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John Lecid

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FINALISTE
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Mai 2012. Pauline posa son sac sur les galets qu’elle avait choisis, un petit espace dans lequel il y avait aussi du sable. Pour elle, tous les galets ne se ressemblent pas, certains sont ronds, longs, petits, lourds, rêches ou bien doux au toucher. Depuis des années, elle les caresse dans sa main, chacun étant unique, un peu comme des enfants. Qu’ils soient chauds sous le soleil ou froids en hiver, ils ont traversé le temps comme Pauline, à travers les turpitudes de la vie. Chaque saison, ses enfants sont affreusement bousculés dans des tempêtes de novembre, juste après les équinoxes. C’est seulement dans ces moments que Pauline ne descend pas les retrouver. Alors elle les écoute, debout, une ombrelle à la main droite. Elle tend l'oreille à leurs longs murmures graves mêlés au bruit des vagues qui les tournent et les retournent dans un ballet aquatique savamment orchestré par Neptune.
Pauline déplia sa serviette sur les galets. Il était huit heures du matin, la plage était vide à cette heure de la matinée, il faisait déjà chaud. Son regard se porta vers le large, elle toucha son visage maigre et tendu par l’âge. Les galets lui apportèrent la chaleur qu’elle cherchait, celle qui lui manquait le plus, qui lui réchauffait son cœur laissé en suspens des années auparavant. Elle avait beau avoir été présente lors du démantèlement de la jetée promenade, rien n’y faisait, ce navire de fer continuait à vivre en elle comme une persistance rétinienne. Elle se mit à sourire. Cela faisait un petit moment qu'elle était assise, elle prit son sac en toile bleu et en extrait un stylo à plume nacré en Bakélite. La plume était très épaisse, fabriquée sur mesure en Italie.
Elle s’empara d’un galet et laissa glisser la plume dessus, doucement. Ce rituel immuable se mélangea à toutes les époques qu'elle avait connues et surtout la première fois qu'elle l'avait effectué, un soir du mois de mai 1939. Ce soir-là, elle se promenait sur la promenade des Anglais. Elle venait de quitter le palais oriental, la jetée promenade. Il faisait chaud, un petit vent ayant parcouru des kilomètres en surfant sur la crête des vagues était parvenu à son visage. Elle avait senti un parfum mélangé, indéfinissable. Des images fugaces s'étaient matérialisées dans son esprit. Bien trop diffuses pour pouvoir en distinguer une de manière précise, cependant, elle avait ressenti des émotions étrangères, lointaines. Sans comprendre comment elle s'était retrouvée sur les galets, elle avait observé une dame âgée, assise sur une serviette, en train d'écrire ou de dessiner sur un galet. Étrange, avait-elle pensé, le vent s'était éloigné. Elle s'était retournée et arrivait difficilement à voir les promeneurs. Les lampadaires n'éclairaient plus le trottoir, mais la lumière brillait à travers des halos. Et puis, il y avait eu le silence. Où donc étaient passées les voitures ?
– Vous avez senti le vent du large ?
Pauline s'était retournée, surprise par cette voix provenant de nulle part.
– Pas de nulle part, avait répondu la voix, du large.
Elle se releva doucement et lui tendit un galet. Pauline le prit et sans perdre de vue le regard de la dame, lut ce qui était gravé sur la pierre polie. Mathieu, 1939.
– Mort-né, murmura la vieille femme. Voudriez-vous lancer ce galet aussi loin que possible dans la mer ? demanda-t-elle.
Pauline resta interdite, interloquée.
– Pourquoi ?
– Il a un voyage à effectuer
– Je ne comprends pas, pardonnez-moi, répondit Pauline impuissante à saisir ce qu'elle disait.
Elles se regardèrent, la vieille dame acquiesçait doucement plusieurs fois. Elle posa ses yeux sur le galet et le caressa comme elle le ferait sur un visage et fixa Pauline en souriant.
– Vous avez perdu un être cher ? demanda Pauline.
