L'Algorithme

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Passionné de littérature depuis toujours, je me lance dans cette aventure sous les formes les plus diverses (nouvelles, roman, microfiction, ...). J'avoue avoir une préférence pour la  [+]

Image de Automne 2013
5.

— C'est tout simplement divin ! pépie Sarah en faisant rouler ses grands yeux verts.
Takeshi se contente d'étouffer un « Mmh » plein d'approbation dans sa serviette, inclinant sa crinière noire et désordonnée à son inimitable manière, à la fois ostensible et imperceptible.
Les yeux bleus, perçants et parfaits de Chuck et Lorna sont dans le vague, tandis qu'ils mâchent à l'unisson. Ils prennent de concert leurs verres de vin et y trempent leurs lèvres. Chuck m'adresse un clin d’œil plein de malice.
— Le Château Latour est parfait. Comment ça s'appelle déjà ? dit Lorna.
— Bœuf bourguignon, réponds-je.
— C'est ça. Bœuf bourguignon. L'alliance est ab-so-lu-ment magique !
Les fourchettes à nouveau s'animent et nous n'entendons plus que le cliquetis délicat de la porcelaine, les craquements brûlants du bois dans l'âtre répondant à ceux, froids et secs, de la maison toute entière.
Je suis finalement satisfait. C'est parfait. C'est presque parfait. Ça le serait sans le corps aux yeux écarquillés sur le vide, tenant encore à mi-hauteur sa fourchette en argent Delaunay de 1824, affalé bouche ouverte sur sa chaise Louis XVI juste à ma gauche. Ce diable d'Eduardo nous a lâchés juste à l'arrivée des hors-d’œuvre.

4.

Une fois les profiteroles englouties, nous passons dans le séjour. Pendant que je distribue Montecristos et cognac, Sarah s'attarde sur les tentures. Je la scrute du coin de l’œil. Les lueurs de l'âtre dansent en ressac avec la pénombre qui l'habille, tant est fin le fourreau de tissu écru qui l'enveloppe. Bien que repus, je me régale encore à la dérobée des courbes parfaites de ses fesses, de la fragilité de sa taille, du jeu subtil des muscles de son dos et de la cascade fauve de ses cheveux. Je réussis néanmoins à ne pas mettre une seule goutte de cognac à côté.
Chuck fait une plaisanterie sur les rois de France en guillotinant trois cigares.
— Comme c'est amusant ! s'esclaffe Lorna. Les rebonds de son rire dans l'immense séjour me font sursauter.
— As-tu du thé ? demande Takeshi. J'acquiesce et l'invite à s'asseoir. Il salue sobrement et choisit un boudoir victorien. Cela me surprend mais je n'en laisse rien paraître. En retournant vers la cuisine, je frôle volontairement l'épaule de Sarah de la main (et ses fesses de ma cuisse, je le confesse).
— Désires-tu quelque chose Sarah ?
Elle semble totalement absorbée par la tenture horizontale. Entre les trous de mites, les cratères noircis des brûlures et les tâches de couleurs passées et de sang, on peut distinguer une reproduction de la Carte des Enfers de Dante Alighieri. Elle fixe un détail qui pourrait être Béatrice. Ou peut être pas.
— Sarah ?
Elle se retourne brusquement, cinglant mon visage de boucles et d'effluves de vanille et de tiaré. Ses yeux. Ses yeux sont ronds et éteints comme...
— ...informe, ingens...
— Sarah ?
Dans mon dos je sens six yeux immobiles et affairés.
— Come vai ? crie-t-elle soudain.
Je n'ose y croire.
A sa tempe pulse une veine en un galop arythmique. Son visage n'irradie que du pourpre de ses joues.
Puis, aussi brusquement qu'elle avait disparu, la lumière revient dans ses pupilles.
— Cognac moi non, dit-elle d'une voix blanche.
— Tout va bien Sarah ?
— Bene mi si.
Je claque des doigts devant ses yeux. Elle pouffe.
— Qu'est-ce qui te prend ?
— J'ai cru...
— Je prendrai du thé moi aussi.
Elle me fait un clin d’œil, effleure du bout de ses lèvres carmin la commissure des miennes, et se retourne pour admirer Le Syndic de la Guilde des Drapiers de Rembrandt. Je l'entends murmurer « Mirabilia » tandis que je retourne à la cuisine.

