Pourquoi Catherine ?

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Lauréat
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en venant chez "short", je souhaitais avoir l'avis impartial de lecteurs passionnés, aujourd'hui j'ai le plaisir d'échanger quelques mots avec ceux qui ont la gentillesse de me lire et avec  [+]

Image de Hiver 2016
Viktor Kachovski

Ce matin-là, lorsque Viktor Kachovski arriva à l’entrepôt municipal, il fut tout de suite contrarié. Son coéquipier, Phil, ne viendrait pas. « Gastro », lui avait annoncé le chauffeur de la benne. Gueule de bois, s’était dit Viktor, furieux. Il allait devoir se débrouiller seul avec les lourds containers des ordures ménagères, alors qu’il avait déjà les doigts gourds dans ses gants raidis par le gel. Il se mordit la langue pour éviter tout commentaire. Il n’avait pas envie de retourner dormir dans la rue et, surtout, ne voulait plus faire la manche devant l’église.
Cet emploi, chez lui, il n’y aurait même pas pensé, mais ici, c’était sa seule chance, son passeport pour l’indépendance.
Il enfila sa combinaison jaune aux bandes fluo et prit place sur le marchepied à l’arrière du camion. Il fulminait en silence : Les gens ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont d’avoir du boulot… Un petit mal de ventre et allez, c’est l’arrêt de travail !
Les guirlandes lumineuses qui enjolivaient la ville en cette période de fête le laissaient indifférent. Il n’avait qu’une idée, finir sa tournée au plus vite pour rentrer au foyer boire un café chaud.
À chaque étape, il courait vers la poubelle, la poussait sur la plate-forme électrique qui la renversait dans le broyeur. Arrivé impasse des Thermes, il eut beau s’arc-bouter, le container résista. Surpris, Viktor entrouvrit le couvercle.
Il découvrit le corps inerte d’une femme. Elle avait les yeux grands ouverts, encore empreints d’une sorte d’incompréhension. Il fit un pas en arrière, surpris, puis vint la panique. Il pensa d’abord s’enfuir, disparaître ; il n’était que toléré dans ce pays, on allait l’accuser, lui, l’étranger, évidemment. Et Phil qui n’était pas là, personne pour témoigner de sa bonne foi. Il eut soudain très chaud, puis fut pris de tremblements. Quand enfin il parvint à se raisonner, il prévint le chauffeur. Il m’aidera, c’est sûr, se dit-il, après tout je ne suis pas coupable, et la vérité triomphe toujours en démocratie, non ?

Milian Urberoaga

Ce soir je suis en vacances. Il a beau s’agiter, le gros Blanchard, dans ma tête, je suis déjà sur les pistes avec Ninon et les enfants. Ça va être le plus beau Noël de toute notre vie : baby club, moniteurs, cocktails à volonté, soirée animées, on va s’éclater…
— Vous m’écoutez, Urber ?! J’ai dit « avant la fin de la semaine », c’est un ordre. Le préfet veut que tout soit résolu avant les fêtes ! Ça devrait être plié vite fait : crime passionnel, apparemment. D’abord, vous allez à côté, voir le Roumain : c’est lui qui a découvert le corps. Après, vous ferez un tour au lycée. Les collègues de la bonne femme… Catherine Malvoisé, ont déjà bien bavassé sur le compte du couple, paraît-il : vous n’aurez qu’à récupérer leurs dépositions, et ce sera bon.
— Mais je suis en vacances, monsieur le commissaire, il faudrait confier ça à quelqu’un d’autre…
Là, Blanchard se transforme en tornade hurlante, et je comprends que je n’aurai pas le dessus. Résigné, je demande :
— Vous pouvez répéter, qui, quoi, où… ?

