L'âme du crime

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C'était un été sans soleil et sans gouvernement. Le drapeau perdait un peu ses couleurs, il hésitait entre le rouge et le noir. Les courgettes poussaient quand même, ça pousse toujours, les courgettes. Elles sont montées à l'assaut du terril, entre les bouleaux, sous le ciel fade.
Madeleine est pensive, derrière la grande fenêtre, un regard de gamine rêveuse. C'est la date anniversaire de la mort de Louis. Il s'était étranglé dans sa dernière colère, il y a deux ans, était passé du rouge au bleu et s'était effondré, un index accusateur pointé vers Madeleine, la bouche ouverte sur une dernière méchanceté. Elle l'avait secoué, aspergé d'eau, puis téléphoné aux secours mais il gisait là, dans la cour, tout mort, les yeux dans les yeux du nain-jardinier. Elle avait secoué ses boucles grises dont une était restée rousse, elle avait entamé un peu malgré elle une petite danse chaloupée tout autour de Louis, à petits pas glissés, de son corps lourd, une sorte de danse tribale pour faire revenir le soleil et la liberté.
Madeleine avait gagné. Madeleine bas-de-laine-grosse-baleine tenait dans sa main potelée le ticket de la paix. Un an plus tard, à la place de Louis, à la place de la courette, à l'ombre du terril s'était érigée une véranda "four season's" flambant neuve que Madeleine entretenait avec amour. Chaque matin, fiérote, elle se campe derrière la grande fenêtre, les mains sur ses larges hanches et elle attend le soleil. Elle contemple son Everest, sa pyramide, son Waterloo, son terril à elle qui pointe son sein énorme dans le fond du petit jardin carré. Quand il y a un rayon de soleil, elle voit miroiter l'eau, juste un peu, un lambeau d'eau entre le terril et l'entrepôt, une petite preuve qu'il y a là-bas un large fleuve vivant. Juste à gauche, il y a la maison de Joos, le voisin flamand, mineur édenté à la retraite, dompteur de taupes et cultivateur de courgettes.
Le jardin de Joos, long laçet luxuriant, jungle brouillonne, effilochure d'un tableau du douanier Rousseau d'où émergent les feuilles géantes des cucurbitacées qui grimpent à l'assaut de la chaude colline et tout le long du lacet, des dizaines de minuscules terrils de terre, Costa Brava des taupes qui sont légions à passer là leur retraite.
Chaque soir, l'ancien mineur les appelle de sa musique étrange, son hapeau à taupe; elles sortent des petites têtes myopes et pleines de terre, reniflent l'air pour détecter l'odeur du crouton de pain ou d'épluchures de légumes et bavardent volontiers en ultrasons avant de disparaître en faisant frissonner la terre. Joos avait fait de son jardin une zone protégée, par respect pour ces petits creuseurs de galeries, ces mineurs de jardin, ces cousines de l'ombre.
Chaque jour, il offre à Madeleine d'énormes courgettes phalliques en regardant ses pieds.
Madeleine-pas-la-peine. Elle secoue ses boucles bicolores, sourire serré, soupire, puis se décide finalement à faire une soupe courgettes-poireaux avec une pointe d'ail, beaucoup de poivre et une pincée de fatalisme. Elle arrose les semis qu'elle a poliment accepté de materner puis se dépose précautionneusement dans le rocking-chair qui gémit et qui trône au milieu de la véranda four season's sans soleil. Elle se sent bien, comme des vacances, son corps lourd se dégrippe, se répand. Fidèle, le fifi dans sa cage sifflote un peu par principe de sa voix éraillée de vieux canari. Madeleine avait vaincu sa culpabilité, elle profitait. Elle avait claqué trente ans d'économies forcées, sans vacances, sans bébés, sans amis, sans lave-vaisselle, gagnées à cotoyer un triste sire, un tue-la-joie, un brouillard givrant. Elle avait tout mis dans cette véranda sans soleil, son vieux rêve interdit. Heureuse, elle jubilait hiver comme été en arrosant tendrement des géraniums de six mètres de long aussi rouges que les briques de la maison de Joos. Epatée par sa chance d'être encore là, survivante. Madeleine bas-de-laine qui, très jeune, s'était enveloppée de kilos protecteurs, d'un tricot mélancolique, retranchée. Elle souriait aujourd'hui sans s'en apercevoir, prenait un plaisir candide aux petites choses du jour, attendant avec entrain le retour du soleil pour raviver un peu les trois couleurs du drapeau national qu'elle avait planté au bout de sa corde à linge. Aimant son pays comme une petite fille aime ses parents divorceurs, en leur amenant le petit déjeuner au lit, inquiète et enjouée à la fois. La soupe était cuite et le soir se levait derrière le terril. Elle se servirait un bol fumant avec une lichette de crême, s'assiérait du bout des fesses dans le rocking-chair pour regarder EUUUROVISIOONN à la télévision. C'était son paradoxe, elle aimait la politique et la variété. Louis n'aimait ni l'un ni l'autre mais Louis n'aimait rien, sauf se lamenter, n'ayant d'aimable que ses yeux bleus. Chtung, l'écran s'allume... Toujours pas d'accord, le papa flamand et la maman wallonne se disputent et se chatouillent beaucoup, ce qui ne fait plus rire personne, il reste le jaune du drapeau et un roi triste, bon.
