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Kevin

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Cazalis

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Quand j'ai quitté Sandra, monsieur Métayer, mon chef d'équipe au château où je travaille m'a eu une petite caravane. C'est à lui qu'appartient le terrain. C'est pas cher, mais Sandra ne veut pas que je reçoive le petit ici. Elle dit que c'est un endroit qu'est pas pour les enfants.
Les autres locataires de monsieur Métayer sont presque tous sympa. Le soir, on boit des canettes de bière et des fois, on fait un feu au milieu du camp. On parle. Nos visages deviennent bizarres quand la nuit tombe. C'est parce que les flammes, elles font des ombres qui bougent tout le temps. Ça nous fait des têtes de pirates. On sent la fumée. Sur nos vêtements, dans les caravanes, elle entre avec les mouches et les moustiques.
Des fois, y en un qui ramène une poche avec des merguez. On les met au feu. On dirait qu'on est des gitans sous la lune. Personne ne sait jouer de la guitare. On met la radio d'une voiture et on laisse la portière ouverte pour entendre la musique.
Y a pas beaucoup de filles pour danser autour du feu. Ou alors, elles sont grosses et vieilles, comme la femme à Mago. Je sais même pas son prénom. On l'appelle tous Carabosse, rapport qu'elle ressemble à une vieille sorcière. Elle boit tout le temps. Que du vin. On dirait qu'elle rigole tout le temps. On sait jamais ce qu'elle pense, Carabosse. Des fois, quand on fait le feu, elle le regarde fixement, comme si elle était hypnotisée. Elle s'approche des flammes, les bras tendus, les mains ouvertes. On dirait une vieille sorcière indienne avec sa vieille robe et ses savates. Elle marmonne des trucs dans une langue que personne ne connaît. Des fois, il faut la repousser pour qu'elle ne se brûle pas, tellement qu'elle est près du feu.

Moi, je préfère être tout seul plutôt que d'avoir Carabosse dans mon lit, comme Mago.
Mais y en a qui en font bien leur affaire de Carabosse. Y a Marcel, qui répare les voitures. Y vient à la caravane de Mago quand Mago est sorti. Et y a monsieur Armand aussi. Mais lui, c'est pas pareil, c'est un tordu. Un monsieur de la ville, avec une grosse voiture, un costume avec un mouchoir plié dans sa poche. Et son mouchoir, il est à chaque fois de la même couleur que sa chemise. Il sent le parfum monsieur Armand, et il est toujours rasé et bien coiffé. Il vient des fois, en fin d'après midi. Il gare sa voiture près du fossé, sous les arbres. Il fait le tour du camp, en passant par les derrières. Il croit que personne ne le voit. Il frappe à la fenêtre chez Mago, c'est Mago qui lui ouvre et qui le fait entrer. Quand il est dedans la caravane, Mago il s'en va. Il les laisse tout seuls, Armand et Carabosse. Va savoir ce qu'elle lui fait la grosse, avec ses bas aux chevilles. Faut être tordu quand même. Une fois, Marie-France, elle a regardé par la fenêtre et elle a dit que c'était pas ce qu'on croit. Mais elle a pas voulu nous dire plus.