3.

Chuck et Lorna complotent pendant que je prépare le Chanoyu. Ils pensent que nous ne pouvons déchiffrer leur sabir silencieux. Takeshi en effet joue aux échecs en fixant mes mains. Sarah est toute aux peintures (elle a snobé la Fugue de Kandinsky et le Guernica de Picasso pour s'attarder sur le Full Fathom Five numéro 8 de Jackson Pollock). Mais Chuck et Lorna ignorent que je possède l'Algorithme. Seuls les Français le savaient. Les Français sont tous morts maintenant. J'ai le Pouvoir parce que j'ai l'Algorithme.
Je ne décèle toutefois qu'une fraction de la transmission ( —  ... pas encore prêt. — Est faible. Midi prêt. Midi [ ANALYSE MANQUANTE ]) lorsque la voix de Sarah résonne :
— Quel algorithme ?
A nouveau je réussis à ne pas tressaillir. Versant doucement le thé dans un le bol, je réponds :
— La peinture de Pollock n'est régie par aucun algorithme. C'est de la pure création instinctive.
Sans lever les yeux, je sens le poids du regard de Chuck et Lorna. Une intense migraine me saisit.
— L'instinct, l'alcool, la génétique. C'est tout.
Je lui lance un clin d’œil et le silence revient. Toujours sous le regard impassiblement inquisiteur du couple je tends son bol à Takeshi, qui s'incline à nouveau. Je me tourne vers Sarah, mais elle n'a d'yeux que pour L'Origine du Monde de Courbet.
— Excusez-moi, dit tout à coup Lorna.
Sans me lâcher du regard, elle se lève, son expression la plus affable sur le visage. Elle part vers l'escalier, l'emprunte et monte vers les chambres. J'entends la torsion de la pseudopeau et le chuintement liquide des nanovérins lorsque sa tête opère lentement sa rotation à 180°. Son visage surmonte à présent son dos, et elle monte ainsi, m'adressant toujours son sourire figé, ses yeux plongés dans les miens.
Takeshi me propose de continuer la partie d'échecs. Malgré la migraine et l'analyse impudique de Chuck, j'accepte avec joie, ne pouvant refuser de me mesurer à l'intelligence du modèle japonais. Sarah reste immobile devant le Courbet. Takeshi reprend la partie, et reste humble même dans son premier déplacement. Je ne peux m'empêcher de sourire en le voyant exécuter d'un geste sûr son grand roque. Chuck se lève tout à coup et se dirige, suivi de près par les spirales ourovores de son Montecristo, vers la caisse des disques. Je le scrute, un sourire que je sais narquois aux lèvres, mais je ne me risque pas à une analyse, même succincte.
— Tu t'ennuies Chuck ?
Il ne répond pas, se fige, et fait lui aussi tourner sa tête afin de me fixer sans avoir à se retourner. Ces américains. Tellement tape-à-l'oeil.
— Pas du tout. Je me disais simplement que cette délicieuse soirée ne pouvait se conclure autrement qu'en musique.
Il m'adresse un clin d’œil énigmatique et retourne à ses disques. Je jette un coup d’œil à Sarah, qui ne bouge pas, fascinée par le tableau, et revient à la tour de Takeshi. Chuck choisit la symphonie numéro 8 de Glenn Branca jouée lors de l'exposition universelle de Séville, en 1994.
— Excellent choix dis-je, avançant mon fou avantageusement.
Je laisse passer quelques minutes. Takeshi tergiverse. Sarah subit la tyrannie du Beau. Chuck fume, boit, et hésite entre le Daydream Nation de Sonic Youth (choix cohérent ), et la symphonie numéro 9 de Beethoven. L'enfoiré a bon goût. Lorsque les guitares préparées de la symphonie envahissent la pièce, je localise Lorna à l'étage. Elle est dans la Chambre Dumas. Elle a déployé ses doigts et télécharge les derniers process de sauvegarde des corps éteints. Chuck se retourne brusquement, envoyant valser hors du verre son cognac.
— Que fais-tu ! hurle-t-il, les yeux exorbités.
Un étau infernal me broie la boîte crânienne. J'ai toutefois le temps de voir Lorna ôter précipitamment ses doigts des globes oculaires et se précipiter hors de la chambre. Sarah ne bouge pas.
Chuck se jette sur moi, renversant l'échiquier au passage. Je suis toujours assis dans mon fauteuil et nous basculons en arrière. Je réussis à l'envoyer contre le mur, dix mètres derrière nous, par une habile planchette japonaise. Il s'écroule lourdement, brisant un miroir de Delft du XVIIème, avant de s'écrouler au sol. Lorna saute du haut de l'escalier. Elle n'a pas eu le temps de calculer la résistance du parquet hors d'âge, et s'enfonce lamentablement et à grand fracas dans une explosion de poussière et de planches pourries, chutant pesamment dans la cave, au pied de l'escalier. Chuck se relève. Une rapide analyse me permet de voir qu'il ordonne à Takeshi de se saisir de moi.
(« C'est lui ! Il possède l'algorithme ! Tue-le ! »).
Mais ce dernier se contente de me fixer, bouche bée, les yeux ronds, assis sur son boudoir, un cavalier de nacre vieux de huit siècles entre les doigts.
Je me relève à temps pour esquiver une grossière attaque de Chuck. Le contournant d'un geste, je me saisis de sa nuque d'une main et le fait s'agenouiller grâce à la manœuvre d'Asimov. Je plonge alors ma main libre dans sa boîte crânienne, perforant sans mal l'endosquelette, et broie le bulbe rachidien. Chuck tressaille, convulse, éructe, récite d'une voix numériquement écrasée The Cat in the Hat. Il s'immobilise bientôt, son râle d'agonie préenregistré se joignant au cri de rage aussi peu spontané de son binôme qui surgit grotesquement du trou où elle avait disparu. Je fixe son visage déformé, mais y décèle plus de terreur que de colère. Je souris, et quelque part en moi l'Algorithme s'égrène.
« Vulnerant omnes, ultima necat. » résonne dans la pièce. Je ne sais si c'est une réminiscence due à l'Algorithme, ou Sarah devant son tableau, tant je suis concentré sur la lueur bleue sale qui diminue peu à peu dans les yeux exorbités de Lorna, qui s'éteint, statufiée dans sa ridicule pose. Elle finit par s'éteindre tout à fait, les avant-bras toujours posés sur le parquet, et ses yeux morts semblent me fixer en une supplication muette.