Le pauvre homme est visiblement terrorisé. Viktor Kachovski, il s’appelle ; il a fui la misère pour se retrouver éboueur chez nous… Le malheureux, il a si peur qu’il en perd son français.
— Calmez-vous, je lui dis, nous voulons juste que vous nous racontiez comment ça s’est passé, vous n’êtes accusé de rien.
Je lui offre un café, il se détend un peu. Le type est tellement nerveux que, si je le laisse faire, il est capable de s’enfoncer tout seul.
— Allez, lui dis-je doucement, dites-moi seulement ce que vous savez et vous pourrez renter chez vous.
Il n’est pas sûr de comprendre, je le rassure d’une tape sur l’épaule. Alors il m’explique : le foyer, les papiers tout frais, on ne va pas les lui enlever, au moins ? L’absence de Phil, son collègue, le froid, la fatigue, et tout à coup dans un container, le corps de cette femme étranglée par un mouchoir, l’horreur.
Je le remercie, il n’ose pas se lever. Il a vraiment l’air perdu, le genre de gars sur qui le sort s’acharne… J’ai soudain envie de l’inviter à dîner ; je ne dis rien, évidemment : que dirait Ninon ? Sans doute que j’ai bien fait… Je regarde Viktor quitter le commissariat. Tant de lassitude dans cette silhouette… Je ne vaux pas mieux que les autres.
L’histoire est trop simple. C’est tellement gros ce mouchoir à carreaux qui accuse le mari… je file au lycée.

Je suis arrivé en salle des profs sans être arrêté une seule fois ; pour un établissement sous surveillance, c’est un peu fort de café, me dis-je en remuant celui du distributeur, infâme au demeurant. j’observe ces enseignants, là pour éduquer nos enfants ; ça fait peur. La plupart évitent de poser un regard sur moi. Certains ont la tête dans leur casier, d’autres font semblant de s’absorber dans la correction de leurs copies. Pathétique.
Une petite femme rondelette, rouge et essoufflée, entre en courant presque. Elle enlève son foulard couvert de neige, s’ébroue comme un chien mouillé. Je m’approche et en trois mots, lui explique la situation. Effrayée, elle cherche un soutien auprès de ses camarades ; tous sont très affairés. Elle soupire, résignée
Je l’entraîne un peu à l’écart, vers une petite table et deux chaises. Là, loin des oreilles de ses collègues, elle se lâche. J’ai de la chance, avec elle, je saurai tout et le reste ; il semblerait que je sois tombé sur la commère du lycée :
— Vous voulez que je vous dise, la mère Malvoisé, elle s’est toujours donné de grands airs. Il n’y a vraiment pas de quoi, pour sûr, ils n’ont rien de plus que nous autres, elle et le tueur… Je vais peut-être un peu vite, là, mais vous savez, si je dis ça, c’est parce que j’ai entendu que ça pouvait être que lui. J’aurais jamais cru ça de Charles… Lui, c’est un gentil. Ça, pour sûr, il est discret, serviable… bien, quoi. Pas comme elle, qui ne se mélangeait pas. Au début, je lui ai proposé, à elle, de participer au déjeuner entre filles du vendredi midi. J’ai vite compris que ça ne l’intéressait pas, très peu pour elle. Si vous me permettez l’expression, on aurait dit qu’elle avait un balai dans le cul. Mais alors, si vous l’aviez vue quand le nouveau prof de philo est arrivé… Méconnaissable ! Elle s’est quasi transformée en pute, vous voyez le genre… Mauvais, pour sûr : jupe courte, bas de soie, mèches blondes, maquillée comme une voiture volée… Tout ce qu’elle avait toujours eu l’air de mépriser. Pourtant, ce n’est pas Don Juan, le père Jolle, pour sûr : style « bobo », binocles sur le bout du nez, chemises sorties du pantalon… Négligé, quoi. Elle, elle a eu l’air de le trouver irrésistible, et vas-y que je te passe la main dans les cheveux, que je me tortille sur mes talons hauts… Pour sûr, ça faisait peine pour ce pauvre Charles. J’osais même plus le regarder quand je le croisais dans les couloirs…
» Ils n’avaient jamais eu l’air très amoureux, lui et Catherine… D’ailleurs ils n’étaient pas mariés. Mais quand même, ils vivaient ensemble depuis longtemps, c’est elle qui a élevé le petit, Tom, et aujourd’hui, il a dix-sept ans.
» Ça a duré tout le trimestre, ce cirque. Si vous les aviez vus le soir du bal de Noël, elle et son philosophe, vous auriez compris, pour sûr. C’était indécent. Tout le monde était mal à l’aise de les voir se trémousser au milieu de la piste comme s’ils étaient seuls au monde. Charles les regardait avec un air de chien battu, sans rien faire. Le gosse, lui, il bouillait. D’un coup, il est parti en claquant la porte. Charles a suivi de peu. Il est brave, ce Charles, pour sûr, et tolérant aussi, mais chacun a ses limites. Ça a dû chauffer à la maison, ce soir-là, et bien fort même, parce que le lundi matin, on a retrouvé Catherine dans une poubelle, étranglée par un des fameux mouchoirs de Charles. Tout le monde vous le dira, y’a que lui pour se trimbaler avec des antiquités pareilles. Tous les autres utilisent des mouchoirs en papier, pour sûr, c’est plus hygiénique ! Il n’a même pas dû calculer que ça allait l’accabler. Si vous voulez mon avis, c’est bien le genre à se rendre spontanément au commissariat.
Emportée par sa brillante analyse, elle en oublie la discrétion des premières minutes, et vas-y que je te fais de grands gestes et que le ton monte et… je ne l’écoute plus. « Pour sûr », elle est antipathique, on dirait la méchante petite prof souriante dans Harry Potter… Comment elle s’appelait, déjà ? Pas d’importance.
C’est vrai que tout l’accable, ce pauvre Charles. Il va falloir que je lui rende visite.