Marie-France, c'est la seule fille qu'est jolie ici.
C'est comme une princesse. Comme un ange qui aurait survolé l'enfer, qu'aurait eu une panne de moteur et qui serait tombé ici. Marie-France, C'est la fille à Victor.
Victor, c'est un ancien militaire. Il a pas fait la guerre, parce que quand il était militaire, c'était la paix. Maintenant qu'il est plus dans l'Armée, il a un gros ventre. Sa caravane, c'est la plus nette du camp. Il a même un petit jardin devant, avec des pierres pour marquer les bordures. Et il s'est trouvé un mat de bateau qu'il a planté devant chez lui. Il a accroché un drapeau français. Tous les matins, il monte son drapeau et il se colle au garde à vous. Et le soir, à l'envers. Descente du torchon et garde à vous.
Malgré son gros ventre, son marcel kaki et sa grosse moustache, Victor c'est un gentil. Quand sa femme elle est morte, il s'est mis à boire. Il a tout perdu. La maison, la voiture, et y s'est retrouvé ici, avec nous au camp. Mais maintenant, avec Marie-France qui s'en occupe, il boit presque plus. Sauf que quand il boit, il chante des chants de militaires, y gueule fort, il saoule tout le monde. Alors, Marie-France elle vient le chercher et elle le ramène à sa caravane. Et nous, on entend bien qu'il pleure, le gros Victor.
Marie-France, elle est vraiment belle. Elle pourrait passer à la télé tellement qu'elle est belle. Toute maquillée, toute coquette, toute fraîche, toute coiffée. Avec des yeux malins. Elle a fait des études, elle travaille chez une esthéticienne en ville. Ça se voit, elle sait toujours ce qu'il faut dire. Elle a des manières. Des fois, elle dit qu'on est des personnages grossiers. Qu'on est des fainéants, des paresseux, des traîne-savates. C'est quand elle est en colère parce que son père veut pas qu'elle sorte. En fait, Victor, c'est pas qu'y veut pas qu'elle sorte. Il lui interdit pas. Mais quand elle se prépare, quand elle se maquille devant le petit miroir fêlé qui pendouille dans la douche, il se met à boire. Tout seul, en regardant la télé, sur le canapé d'angle en mousse au fond de la caravane. Du coup, Marie-France, elle reste pour pas qu'il se fasse du mal.
Et quand il dort, elle fume assise sur les petites marches qui donnent sur le petit jardin. Elle envoie des messages avec son téléphone. Elle est triste. Tellement triste que des fois, elle me parle. Elle me dit que je suis le seul dans ce camp qui pourrait s'en sortir. Que je devrais pas être là. Que c'est pas parce qu'on se sépare qu'on doit tomber dans la misère, que je pourrais refaire ma vie (ça veut dire trouver une nouvelle femme), que c'est pas grave d'avoir un enfant, que maintenant, tout le monde vit avec tout le monde, les enfants des uns avec ceux des autres, que c'est normal, qu'il faut que je me bouge d'ici.
Quand elle me parle Marie-France, au début, je reste concentré. Mais très vite, j'y suis plus. Je me mets à penser à elle, je la vois toute nue blottie dans le lit contre moi, j'entends sa voix qui me dit de jolies choses, je nous vois dans une belle maison dans un lotissement, avec des enfants qui courent dans le jardin...
« tu m'écoutes ? » qu'elle me dit en fronçant les sourcils avec son air énervé qui la rend encore plus mignonne.

Ça, c'était la période chouette de ma vie. Le camp, les autres gars, Carabosse, Marie-France.

La période moins sympa a commencé un jour où Alysson, ma cousine, est venue à la caravane. Elle était en furie. Elle a déboulé au milieu de nous avec Citroen, tellement vite qu'elle a manqué d'écraser Mago qui revenait du robinet avec un seau. Elle a débarqué chez moi alors que je jouais à la Play Station. Elle venait du Super U. Elle y avait croisé Sandra, mon ex, avec le petit dans une poussette et Manu. Manu, c'est un collègue de Sandra à la cantine du collège. C'est un type sympa, qu'est marié avec deux gosses. Mais sa femme, c'est une emmerdeuse. Elle le met dehors presque tous les week-end. C'est comme ça que des fois, il est venu dormir chez nous, à l'appartement, quand on avait un appartement Sandra et moi. D'autres fois, il dormait dans sa voiture. Ça se voyait le lendemain, il était tout chiffonné. Sandra, elle trouvait ça triste.
Quand le petit est né, notre studio, il est devenu encore plus petit. On a demandé un logement plus grand, mais on l'a pas eu. C'était réservé aux migrants, nous les français, on a jamais rien. C'est un monsieur qui me l'a dit quand on faisait la queue à Super U. Il a ajouté « z'avez qu'à vous faire musulman, vous verrez, ça ira mieux pour vous ». En attendant, moi, j'en pouvais plus de vivre à trois dans notre petit appartement. Fallait plus faire de bruit, fallait plus fumer dedans. Tout propre, tout rangé. L'enfer. Avec Sandra, au lit, c'était plus pareil. C'est pour ça que je suis parti. Et c'est comme ça que, deux mois plus tard, Sandra s'est mise avec Manu. Il est même pas divorcé Manu.