Enfin! Eurovision! ses kilowatts, ses paillettes collées dans le rimmel, ses sourires brevetés, les mouvements de foule en liesse et des basses qui rebondissent sur les parois double vitrages de la cage en verre, ça lui chatouille le ventre, à Madeleine, et puis le croui-croui du rocking-chair qui se balance en rythme et la soupe oubliée qui fume sur la table basse en rotin. Elle augmente le son pour mieux comprendre les cris gutturaux d'une jeune Biélorusse aux cheveux jaunes... Elle n'entend pas le léger sifflement qui s'amplifie, ce maigre son aigu comme le hapeau du voisin, comme une flèche qui fend l'air, elle ne voit pas l'étincelle sur le toit de tôle du hangar ni le projectile en acier qui se dirige vers elle, n'a pas le temps de comprendre l'explosion de la baie vitrée, le tonnerre de verre cassé. Elle ne sent presque pas le métal froid qui traverse sa poitrine et se fiche dans son coeur, chhttu! Elle ne voit déja plus le cyclone de petites gouttes de souffrance bien rouges qui se collent sur le visage amène du présentateur télé, comme un acné juvénile.
La soupe fume encore un peu, Fifi est planqué sous sa mangeoire et un léger courant d'air soulève la mèche rousse de Madeleine.
Joos s'est pétrifié quand il a entendu le bruit de verre cassé, il a peur pour ses taupes, ça coagule pas, une taupe. Il sort avec sa vieille lampe frontale, ça lui éclaire le nez et lui libère les mains, les taupinières sont calmes, pas de lance-pierres en vue, c'est pas chez lui. C'est la grande fenêtre de la véranda allumée, c'est chez Madeleine, c'est... Elle est.. Alors Joos cache ses oreilles dans ses mains, ouvre sa bouche sans dents mais ses yeux collent à l'image alors il cache ses yeux puis s'encourt comme un dératé, piétine des salades et s'énerve en flamand sur son téléphone;"ALLO? police de Liichh? Vlug! Vlug, alstublieft! Ja, non, je sais pas, Ja."
Madeleine, elle a rien vu venir mais elle sent qu'elle meurt, on sent ces choses-là. Elle a juste le temps de penser: "Deux ans, deux ans de paix, jour pour jour, et puis CHHTTU! Le salaud! Il a trouvé le moyen de se venger." Le rideau de la vie s'est fermé d'un seul coup et Madeleine est restée là, près de la soupe refroidie, les yeux écarquillés pour toujours sur l'image dansante du lauréat tchèque dans son lycra bleu électrique, qui beugle une chanson d'amour. Dans le bas de l'image, on peut lire un filet : Interruption des programmes, édition spéciale du j.t... qui passe en continu.
Le flic a coupé la télé. Silence. Un timide rayon de soleil couchant s'insinue entre le terril et l'entrepôt, on ne l'attendait plus. Joos tourne en rond la tête basse, le flic l'envoie dehors, chez son collègue, pour la déposition. Le combi clignote en douceur, jetant des éclairs bleus sur le gros corps affalé dans le rocking-chair, dessinant parfaitement le joli profil de l'homme penché.
... Il y avait une fuite, un trou rond, de la lumière... j'ai déguerpi, quitté ce coeur, accouché de moi-même, je suis de nouveau née. Je me sens légère comme une fleur de courgette, en plus mobile, papillon blanc plutôt. Petite âme en fuite, planquée derrière le rideau, je ne risque rien. Je vois tout, je sens, je réfléchis. Je pense donc je suis. DONC, JE SUIS!! Mon tonton menuisier disait:" je ponce donc je suis", étrange, la mémoire aussi est intacte mais je n'arrive plus à me pincer pour vérifier si j'existe vraiment.
Madeleine-bas-de-laine-grosse-baleine scandait en choeur la classe de troisième, la classe de Madame Wynants qui faisait celle qui n'entendait pas. J'ai haï les bas trois-quart en grosse laine chinée que ma mère m'obligeait à mettre avec les jupes à plis, qui me donnaient des airs de forêt centenaire, mes jambes-troncs encore grossies de tricot, haï mes condisciples moqueurs, Madame Wynants et surtout, surtout, mon ombre au soleil de juillet.