Charles Ambert

C’est fou comme nous sommes différents de ce que nous croyons être. Ce matin, j’ai su que c’était vrai quand j’ai lu le journal. Catherine est morte. Assassinée.
Si l’on m’avait demandé comment je réagirais, j’aurais affirmé que je ne pouvais pas l’imaginer, que ce serait insupportable, que je serais perdu sans elle… Et là… rien. Ou plutôt si, un immense soulagement, quelque chose qui ressemble à une délivrance. J’ai presque honte.
Pourtant, longtemps, j’ai cru que je l’aimais.
Quand elle est arrivée, j’étais trop empêtré dans mon malheur pour la voir. J’étais seul avec un bébé qui m’avait enlevé ma femme en arrivant au monde. Déchiré entre des émotions contradictoires, je travaillais pour m’étourdir, ne voyais personne et envisageais même, dans les moments de désespoir intense, de mettre fin à mon existence et à celle de mon si sage petit Tom.
Quand Catherine a débarqué, elle était seule, elle aussi. Elle paraissait un peu perdue au milieu de ces profs qui se connaissaient tous. Moi, je n’étais pas impressionnant, toujours dans mon coin, taciturne, les épaules basses ; elle a tenté une approche timide, et pour nous deux, ça a été comme un phare au milieu d’une tempête. Nous avons passé des soirées puis des nuits à nous raconter. Elle, elle avait renoncé à l’amour de sa vie, Pierre, parti l’année d’avant vivre aux Antilles avec sa famille. De jours en semaines et de semaines en mois, nous avons fini par convenir qu’il serait plus simple de partager un appartement. « En tout bien tout honneur », avait-elle précisé tout de suite. Et bien sûr, elle n’avait aucune intention de remplacer la mère, elle serait juste la femme de la maison ; cela permettrait à Tom d’avoir un semblant de foyer.
La première année, comme décidé, nous avons fait chambre à part mais sommes restés très proches. Elle me racontait ses attentes, ses doutes ; je lui disais mes espoirs, mes rêves… Hélas, ce qui restait pour elle une belle amitié se transformait pour moi en quelque chose de plus ambigu. N’ayant manifestement aucune envie de voir la situation évoluer, elle a vite coupé court à mes velléités : nous ne devions pas trahir notre engagement initial, et j’avais promis (quand ?) d’être loyal envers la mère de Tom.
Ainsi, insensiblement, nous qui avions tant parlé, sommes devenus colocataires.
Dès que Tom a marché, elle l’a trouvé encombrant. Tout en lui l’agaçait. Elle lui demandait sans cesse d’être moins près, de faire moins fort, d’aller plus vite. Les mots gentils étaient rares, et les encouragements plus encore. Elle était irritée lorsque j’avais un mot affectueux pour mon petit garçon : « Cesse donc avec ces manières mièvres », me reprochait-elle, « tu vas en faire une chochotte. » Je souriais mais mon cœur se serrait devant si peu de tendresse.
De bébé silencieux, Tom est devenu un enfant solitaire. J’étais seul, moi aussi, et cette solitude nous a rapprochés. Plus il grandissait, plus nous devenions complices, plus Catherine se détournait. Bien sûr, elle était présente, s’occupait de Tom avec quelque chose qui ressemblait à de la conscience professionnelle, lui apportait le nécessaire du quotidien, mais c’était sans l’affection qu’il a vainement attendu d’elle.
Au fil des années, Catherine est devenue froide. Après dîner, elle s’enfermait dans sa chambre, « pour travailler », disait-elle, mais je l’entendais parler et rire au téléphone sans jamais partager quoi que ce soit avec nous. Est arrivé un moment où elle ne m’a plus supporté, je ne saurais pas dire quand exactement, mais les reproches étaient de plus en plus fréquents, j’étais « envahissant », « sinistre », « gênant ». Il y avait tant d’amertume dans sa voix ! Même si elle ne l’exprimait pas, j’entendais : « je gâche ma vie par votre faute ».
De mon côté, je me persuadais que Tom avait besoin d’elle. C’était stupide, j’avais juste peur qu’elle s’en aille. Si j’avais été honnête, j’aurais admis que nous aurions été mieux sans elle.
À la rentrée dernière,son amour perdu est revenu des Antilles. Il était divorcé, dégarni, bedonnant, mais Catherine s’est soudain de nouveau illuminée. C’est à ce moment-là que j’aurais dû mettre un terme à notre triste histoire.
Aujourd’hui, il est trop tard. Sidéré devant le journal, je ne parviens pas à concevoir que ce soit fini.
Je la revois, avant-hier soir, au bal de fin d’année. Elle était belle dans sa robe à la Brigitte Bardot. Elle ondulait lascivement dans les bras de son Pierre. Tous les yeux étaient braqués sur eux, personne n’osait me regarder. Je me sentais humilié, ridicule, mais je ne bougeais pas. Tom n’était pas loin. Il entortillait nerveusement ses mains dans l’un de ces mouchoirs qui lui ont longtemps servis de doudous et qu’il me pique encore, en douce. Sa mâchoire crispée exprimait toute sa souffrance. J’avais envie de tendre le bras, de caresser sa joue comme lorsqu’il était petit, mais je savais qu’il m’aurait repoussé. Il est parti brusquement. Je l’ai suivi de peu, mais lorsque je suis arrivé, la porte de sa chambre était déjà fermée.
Je me suis allongé ; je revoyais le sourire radieux de Catherine au-dessus de sa robe à carreaux. Je ne l’ai pas entendue rentrer. Le dimanche, elle est partie sans même laisser un mot sur la table de la cuisine ; Elle avait pris ses affaires mais le lundi,je l’ai quand même attendue jusqu’au bout de la nuit.
Je dois être le seul dans tout le lycée à utiliser encore ces grands carrés de tissu. Je ne me suis pas fait au papier, ça se déchire, ça pollue, et moi qui suis un enrhumé chronique, j’aurais été à court régulièrement.
J’attends la police. Je suis sûr que ça ne saurait tarder. Je vais faire des aveux complets : « Oui, monsieur l’inspecteur, c’est moi qui l’ai tuée. Crime passionnel. » Tous mes collègues témoigneront : Catherine était si proche de M. Jolle durant ce premier trimestre, je n’en pouvais plus, samedi soir ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase…