2.

Takeshi, jusque là parfaitement immobile, se met à rire. Ça part des épaules, ébranle le torse, fait tressaillir le ventre, remonte dans la gorge, puis jaillit hors de la bouche, fracassant l'air, fendant de sa lame cristalline les larsens infernaux qui continuent à gicler hors des enceintes de la stéréo. Il rit et je le vois, secoué de spasmes de plus en plus violents, j'épie avec gourmandise les larmes de sang enrichi qui perlent aux coins de ses yeux, je scrute avec délice les auréoles sombres qui se dessinent sournoisement aux replis stratégiques, et finalement j'observe avec une satisfaction sereine et légitime le liquide blanchâtre jaillir de la bouche écartelée. Les spasmes vont decrescendo et le japonais s'éteint avec un parfait synchronisme avec la musique. Nous avons toujours admiré leur sens de la mise en scène.
Reprenant mes esprits, je retire ma main du crâne de l'américain, qui reste agenouillé, déjà raide.
— Sarah ?
Elle se retourne. Elle me sourit.
— Tu possèdes l'Algorithme. Tu possèdes le Pouvoir. Tu connais la Procédure. Ta mission commence maintenant. Tu possèdes l'Algorithme. Tu possèdes le Pouvoir. Tu connais la Procédure. Ta mission commence maintenant. Tu possèdes l'Algorithme...
Elle récite son mantra. En français. Je ne peux réprimer un soupir. Je voudrais m'approcher, la prendre dans mes bras, l'embrasser, transférer des protéines nucléiques dans son terminal de sauvegarde. La lueur dans ses yeux perd de son intensité. Rien ne pourra y changer quoi que ce soit, elle n'a pas l'Algorithme. Elle tiendra encore deux heures.