Dans la caravane, Alysson m'a tout raconté dans le désordre. D'abord, Sandra et Manu, y voulaient pas lui dire bonjour. Alors elle s'est plantée devant eux et elle leur a dit : « vous pourriez dire bonjour tout de même ! ». Et Sandra, elle l'a couverte d'injures. Elle a traité toute la famille de fainéants, de lâches, de finis à la pisse. Mais moi, ce qui m'a fâché, c'est quand elle m'a dit que Manu, il avait pris le petit dans ses bras pour pas qu'y voye les deux filles se tirer les cheveux. Et il lui faisait des bisous, comme si c'était lui le père, alors que le père du petit, c'est moi. Ça, je sais pas comment dire, ça m'a retourné les boyaux. Même si sa mère et moi on n'est plus ensemble, c'est toujours mon fils. J'étais comme un chien enragé et, en même temps, j'avais envie de pleurer. Mais je voulais pas pleurer devant Alysson, parce que je suis plus grand qu'elle. C'est moi le grand-frère et, maintenant que Papa est dans un fauteuil à cause de l'hémiplégie, c'est moi le chef de la famille.
Alysson, elle m'a demandé ce que j'allais faire. Moi j'ai dit « ch'sais pas, mais t'inquiète pas, je vais aller régler ça. » J'ai dit à Alysson de rentrer chez elle et de ne pas en parler à Papa, parce que, comme il est handicapé, il lui faut pas de contrariétés.
J'ai appelé Sandra, mais elle m'a pas répondu. Je lui ai fait des messages, mais elle m'a dit qu'elle avait aucun compte à me rendre. Que j'avais qu'à pas partir. J'ai répondu que mon fils serait toujours mon fils. Elle m'a dit qu'on allait voir ce que le juge allait en dire. J'ai envoyé un message à manu pour lui dire de plus toucher à mon fils. Il n'a pas répondu. Après j'ai envoyé des messages au père de Sandra, et lui, il m'a répondu des saloperies. Que j'étais qu'un sale petit merdeux. Une racaille, comme toute ma famille. J'ai envoyé des messages toute la nuit. À la fin, plus personne me répondait. Y a que Sandra qui m'a écrit au matin : « arrête de nous harceler, ou j'appelle les flics ! ».

C'est là, quand je suis sorti de la caravane, que j'ai vu Marie-France et qu'elle m'a dit que je ressemblais à un zombie. Alors, j'y ai tout raconté. Et à la fin, j'ai craqué. J'ai chialé comme un gosse. Je pouvais plus m'arrêter. Alors Marie-France elle m'a pris dans ses bras, et elle m'a serré fort. J'ai encore plus pleuré du coup. Et comme on était dehors et que tout le monde pouvait nous voir, elle m'a fait monter chez elle.
Les caravanes où il y a une femme qui s'en occupe, c'est pas pareil. C'est tout propre, tout rangé. Elle a même mis des décorations. Comme Victor était là, je lui ai re-raconté mon histoire et on a bu de la bière. Victor, il a dit que je devais pas me laisser faire, qu'il fallait que je donne une leçon à Manu et au père de Sandra. Il a dit aussi qu'il fallait pas toucher aux femmes et que je devais plus embêter Sandra qu'était la mère de mon fils. En disant çà, sur les femmes, il était tout bizarre, comme si il allait pleurer lui aussi. Il m'a fait jurer de pas faire de mal à Sandra, alors j'ai juré. Après que j'ai juré, il m'a dit de revenir le soir et qu'il allait me donner quelque chose pour m'aider.
Quand je suis sorti de chez Victor, Marie-France m'a accompagné jusqu'à dehors. Et quand Victor ne pouvait plus nous voir, elle m'a embrassé avec la langue. Elle s'en fichait que les autres nous regardent. D'ailleurs, y avait personne à part Carabosse, qui regardait par la fenêtre et qui a ricané quand elle nous a vus.
Je suis revenu le soir chez Victor. Il a dit à Marie-France de sortir parce que c'était une affaire d'homme. Elle a râlé, mais finalement, elle est sortie.
Victor, il s'est levé en traînant les pieds. Il a soulevé le coussin en mousse de la banquette du canapé d'angle qui fait lit. Sous les lattes, il y avait une boite de gâteaux en fer. Il l'a attrapée, et il l'a posée sur la table. Dans la boîte de biscuits, il y avait un chiffon sale et dans le chiffon, une fois qu'on l'avait déplié, il y avait un pistolet. Un vrai pistolet. Il a dit : « souvenir du Liban ! » et il a rajouté«...pas déclaré à la Gendarmerie. Ça devrait les calmer les salauds. »
Victor il a appuyé sur un bouton sur le côté, et le chargeur a glissé hors de la crosse. Victor a compté : il restait neuf balles dans le chargeur. Il a regardé dans le trou au-dessus pour être sûr qu'il y avait pas une balle coincée. Il a remis le chargeur. Il était drôlement sérieux. Je l'avais jamais vu aussi sérieux que ça. Après, il m'a montré comment on enlevait la sécurité et comment on mettait en marche le pistolet. Il fallait tirer le dessus en arrière. Tirer fort, sinon ça restait bloqué.
Il m'a mis le pistolet dans les mains et il m'a dit d'aller chez le père de Sandra, de gueuler un coup par dehors et d'attendre que le gros porc ouvre sa fenêtre. Là, il fallait que je tire une seule balle dans le mur. « une seule bastos, ça suffira pour qu'y pisse dans son froc. » Ensuite, je devais rentrer ici et on planquerait le Beretta quelque part.