– Moi, non. La vie a quitté un petit être. Il n'a pas eu le temps d'accomplir certaines choses. Il se trouve entre deux. À partir d'un certain âge, ce n'est plus la même chose, le chemin est tracé, pas pour Mathieu et tous ceux qui sont partis trop tôt. Vous comprenez ?
En guise de réponse, elle lui sourit tristement. Elle ressentit une grande solitude, elle ne devait plus avoir toute sa tête, pensa-t-elle. Et comme si la vielle lisait dans ses pensées, elle lui prit le bras.
– Je ne vous blâme pas, j'ai réagi comme cela la première fois. C'était il y a longtemps. Un soir comme celui-ci, une atmosphère particulière et ce vent, ce vent du large. Ce n'est pas un vent, mais un appel, c'est la voix de tous les anges réunis.
De la même manière que la peur tétanise un corps, l'esprit de Pauline était captivé par ce que disait la vieille dame. Quelqu'un avait ouvert une fenêtre dans la nuit, tamisé la lumière. Voilà qu'à présent elle réalisait que même les vagues étaient devenues silencieuses. Comment était-ce possible ? Elle sentait au fond d'elle-même qu'elle ne pouvait lancer ce galet sans accomplir une sorte de rituel qui la lierait à vie à quelque chose. Elle se retourna vers la promenade des Anglais. Disparue dans la nuit aussi. Une nuit sans étoiles, sans fin, l'avait remplacée.
– Des anges, demanda-t-elle ?
– Oui, des êtres intermédiaires entre Dieu et le monde. Mathieu a eu le souffle de vie, c'était un esprit doté d'un corps, mais pas encore de spiritualité. Il demeurera bientôt un ange parmi les anges.
– Où cela ?
– Ici, autour de vous. Donnez-lui sa place, envoyez ce galet loin, très loin.
– Qu'est-ce que ça change ? En quoi ce geste va-t-il changer quelque chose ?
– Je suis le pont entre deux mondes, entre celui des hommes et Dieu. J'ai tant attendu ce moment, s'il vous plaît, lancez ce galet.
– Le galet ? C'est Mathieu ? C'est ça ? Pourquoi moi ?
– « Il » vous a désignée comme il l'a fait pour moi, vous avez senti le vent, non ? Je n'ai rien demandé, moi aussi, c'est arrivé comme cela, un soir, il y a plus de 50 ans.
– Et que se passera-t-il pour vous, si je jette ce galet ?
– Je ne sais pas, c'est la première fois que nous sommes dans cette situation, vous comme moi. Mais pensez à toutes ces âmes... Qui s'en soucie ? À part leurs parents ? Qui s'en occupe ? Il faut bien que quelqu'un les garde.
– Vous êtes un ange gardien ?
– Si vous voulez, oui.
– Pourquoi fait-il noir ? D'où vient ce silence ? Où sommes-nous vraiment ?
– Ici et là. Nous n'avons pas bougé d'endroit. Ce que vous percevez, c'est exactement l'illustration dans lequel votre esprit se trouve lorsqu'il est dans ce type de situation.
Elle lui sourit.
– En d'autres termes, vous faites le vide. Vous devenez divine. Ce que vous ressentiez comme de la perception devient une réalité. Vous avez un pouvoir sur les êtres, sur leurs esprits. Vous êtes un passeur, un passeur d'âmes.
– Mais je n'ai rien décidé ?
– Je vous l'ai dit, ce n'est pas vous qui décidez. Le temps n'existe pas ici, votre esprit est en train de se relier à lui. Et vous le verrez bientôt, comme je l'ai vu.
– Vous ne voulez tout de même pas parler de...
– Ce que vous pensez de lui a moins d'importance que le rôle qu'il vous réserve. Tout le reste est futile.
– Pourquoi le soir ? La nuit ? C'est glauque, c'est les ténèbres !
– Vous l'avez dit ! Vous êtes dans les ténèbres, comme Mathieu, il n'appartient qu'à vous de passer dans la lumière en l'y envoyant.
