à chantonner ce refrain « L’amicale du mode avion ». C’est la chanson qu’ils reprennent souvent en cœur le soir autour du feu. Elle se plaît sur le campement avec cette nouvelle famille qui s’occupe d’elle et la chouchoute. Lui apprécie beaucoup moins cette vie en communauté, les débats interminables et les projets de révolte. Lutter contre qui, contre quoi ? Il les imagine sortant de la brume avec leurs capes métalliques, leurs casque-passoires et leurs détecteurs. « Les éléctrosensibles contre-attaquent ! ». Quelle bande d’amateurs, se dit-il en rabattant le pare-soleil.

La fin d’après-midi est largement entamée et il est temps de retrouver le convoi. Philippe craint d’avoir raté un panneau et peste contre la région. S’excusant à l’avance, il demande à sa fille de retourner à l'arrière pour tenter à nouveau de les localiser. Elle s’exécute en soupirant. Philippe sort le portable qui capte très mal. Les virages s'enchaînent et Philippe doit donner un brusque coup de volant pour éviter de justesse de percuter un muret, ce qui fait hurler de peur Ariane. Excédé, Philippe se range sur le bas-côté, arrête le moteur et se prend la tête entre les mains, le temps de reprendre ses esprits. Ariane l’interrompt, se plaignant que le téléphone est toujours allumé. Philippe ouvre la fenêtre en arrachant à moitié la poignée et lance rageusement le téléphone dans le ravin. Ils passeront la nuit seuls.

Alors que Philippe se met en quête d’un emplacement ou stationner le camping-car, il aperçoit avec soulagement quelqu’un du convoi qui lui fait des grands signes au croisement d'un chemin forestier. Le terrain est plat, pas trop boueux, c’est bien. Il se range derrière les autres véhicules, descend, s’étire et fait le tour du camping-car pour ouvrir un rangement. Il fouille dedans à la recherche du dosimètre mais abandonne à la vue d’Ariane qui enlève son casque et part en courant rejoindre les autres. Lui se dirige vers le groupe qui discute avec le propriétaire du terrain. Le type reste à peu près correct, mais ne veut rien savoir. Ils devront partir demain s’ils ne veulent pas avoir à faire aux gendarmes.

Derrière le petit groupe qui parlemente, Philippe observe sa fille gesticuler joyeusement. Il lève les yeux vers le ciel maintenant rougeoyant et inspire profondément. La prochaine fois il ira s’attaquer directement à la source du problème et détruira autant de ces maudites antennes relais qu’il le faudra.

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Utilisateur désactivé · il y a
Comme Bruno, j'ai été intriguée et attirée par le titre. Votre texte est bien écrit : j'ai aimé à la fois le fond et la forme, donc, l'histoire et votre style. Bravo, je vote en vous souhaitant "bonne chance".
Sur ma page, "le coq et l'oie" si le cœur vous en dit.

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Amadis · il y a
Merci pour ce retour
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Bruno Teyrac · il y a
D'abord intrigué par le titre, j'étais curieux de savoir ce qu'était cette amicale. En lisant, je n'ai pu m'empêcher de penser à La route de Cormac McCarthy : ici c'est un père et sa fille, mais il y a des parallèles, je trouve. J'ai aimé l'atmosphère, la belle écriture, et le thème de l'histoire : un ennemi invisible mais omniprésent auquel il est très difficile d'échapper. Mon vote.
Puis-je vous inviter à découvrir un de mes textes? http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/sous-le-signe-du-homard

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Amadis · il y a
Merci pour ce retour. C'est vrai que j'ai lu et beaucoup aimé La Route
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Bruno Teyrac · il y a
Puis-je vous inviter, si le cœur vous en dit, à lire un de mes textes? Entre autres, http://short-edition.com/oeuvre/poetik/un-chat Merci par avance !
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Br'rn · il y a
J'ai presque cru à un moment qu'on allait rencontrer les survivants de la série The Walking Dead !!!
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Nastasia B · il y a
Très beau texte.
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Philshycat · il y a
Belle chute !!
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Nadine Gazonneau · il y a
Les ondes magnétiques nous encerclent que nous le voulions ou non. Très bon texte ou se croisent science fiction et réalité bien latente. Le récit en est limpide et concis. J'aime. le vote de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie.
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Gil Braltard · il y a
On se croirait dans un récit post-apocalyptique d'un futur plus ou moins proche. Mais nous sommes dans le présent et le cauchemar a déjà commencé, comme dirait David Vincent. Cette nouvelle, bien construite, fait écho à mes propres préoccupations sur ce thème :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/aphones-1
Bonne continuation.

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Keith Simmonds · il y a
Un joli récit bien composé et agréable à lire! Bravo, Amadis! Mon vote!
Mes deux haïkus, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en compétition
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le
cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Amadis · il y a
Super, merci de votre retour !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un scénario hélas plausible, l'être humain ne pourra pas toujours tout encaisser. Un scénario de film également tant le fond, les décors, les personnages et leurs interactions sont bien écrits et décrits.
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Amadis · il y a
Merci beaucoup pour ce retour

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