Toujours célibataire à vingt-neuf ans, je m'habillais large et gris, cachais mes boucles rousses sous des foulards-fumée et je longeais les murs de la vie discrètement, passe-muraille rougissante, trop ronde pour être belle. J'étais restée Madeleine bas-de-laine, tendre baleine sans espoir.
Quand Louis avait pris l'air constipé, un 21 juillet, sourcils froncés, tordant ses mains le mieux possible, penchant son corps comme un arbuste au vent et qu'il avait proposé le mariage comme on offre une dernière chance ou une remise de peine, j'ai dit oui, je l'ai dit vite, dans un souffle, sans penser, le regard fixé sur le cràne légèrement dégarni de mon futur époux qui me cachait toujours ce qu'il avait de mieux: ses yeux bleus.
Louis s'était jeté sur moi comme une tique sur un mollet rose et s'était installé profondément. Il avait ajouté des complexes, soustrait la joie, creusé des rides, calfeutré l'espoir, barbouillé de vert-de-gris ma jeunesse trop ronde, refusant le bébé, les amis et la télé parce que tout ça coûte cher et crie beaucoup. Le seul fond sonore fut donc pendant trente ans les borborygmes belliqueux de Louis le sans doute mal-aimé. J'ai déversé, pourtant, des tombereaux de tendresse, de petites attentions, fristouillé des cuisines savoureuses, le laissant gagner au scrabble, le félicitant longtemps du clou enfoncé, rien n'y fit, le bonheur ne vint pas, le rire absent, le sourire mal vu, la moindre miette de joie écrabouillée du talon. Mais l'ancolie... Je suis restée pour chercher ses yeux bleus. Alors j'ai grossi encore, je cachais des spéculoos dans l'armoire-pharmacie et je me goinfrais en cachette. Madeleine bat de l'aine. Je vivais juste ce qu'il fallait, entre-deux-guerres.
Et tout à coup, là, je ne pèse plus rien, fluide et rapide, voletant au dessus de mon gros corps sanguinolant, ma boucle de cheveux roux retombée sur mon oeil droit qui me donne un air de désordre.
Le flic se penche et dégraffe mon corsage avec infiniment de respect, tamponne doucement la plaie avec un mouchoir pour voir le projectile et aperçoit une rondelle de métal. Il repousse ma mèche rousse avec une douceur stupéfiante, caresse mon visage de haut en bas et éteint mes yeux, tout doux, tout tendre. Il a un regard tendu, de longs cils noirs de fille, une nuque argentée de duvet chatain. C'est irrésistible. J'ose. Je le longe d'un coup d'aile, d'un coup d'âme et je lui rends sa caresse, sa peau sent bon le caramel au beurre salé, je le frôle, c'est divin, passe et repasse jusqu'à la chair de poule... Il s'ébroue, passe sa main sur sa nuque, frotte sa peau et relève son col, ça lui donne une allure folle. Une goutte de sueur naît sur son front lisse et roule jusqu'à la ride du sourire, que c'est beau, une ride du sourire! Je la happe, la goutte, je la gobe, la déguste, du sirop d'homme, doux amer, reconstituant.
Il regarde en soupirant ma carcasse déglinguée, mes bras comme des totems, mes taches de rousseur qui se sont mélangées à cause du choc. Il me recouvre soigneusement avec la nappe provençale, je déborde un peu, il me réserve une place à la morgue et sort dans les éclairs bleus pour fumer une belga avec son collègue, assis sur le capot.
- "C'est une balle?"
- "Pas sûr, ou alors calibre éléphant."
- "En plein coeur et pas de mobile! Et le voisin, il est clair?"
- "Il pleure en haut du terril, en flamand!"
- "C'est pas un alibi, ça!"
MOURIR, mot doux à dire, rire mou. Aussi doux que sourire ou devenir, ça se murmure, se sussure comme fait la vague à l'oreille de la plage.
Maintenant que c'est fait, je m'en fous.