Tom Ambert

Ce matin, personne ne m’a réveillé. Il faisait nuit lorsque j’ai ouvert les yeux. J’étais perdu. Je ne savais plus si je venais juste de me coucher ou si toute une journée était passée. Et puis tout m’est revenu, et j’ai pleuré.
Samedi, c’était le bal de Noël. Toute la soirée, ma mère a dansé avec cet immonde prof de philo. « Pieur », comme elle l’appelle, la bouche en cul de poule. Je la déteste quand elle rit comme ça, tête renversée en arrière et gorge offerte, elle me fait honte. J’avais l’impression que tout le monde avait pitié de mon père. Lui, il était assis au bar et souriait tristement en regardant sa compagne se trémousser dans les bras d’un autre. On aurait dit un vieil étudiant fatigué. Je voulais le secouer, l’obliger à casser la gueule à ce bellâtre, je n’ai rien fait. Je suis resté là, debout au bord de la piste, plein de colère, puis, soudain trop bouleversé, j’ai fui. Minable.
Quand le froid m’a saisi, j’ai réalisé que mes affaires étaient restées à l’intérieur, mais je n’avais pas le courage d’aller les chercher. J’imaginais tout le monde gloussant méchamment sur mon passage, et ça m’était insupportable.
J’ai alors eu envie de tout quitter. La maison, le lycée… Tout. Tant pis s’il ne me restait que quelques mois avant l’échéance finale. Aujourd’hui, le bac, c’est que t’chi. Que je l’aie ou pas, ça ne changera rien.
Le lendemain, après un sinistre repas dominical, j’ai pris une décision : j’allais partir à la campagne ; ma mère dit toujours qu’il y a du boulot toute l’année, là-bas.
Le lundi matin, j’ai quitté l’appart’ comme si de rien n’était. Je me suis arrêté rue des thermes, dans un petit bistrot où j’ai mes habitudes.
J’aime l’ambiance des bars. J’ai mon coin à moi, là où personne ne me voit. Calé entre un pilier et la fenêtre, j’ai entendu les secrets de tout le lycée. Les déclarations d’amour, les ruptures, les week-ends organisés… Tout, et souvent avant même les principaux intéressés. De quoi écrire plusieurs livres !
Je me suis installé comme d’habitude. Sans que j’aie eu besoin de le lui commander, le garçon m’a apporté un petit crème bien mousseux. J’ai posé un livre sur le guéridon histoire d’avoir l’air occupé mais je pensais à mon avenir devenu plus qu’incertain. Je n’avais que quelques euros en poche et n’allais pas pouvoir tenir très longtemps. Ça ne devait pas être siévident de trouver du boulot en plein hiver, même à la campagne. La journée s’est écoulée lentement. Les élèves et les profs entraient et sortaient. Affalé sur ma chaise, je fermais les yeux pour écouter les bruits familiers de la salle. Je me disais que cet endroit allait me manquer. La nuit est tombée. Le petit café se vidait. Bientôt, il allait fermer, et j’allais devoir partir.
Soudain, un pas que j’aurais reconnu entre mille s’est approché. Ma mère. Une bouffée de dégoût m’a submergé. Elle s’est installée de l’autre côté du poteau. Très vite, j’ai compris qu’elle était accompagnée. « Pieur », le bouffon philosophe avec sa culture superficielle et ses idées toutes faites. Doucement, je me suis installé pour entendre leur conversation. Ils échangeaient des banalités consternantes. C’était comme si elle avait été devant moi. Je la voyais minauder, tirer sur sa jupe pour attirer l’attention sur ses jambes gainées de soie ; je l’entendais rire, de ce rire indécent qu’elle ne sort que lorsqu’il y a du monde, et tout à coup, le ton a changé. La porte venait de claquer. Ils devaient se croire seuls.
— Vous formez une belle petite famille tous les trois, dis-moi.