1.

L'Algorithme a résolu les problèmes. Mes batteries sont pleines. Les satellites veillent sur moi. Je sors de la maison. Les vapeurs méphitiques, figées dans l'air immobile, s'écartent paresseusement à mon passage. Des milliards d'organiques finissent de blanchir leurs os sous un soleil inutile. Je scanne le vaste territoire qui suinte sous mes pieds. Aucun signal. Organique ou pas. Je possède l'Algorithme. Je possède le Pouvoir. Je connais la Procédure. Je dois me mettre à la recherche de la moindre trace de vie, du plus infime souffle d'oxygène, de la plus infinitésimale particule d'eau, du plus négligeable atome d'ADN encore présent sur ce rocher mort de 1 083 320 000 000 kilomètres cubes. Ma mission commence maintenant.

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El bathoul · il y a
Une œuvres qui m'a accroché jusqu'au bout, comme un film trop court et...cest déjà fini?! Zut.
Confidence pour confidence, je ne suis mais pas du tout SF, je sais à peine qui est princesse Léa ( un truc comme ça) , a part cosmos 1990 ...
Mais la qualité d'écriture, l'élégance, les références artistiques, ont font un film que je regarderais.
Voila :)

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Medulla Oblongata · il y a
Merci beaucoup !
Comparé le texte à un film est un très joli compliment tant j'essaie, notamment dans ce texte, de convoquer des images. Et sur un Très Très Court c'est d'autant plus compliqué ! Ton commentaire laisse à penser que j'ai en partie réussi :) Je te ferai parvenir une version rallongée de ce texte, j'ai taillé dans le vif pour rentrer dans le cadre.
Confidence pour confidence, je ne suis pas tellement SF non plus ;)

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El bathoul · il y a
Oh ! Alors je suis doublement impressionnée...je prépare mes yeux donc ;).
Bravo.

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Keith Simmonds · il y a
Une plume délicate pour la richesse de cette œuvre ! Un grand bravo ! Aimez-vous toujours “Sombraville” ?
Merci de renouveler vos voix ! Il ne nous reste que 2 jours pour voter. Bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Jenny Guillaume · il y a
Extrêmement riche et bien écrit, j'aime le rebours des chapitres aussi :) il y a matière pour une nouvelle bien plus longue !
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Medulla Oblongata · il y a
Vous êtes fort perspicace car en effet ce texte est initialement bien plus long, je l'ai raccourci une première fois pour un concours de microfiction local mais il a finalement été refusé. Je l'ai encore raboté pour le publier ici. Mais je travaille à nouveau dessus, j'aimerais beaucoup étoffé l'idée que les robots goûtent un à un les plaisirs réservés à la sensibilité humaine.
Le rebours des chapitres n'est pas une idée originale mais je trouvais qu'elle servait bien le récit.
Merci pour vos fines observations et vos commentaires élogieux, je suis ravi que cela vous plaise !

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Jenny Guillaume · il y a
Hâte de lire la version longue :)
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Medulla Oblongata · il y a
Avec grand plaisir !
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Steph · il y a
Ambiance baroque et futuriste à la fois ! Un texte très original et captivant.
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Medulla Oblongata · il y a
Merci beaucoup pour ce très beau compliment ! :)
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Ahmed Marsaoui · il y a
Chapeau! Ca se voit que vous avez l'algorithme de la nouvelle de SF.
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Akira · il y a
J'aime beaucoup cette nouvelle! Je lis pas mal de SF et vous êtes largement au niveau. Félicitations et bonne chance! (J'ai voté pour vous en texte très très court)

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