Pauline ne pouvait lutter, elle ne rêvait pas. Elle se croyait devant un cas de conscience. Comment se battre contre soi-même ? Elle commençait à accepter la situation. Le galet changea de main.
– Caressez-le, chérissez-le, il a une âme en quelque sorte. Vous allez lancer la pierre en regardant vers le monde des hommes. Dos contre la mer, si vous voulez. Par-dessus votre épaule. C'est un chemin de la terre vers l'eau, symbole de féminité, de vie. Une renaissance.
– Il restera dans l'eau ?
– Non, il fera un chemin spirituel, celui qu'il n'a pas eu le temps de faire de son vivant, à travers les tumultes de la vie, des vagues, des tempêtes. Enfin, il trouvera sa place parmi les siens, les autres galets. Il revivra parmi les hommes et ils partageront ensemble du temps sur la plage, pour l'éternité.
Elle se retourna. Regarda droit devant elle et ne vit que des ténèbres. Son envie de poursuivre plus loin cette expérience prit le dessus sur ses dernières craintes, ses dernières interrogations. Elle respira doucement, ferma les yeux et pensa fortement à ce petit nourrisson parti bien trop tôt. Un sentiment maternel submergea son esprit, elle faisait corps avec lui. Elle sentait derrière ses yeux clos de la lumière. Elle lança le galet derrière elle, au même moment des larmes coulèrent sur ses joues. Une main douce, frêle, maigre, prit la sienne.
– Vous l'avez fait et merveilleusement bien fait. Retournez-vous et ouvrez les yeux.
Elle se retourna et vit une gerbe de lumière jaillir des ténèbres de la mer vers le ciel, ouvrant une brèche dans la nuit, là où le galet était tombé.
– Merci pour lui, il va grandir et s'épanouir. C'est le troisième ange qui renaît ce soir.
Pauline réalisait pleinement et intensément ce qu'elle vivait, ce qu'elle ressentait. Suffisamment cartésienne pour savoir que ce n'était pas un rêve, elle avait l'impression, elle aussi de renaître. La promenade des Anglais réapparut avec ses lampadaires, ses promeneurs et ses voitures. La vie terrestre reprenait corps. La colonne de lumière disparut progressivement, les étoiles réapparurent, les petites vagues vinrent mourir à nouveau sur les galets. Les deux femmes regardaient l'horizon à présent.
– C'est à vous désormais qu'appartient la tâche de faire le lien entre la terre et le ciel pour les anges. Moi, c'est fini.
– Comment reconnaît-on un ange parmi les galets ? Il y en a des millions !
– Vous ne serez pas seule dans cette mission, un homme, un vieil abbé, arpente la plage d'est en ouest toutes les nuits, c'est lui qui trouve les galets avec l'aide des mouettes. Ils vous les déposeront tous les soirs au même endroit, là où nous sommes. Il est très vieux et n'a pas d'âge, il n'a pas changé depuis la première fois que je l'ai rencontré. Il ne m'a jamais parlé. Il m’attend, c'est tout, me fait un signe de la tête et s'en va, accompagné d'une nuée de mouettes au-dessus de lui.
– Je dois être là, tous les soirs ?
– Peut-on faire attendre un ange ? Je vous laisse réfléchir à la réponse. De toute manière, il vous enverra une mouette pour vous chercher.
– Et si je décidais de ne plus venir sur la plage ?
– Je ne me suis jamais posé la question, peut-être au début, oui, après c'est un acte de foi, vous êtes illuminée et vous vous nourrissez de la tâche accomplie, vous grandissez aussi. Je suis si heureuse de penser à chaque ange que j'ai sauvé. La religion est secondaire ici, un ange est un mot, la seule chose à savoir c'est qu'ils existent, c'est tout. Je suis fière de passer le relais et triste à la pensée de ne plus revenir ici. Je me rassure en réalisant aussi que c'est une pensée égoïste, notre tâche dépasse de loin notre personne.