J'ai fait ce qu'il m'a dit, tout ce qui était prévu.
Sauf que quand le père de Sandra est apparu à sa fenêtre et qu'il a commencé à me traiter, j'ai mal visé. J'ai été surpris par la force de l'arme dans ma main. Ça a trop bougé. J'ai pas tiré où je devais. La balle est partie dans la fenêtre au lieu d'aller dans le mur. Y a un carreau qui a explosé et la balle est entrée dans le salon du père de Sandra. Et après, j'ai cru qu'il était mort ou même blessé. Et là, j'étais en rage. Je me suis dit que ça allait encore se retourner contre moi, alors que c'est les autres qui avaient commencé avec leurs insultes. J'ai essayé de me planquer dans la forêt, mais j'ai eu la trouille. J'avais plus de batterie sur mon téléphone, je ne savais pas si on me cherchait. J'avais peur que les Gendarmes me tirent dessus sans chercher à m'avoir vivant. Alors, le lendemain matin, je suis allé chez Alysson. Et les Gendarmes sont arrivés juste après. Ils savaient que je viendrais là. Après Alysson, elle m'a dit qu'elle m'avait envoyé des messages pour me prévenir, mais comme j'avais plus de batterie, je les ai pas eus. Même si je les avais eus, de toute façon, je me serais rendu. Parce que je veux pas devenir un ennemi public. Je suis un bon gars. Je veux m'expliquer devant un juge. Et peut-être même qu'on pourra régler l'affaire de Manu qui veut me prendre mon fils en même temps au tribunal.
Quand je serai libéré et qu'on mettra les menottes à Manu pour vol d'enfant, je lui cracherai à la gueule. Y a pas de crime plus grave que de prendre un enfant à son père, à part les violeurs d'enfants et les tueurs d'enfants bien sûr.
Au bout de quelques jours de prison, on m'a donné un avocat gratuit. Mais il est nul. Il comprend pas. Quand je lui demande pour Manu et mon fils et si je pourrais avoir la garde, il répond : « ça m'étonnerait ». Il n'arrête pas de taper sur son ordinateur portable. Y me regarde même pas. D'après lui, ce que j'ai fait, c'est une tentative d'homicide volontaire.
Au bout d'un moment, comme je voyais que j'allais rester en prison, je suis devenu tellement triste, qu'ils m'ont mis dans une cellule tout seul. Mais y a la télé.
Un matin où je dormais sur ma paillasse, j'ai été réveillé par un bruit agaçant. Comme un frottement. Alors je me suis mis assis sur mes coudes et j'ai vu ce que c'était qui faisait un frottement comme ça. Y avait Carabosse, la femme à Mago, qui tournait dans ma cellule. C'est ses pieds qui traînaient dans ses vieilles savates qui faisaient du bruit. Elle a vu que j'étais réveillé, elle avait un drôle d'air. Elle a mis son doigt devant sa bouche et elle a fait chhuuut !
Elle a mis sa main dans la poche de sa blouse et elle a sorti une photo de mon fils. Mon petit garçon avec un beau vêtement de Disney, avec ses grands yeux clairs, ses grosses joues et son sourire de bébé.
- Il est beau ton fils Kevin, il te ressemble. Tu veux le revoir ?
Je comprenais pas ce qu'elle faisait là Carabosse. Et comment qu'elle était rentrée dans la prison ? J'étais pas bien réveillé à cause des calmants qu'ils me donnent et qui font dormir. En plus, pour la première fois, je comprenais ce qu'elle disait Carabosse. Elle m'a dit qu'il ne fallait jamais mépriser les vieilles dames qui ressemblent à des sorcières. Qu'elles n'ont pas toujours été comme ça. Qu'avant elles étaient belles. Qu'elle s'appelait Yunna. Et que dans son pays d'origine, elle avait appris de la magie.
- Tu veux revoir ton fils Kevin ?
Bien sûr que j'ai dit oui.
De la même poche, elle a sorti une sorte de grand collier fait avec de la corde et du bois. Elle a dit que c'était Marie-France qui l'avait fait pour moi. Elle l'a passé autour de mon cou et elle m'a prise dans ses bras. Elle sentait fort la fumée du camp et des parfums de forêt. Ça m'a rappelé le bon temps du feu et les soirées avec les gars. Ça m'a fait plaisir, parce qu'ici dans la prison, ça sent rien de bon. Même les repas, ils sentent rien. Elle me serrait fort, et elle parlait dans sa langue pendant qu'elle me serrait. Elle me serrait tellement fort que ça m'a fait mal. Je lui ai dit d'arrêter mais elle a serré encore plus.
Et le lendemain matin, les gardes sont entrés à trois dans ma cellule, alors que d'habitude, y en a qu'un à la fois. Et ils m'ont secoué, ils m'ont donné des baffes. Mais c'était trop tard, j'étais pendu à la fenêtre avec un drap de lit.

[texte écrit au cours d'un atelier d'écriture animé par Joël Zanouy - janvier 2019]
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