— Ne sois pas ridicule, tu sais très bien que nous cohabitons. Charles est un brave garçon qui m’indiffère depuis longtemps, et Tom un insupportable adolescent en pleine crise existentielle.
J’ai failli me lever pour aller me planter devant eux puis me suis ravisé, il serait plus drôle de rester caché.
— Depuis le début, toute cette histoire n’est qu’une mascarade. C’est ma faute, j’étais trop malheureuse, j’ai fait n’importe quoi.
— Je ne comprends pas… Quelle mascarade ? De quoi parles-tu ?
— Tu ne comprends pas ? Alors je vais t’expliquer : lorsque tu es parti, il y a dix-sept ans, j’ai été anéantie. Depuis le début de notre histoire, j’avais pourtant bien conscience que je n’avais aucun droit sur toi. Je prenais ce que tu me donnais et m’en contentais. Je savais que tu étais marié. Lorsque tu m’as appris que tu étais muté dans les Îles, mon univers s’est écroulé. J’ai demandé à changer d’établissement, j’avais l’impression que ça m’aiderait.
» Et puis il y a eu Charles. Quand je suis arrivée ici, en début d’année scolaire, il traînait un air de chien battu et avait quelque chose d’attendrissant. Une de ses collègues m’a expliqué que sa femme était morte en couches, le laissant seul avec un nourrisson. J’ai alors compris qu’au fond, il y avait plus malheureux que moi. Toi, tu n’étais pas mort…
» Charles et moi avons d’abord bavardé un peu en salle des profs, puis plus souvent, à la cantine, et enfin chaque soir, chez lui. C’était plus facile avec le bébé. Ainsi, imperceptiblement, nous sommes devenus proches. Pas comme des amants, comme des amis : je ne l’aimais pas, il ne m’aimait pas, nous unissions juste nos deux solitudes.
» Au bout de quelques mois, l’idée nous est venue, comme une évidence : tant qu’à partager toutes nos soirées, autant emménager ensemble afin d’élever l’enfant dans une sorte de vrai foyer. Je me dis que j’ai pris là la pire décision de toute ma vie.
» Nous pensions pourtant avoir fait en sorte que tout soit clair : nous ferions chambre à part et dirions la vérité au petit dès qu’il serait en âge de comprendre. Nous n’avons jamais trouvé le moment opportun, ou peut-être le courage, de lui expliquer notre situation. Aujourd’hui encore, Tom croit que je suis sa mère. Mais plus pour longtemps, maintenant. Je t’ai retrouvé, seul, libre. Je ne laisserai pas passer ma chance une seconde fois.
» Pendant toutes ces années, j’ai vécu entre parenthèses, rongée par les regrets. Tom n’a jamais remplacé les enfants que je n’ai pas eus et, même s’il est trop tard pour ça, il n’est pas trop tard pour que nous soyons heureux ensemble.
— Mon Dieu, Catherine, quel gâchis ! Si j’ai accepté cette mutation il y a dix-sept ans, c’était pour ne plus souffrir. J’étais dingue de toi, et toi, tu semblais si détachée, si indifférente. Pour être trivial, j’avais le sentiment de n’être qu’une histoire de cul pour toi. Si nous avions communiqué, quelle aurait été notre vie… Malgré ça, je n’aime pas l’idée de tout bouleverser aussi brutalement. Charles t’a toujours respectée, et tu dis que Tom est en pleine crise existentielle : ça pourrait terriblement le déstabiliser si tu lui balances tout sans qu’il y soit un peu préparé. Il faut au moins que tu y mettes les formes…