Je m'exerce à voler dans tous les sens, piqué, remontée fabuleuse, traversée de trou de serrure à vitesse inouïe, je visite des recoins inconnus, retrouve ma broche en émeraude, une pièce de vingt francs belge, des spéculoos moisis et la joie de vivre... Débarrassée de tout ce poids de chair, de ces viscères gonflés, de ces organes visqueux et inutiles, de ces jambes variqueuses, de mes complexes de rousse, de grosse, de femme. Effacée, cette vétusté, ce renoncement permanent, je suis un feu follet, une bulle de champagne, une âme heureuse. Si c'est Louis qui a fait le coup, pour une fois, merci! Je rase le plafond, vois ma vie d'en haut, un autre point de vue, looping vers la table de nuit. Vous ne devinerez jamais ce que je découvre dans le tiroir, derrière le dentier que je ne prenais plus la peine de mettre. Vous voyez pas? Louis! Ame en peine, âme errante, raccrapoté dans une toile d'araignée, poussière d'éternité, aussi éteint qu'un terril, terrorisé par son état d'âme, qui me regarde ronfler depuis deux ans dans mon lit de veuve sans même penser à m'effleurer, qui comprend pas ce que je fous là, déguisée en fée Clochette, qui n'a pas remarqué qu'on peut foncer à tout berzingue, penser, sentir, caresser, faire des cumulets dans les nuages, remonter le terril à la vitesse de la lumière et s'assoir tout au dessus sur ses fesses de luciole et regarder le fleuve entier qui coule et les péniches qui glissent dessus comme des cygnes, avec leurs petits drapeaux belges qui flottent au vent.
Mais Louis n'était déjà pas fait pour vivre, alors pour mourir...
Je referme le tiroir d'un coup sec. Le dentier claque sur cette âme de papier maché, grotesque sans ses yeux bleus. Tant pis pour lui. Je redescends, décidée à comprendre. Ce n'est pas Louis, l'assassin. C'est qui, alors, l'enfant de salaud qui m'interdit pour l'éternité de déguster de la soupe de légumes frais, de croquer des spéculoos devant la télé en attendant le soleil? Et si c'était Joos-la-courgette, sous ses airs d'amoureux bilingue? Je ne l'ai pas remercié, tout à l'heure... J'ai dans le coeur un boulon de huit. Un gros boulon en acier inoxydable, j'ai le coeur lourd, broyé par un truc venu de nulle part, rentré latéralement.
J'enquête. En passant, je frôle les cheveux du bel inspecteur. Sur le toit du hangar, trace blanche, impact récent, le boulon aura ricoché, mais d'où vient-il?
L'autre flic prend des photos, dessine à la craie l'emplacement du rocking-ckair, l'ambulance pinponne et embarque ma dépouille. Je me salue, frôle ma joue ronde, me dis adieu, je verse une larme d'âme, c'est moins salé, ça laisse pas les yeux rouges. Je vais me manquer. Mon inspecteur masse ses biceps, étend ses jambes comme un chat après la sieste et remonte dans le combi. - "Faut l'envoyer au légiste!" Juste avant que la portière ne claque, je résiste pas, je me faufile dans l'entrebaillement de la chemise bleue, c'est si fort, un torse d'homme, ça protège du monde, son coeur qui bat, sa chaleur qui sent bon, les poils de son thorax qui chatouillent, sa voix basse qui résonne doucement, je ne bouge plus d'ici, plus jamais! Dans la radio, tout à coup, un bonhomme qui s'énerve, qui crache des mots:"Aleeerte!! Avion crashé non identifié, tombé sur le parlement! Je répète, alerte maximum...attentat...neuf victimes, concierge et sa famille, on cherche le formateur, le roi en vacançes...Mon flic chéri lui coupe le sifflet d'un coup sec, il s'en fout, c'est pas son secteur.
Le boulon! Le boulon de huit!! Venu du ciel! Ce n'est pas un meurtre ni le bras vengeur d'un dieu mécontent, je suis seulement victime de la modernité, à la façon gauloise, le ciel m'est tombé dessus, s'est planté dans mon coeur! La garantie disait: " Une véranda quatre saisons, même quand il grêle..." Et puis cet entrefilet dans le journal: "Vous avez 14 fois plus de chances de recevoir un boulon tombé du ciel que de gagner le gros lot à la loterie"...
Mon joli policier est rentré chez lui, j'étais montée me lover dans le lobe duveteux de son oreille gauche, ses enfants l'attendaient en piaffant derrière la porte de sa maison en légos, sa femme le serra si fort dans ses bras que j'ai cru que j'étouffais, son parfum était un peu écoeurant.
Bon, ça n'empêche rien, bien sûr mais j'ai le monde à voir, moi, une éternité à inventer et puis mon terril, mon Waterloo et son lion flamand perché tout au dessus qui frotte ses yeux avec ses mains noires de poussières de charbon, il faut lui trouver des amateurs de courgettes obscènes, draîner le soleil de toute ma force d'âme, libérer Fifi de sa cage dorée, colorer un drapeau, rencontrer l'âme-soeur, devenir une lueur entre la montagne et l'eau, un esprit indigène, un feu follet farceur, une bonne âme, quoi...
Oh, non! ENCORE ??

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