Elle prit un galet dans ses mains et le caressa, puis le déposa doucement. Elle disparut sur la promenade des Anglais. Il faisait chaud en ce mois de mai 1939, le palace flottant devant le palais Méditerranée brillait d'une multitude de petites étoiles sur l'eau. Pauline ne sut pas que des milliers d'anges avaient repris forme humaine et l'avaient accompagnée jusqu'à l'escalier de la promenade. Ils avaient marché jusqu'au niveau du boulevard Gambetta. Elle n'avait pas cessé de pleurer. Ce fut le plus beau cadeau de sa vie.
Aujourd'hui, Pauline commémorait l'anniversaire de sa rencontre avec la vieille dame qu'elle n'avait jamais revue, comment aurait-elle pût le faire ? Elle ne lui avait pas donné son nom. Il était temps de passer le flambeau, elle était bientôt centenaire et n’arrivait plus à se déplacer comme avant. Il faisait chaud sur les galets, les estivants remplissaient progressivement la plage, les anges partageaient du temps avec les enfants et les adultes, tout au long de la journée. Une petite brise arriva de très loin remplie de parfums différents, c’était le signe, ce soir tout recommencera.
On a donné le nom de baie des anges en référence à une race de poissons qui peuplent la baie, les Saquatina Angelus Dum, c'est une belle façon de donner une âme à la baie, mais si l'on s'accorde un peu de temps à observer la plage, tôt le matin on pourrait distinguer sur les rares parties sablonneuses, la trace d'un gros sac qui a été tiré à la main, on distinguerait également la trace des empreintes de pas ainsi qu'un trou de bâton. Celui de l'abbé qu'elle avait pratiquement vu tous les jours de sa vie. Pour rien au monde, elle n'aurait manqué un cycle (le jour et la nuit n'existaient pas dans cet espace-temps) avec ses anges. Vêtu de hardes, une longue barbe grise, l'abbé attendait sa venue, sa horde de mouettes couchées sur les galets. Il n'avait jamais prononcé un mot, ni accordé de sourire, elle n'a jamais su s'il était mortel ou immortel et s'il passait lui aussi le flambeau ou pas. Pauline n'a jamais été mariée, n’a pas eu d'enfants et malgré le fait qu'elle ne pouvait partager ce secret, elle estima avoir eu la chance d'avoir été choisie.
Il était maintenant neuf heures du matin, Pauline lança le galet sur lequel elle avait écrit « Pauline 2012 ». Elle songea à l'abbé et au vent du large. Ce soir, durant le cycle, elle saura si son souhait serait exaucé.

PRIX

Image de Printemps 2013
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Bulle_d_encre · il y a
Je suis tombée par hasard sur cette nouvelle. Elle est bouleversante et magnifique, bravo et merci de m'avoir transportée.
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Samantha Goodkind · il y a
Je me suis laissée emportée par ce récit. Merci. A bientôt Lord
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John Lecid · il y a
Merci Samantha :)
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Jean-philippe Rodrigues · il y a
Thanks for the english votes !!!
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Ghislaine Archambeau · il y a
merci pour cet agréable moment de rêverie..
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Jean-philippe Rodrigues · il y a
merci Ghislaine ! :)
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Marie Louisette Samizafy · il y a
c'est super!
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Jean-philippe Rodrigues · il y a
Merci Marie Louisette, beau prenom ! :)
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Didier Zuddas · il y a
genial!
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Jean-philippe Rodrigues · il y a
Merci !
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Un lecteur de Short Edition · il y a
Je suis pas trop "nouvelles", mais la... çà le fait!
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Jean-philippe Rodrigues · il y a
Ça fait toujours plaisir ...
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Mélanie Maillard · il y a
Votez pour cette belle histoire poétique et réaliste j'adore!
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Jean-philippe Rodrigues · il y a
Merci beaucoup Melanie !
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Un lecteur de Short Edition · il y a
votez comme nous aussi Valérie et Ben.
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Un lecteur de Short Edition · il y a
votez comme nous valérie benoit.
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