— Je te promets d’essayer, mais je ne supporterai pas de passer une journée de plus dans cet appartement. Ça fait trop longtemps que j’ai le sentiment de passer à côté de ma vie. Tu n’imagines pas le calvaire que j’ai vécu. Supporter les travers de quelqu’un que tu aimes, je suppose que c’est facile… Tu souris de ses manies, acceptes ses caprices, tout est léger. Quand il n’y a pas d’amour, tout prend des proportions démesurées, tu as l’impression que tout est fait contre toi : les cheveux dans la douche, le dentifrice sur le bord du lavabo, les ronflements à travers la mince cloison, les extases devant un enfant qui te laisse de marbre… Au fil du temps, ça devient intolérable, tu sens que tu deviens irritable pour un rien, mais c’est incontrôlable. J’ai cependant mis un point d’honneur à respecter ma parole : j’ai élevé ce gamin malgré la répulsion qu’il m’inspirait. Maintenant, c’est fini : moment opportun ou pas, je vais tout lui dire.
J’entendais leurs souffles courts et le froissement des tissus, j’ai planté les dents dans mon mouchoir pour ne pas vomir. Je dominais difficilement le tremblement qui m’agitait de la tête aux pieds ; les mots se bousculaient, explosaient sous mon crâne qui devenait douloureux. Pourquoi mon père ne m’avait-il rien dit ? Avait-il menti par omission ? Pour me protéger, ou par faiblesse ? Et cette femme, depuis le début elle avait fait semblant. Mal, mais sans jamais rien dénoncer pour autant. Depuis tout ce temps, elle ne m’avait jamais aimé. Elle nous avait juste supportés pour… pour quoi ?
Maîtrisant à grand peine la haine qui montait irrépressiblement en moi, je me suis accroché à la petite table ronde et me suis forcé à respirer lentement.
— Honnêtement, je crois que ça ne lui fera pas mal. Tu veux que je te dise, je pense même qu’il sera content, voire soulagé. Ça n’a jamais collé entre lui et moi, comme s’il sentait que quelque chose clochait… Regarde-moi et dis-moi que tu ne veux pas de moi, je te laisserai tranquille… mais quoi que tu décides, pour moi, il est grand temps de parler. Nous avons tous assez souffert comme ça.
Immobile sur ma chaise, je passais mes nerfs sur mon mouchoir trempé de sueur, mes doigts avaient viré au blanc.
— Laissons-nous le temps de la réflexion, a geint « Pieur », il ne faut rien précipiter, nous verrons après les vacances.
Je n’ai pas entendu ce qu’a répondu ma mère, sa voix s’est perdue sous le grincement des chaises. Quelques pas sur le carrelage, la porte a claqué, l’air glacé de décembre a balayé le sol. J’étais seul.
Tout à coup, j’ai été pris d’une impérieuse envie, il fallait qu’elle avoue, tout, tout de suite, les yeux dans les yeux, tout ce qu’elle venait de confesser à son « Pieur ».
Comme un fou, j’ai attrapé ma veste et suis sorti en courant. Elle était là, un peu plus loin sur le trottoir, serrée dans son imperméable beige. Elle marchait lentement, tête baissée. En trois enjambées, j’ai été sur elle. Elle a étouffé un cri et s’est retournée, elle avait un regard de souris prise au piège. En me voyant, elle s’est détendue. Je l’ai attrapée par les épaules, l’ai secouée de toutes mes forces en hurlant :
— Je sais tout, je te déteste ! Alors c’est ça que ça veut dire pour toi, être responsable ?
Elle m’a regardé froidement et m’a seulement dit :
— Puisque tu sais, c’est très bien, ça m’évitera de chercher les mots.
Je ne sais plus exactement comment les choses se sont déroulées ensuite. J’étais spectateur, comme si un inconnu déchaîné s’était emparé de moi.
Mes mains ont enroulé le grand mouchoir autour du cou de ma mère et ont serré. Indifférent, j’ai vu les yeux pleins de terreur de cette femme me dévisager sans comprendre, puis son regard s’est éteint, et elle est tombée. J’ai soulevé le corps inanimé et l’ai balancé dans le container ouvert, au fond de l’impasse. J’ai rabattu le couvercle et suis rentré à la maison. Je me suis écroulé sur mon lit et ai sombré dans un sommeil comateux.

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Image de Eric diokel Ngom
Eric diokel Ngom · il y a
Un texte structuré et original ..merci de consulter le mien pour m'aider à progresser je suis nouveau . votre avis surtout et si sa vous attire aussi n'hésitez pas à voter
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Melinda Schilge · il y a
La force malsaine des non-dits. Bien écrit, la succession des personnages permet de faire durer le suspens.
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YEEBEE · il y a
admirablement développée...
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Sandra Dullin · il y a
Je découvre votre texte. J'ai aimé cette histoire "racontée" par quatre voix. Merci pour ce partage.
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Anna Hoser · il y a
merci à vous d'avoir aimé et de me l'avoir fait savoir !
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Guy Bellinger · il y a
J'ai découvert ce texte sur la version papier de Short Edition et je l'ai apprécié pour deux raisons majeures : sa justesse psychologique et sa construction, la découverte du drame et des circonstances qui y ont conduit se faisant en passant par la subjectivité de quatre protagonistes différents. L'ensemble est mené avec rigueur et implique le lecteur au maximum.
J'ai moi-même pratiqué l'exercice du récit s'éclairant au travers du regard de personnages différents avec "Zéro à l'oral" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/zero-a-l-oral), que je vous invite à découvrir.

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Anna Hoser · il y a
Merci Guy, votre intérêt me touche et je vais de ce pas découvrir votre "zero"
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Robert Shennon · il y a
Je viens de découvrir ton existence... bien m'en a pris : il y a tellement d'auteurs sur ce site que c'est un peu au p'tit bonheur la chance... Tu as un beau talent de narratrice et de "fabricante" d'histoires, le tout très bien écrit. Bravo !
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Anna Hoser · il y a
Merci beaucoup Robert, cette "reconnaissance" me va droit au coeur !
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F. Chironimo · il y a
Anna, j'ai honte: je découvre que ce texte a été Lauréat SANS ma voix! je vais de ce pas disparaitre sous terre!!
En fait, me connaissant, j'imagine que les 17 mn de lecture m'ont incité "à remettre à plus tard"... et puis, j'ai zappé... je plaide coupable et demande une peine exemplaire!

Image de Anna Hoser
Anna Hoser · il y a
la plupart du temps, je crois en effet que les 17 mn sont rédhibitoires , j'avoue remettre moi aussi "à plus tard " la lecture des textes longs... cela dit, j'ai posté ce texte un peu vite et y ai trouvé ensuite pas mal de petites choses que j'aurais aimé modifier. C'est l'une des raisons pour lesquelles je ne mets plus que "des textes libres "
quand à la peine exemplaire, je demande un temps de réflexion, tu ne perds rien pour attendre ;-)

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Anna Hoser · il y a
merci de votre passage !
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Origami 38 · il y a
Mieux vaut tard...

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