Karma

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Auteur de deux romans parus sous un autre nom aux éditions du Petit Caveau : « L’eau noire » (2015) et « A l’ombre des falaises » (2013). Bruxelloise, historienne d’art de formation  [+]

Image de Automne 2013

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Deux jours après le drame, les recherches se poursuivent à Londres pour retrouver des survivants, suite à l’explosion d’un immeuble en plein cœur de la City, la nuit du 6 au 7 juin. L’attentat a, rappelons-le, été revendiqué dans la matinée par un groupement terroriste proche d’Al Qaïda. Le fils de la star du rock Joey Moonlake et du célèbre mannequin Helga Oldenbürg compterait parmi les victimes.

On peut naître des amours d’un top model et d’une rock star figurant dans le top dix des hommes les plus sexy selon Vogue et être moins photogénique qu’une patate.
On peut être un garçon de dix-neuf ans et se prénommer Clémentine.
On peut posséder des millions de dollars et avoir des goûts de chiottes.

Selon mes parents, j’étais indigne de figurer dans les pages people des magasines. J’étais d’ailleurs trop vieux pour leur servir de faire valoir ; le papa et la maman d’un type de vingt-cinq ans sont en général quinquagénaires, même s’ils s’y sont mis tôt.
Joey Moonlake ne désirait nullement rappeler au public qu’il vieillissait et que son aura déclinante avait un urgent besoin de publicité efficace, et tragique de préférence.
Clémentine devait trouver l’argent nécessaire pour se débarrasser de ce qui l’empêchait d’être une vraie jeune fille.
Mon père se posait vraiment en matière de décoration kitsch et tape-à-l’oeil. Cela faisait pourtant deux mois que je ne quittais plus l’appartement londonien qu’il m’avait acheté et dont il avait payé l’immonde mobilier hors de prix. Je souffrais d’un contradictoire mélange de claustrophobie et d’agoraphobie ; il était temps que je tranche en faveur d’une de ces deux névroses.

Le hasard fait bien les choses et Al Qaïda des heureux.
Au moins trois.

On peut être ambassadeur de bonne volonté pour l’Unicef et souhaiter la mort de son fils.
On peut nourrir un amour inconditionnel pour un seul homme et rester indifférente à l’holocauste inutile de deux cent soixante quatre inconnus.
On peut avoir souffert d’un manque de reconnaissance dans son enfance et souhaiter disparaître de la surface du globe.

Le costume Kenzo dissimule passablement mon début d’embonpoint (je vais virer ce connard de coach incapable de me faire maigrir).
Je joue très bien le rôle du gars courageux, qui se recueille sur les lieux du drame après la mort tragique et prématurée de son fils.
J’espère qu’Helga ne viendra pas ; c’est Mon moment médiatique.
Je n’imaginais pas que cela puerait autant ; les cendres fument encore et l’odeur prend à la gorge, comme de la viande rôtie, de la mauvaise viande qui serait restée au frigo trois jours avec la cellophane déchirée.
Je vais pleurer.
J’attends juste l’instant où l’objectif d’un photographe se focalisera sur mon meilleur profil. Cela donnera une très belle image d’un homme brisé mais digne. Pour verser des larmes esthétiques, rien de plus facile : il suffit de penser au jour où je me suis fait huer chez Oprah.

Le soir du six juin, je suis montée chez Ethan avec des plats chinois. J’adorais son appartement. Plein de dorures, de marbres, de gadgets inutiles et de portraits de Joey Moonlake. Je ne l’ai jamais vu en vrai et Ethan ne lui ressemble pas.
Il y avait une piscine sur le toit, ornée de sculptures hindoues aux quatre angles, mais Ethan n’avait parait-il jamais appris à nager. Moi, j’aimais bien faire des longueurs sur le dos, toute nue sous le ciel de Londres, quand la pluie se mettait à tomber.
Ethan détestait cet endroit à l’image de son père mais redoutait le monde extérieur.
Je regrette de ne jamais lui avoir demandé ce qu’il pensait de Joey Moonlake. Jalousait-il son talent ? Lui en voulait-il de l’avoir abandonné ? Le vénérait-il comme un dieu lointain, inaccessible ? Le haïssait-il autant qu’il haïssait le luxe tapageur de son appartement ? Je ne le saurai jamais.
Ce soir-là, j’étais un peu nerveuse ; j’avais du mal à croire que dans quelques heures, tout cela aurait cessé d’exister.
Ethan m’a prise dans ses bras. Lui non plus ne se sentait pas à l’aise avec sa conscience.

Ce soir-là, j’ai cassé un gâteau chinois porte-bonheur. Le message me disait de prendre un nouveau départ. Cela n’a pas fait rire Clémentine. Elle se croyait obligée d’afficher un air grave. Moi, ce qui me préoccupait, c’était que j’allais quitter cet horrible appart pour la première fois en deux mois, et je n’étais pas du tout certain d’y arriver sans me jeter par la fenêtre.

On peut être inscrit à l’état civil sous le nom d’Ethan Karma Glory Moonlake et mener une vie de merde.
On peut entretenir des contacts avec les terroristes islamistes et prendre l’avion chaque semaine sans la moindre arrière pensée.
On peut se déplacer tous les soirs sur des Stilettos de douze centimètres de haut et se casser la cheville en courant en Converses dans les escaliers.

Je suis né par malheur en 1978, l’année où la consommation de stupéfiants de mes parents atteignit son paroxysme. Je n’en gardai aucune autre séquelle qu’un prénom psychédélique à rallonge. En 1980, mon père me dédicaça une chanson qui lui fit gagner des millions. En 1981, mes parents divorcèrent. A cette époque, je prenais le prof de poney pour mon père et mon père pour un vague ami de la famille capricieux et colérique, qui avait cassé sa raquette en tentant de m’apprendre à jouer au tennis.
Quand j’atteignis l’âge de quinze ans, mon père et ma mère se rendirent enfin compte que leurs gamètes d’élite s’étaient combinés en dépit du bon sens. Je cessai définitivement d’apparaître publiquement à leurs côtés.
J’ai arrêté l’école à dix-sept ans. Je ne possède aucun don artistique. Je ne suis ni follement beau ni particulièrement intelligent. Avant ma rencontre avec Clémentine, je n’avais d’autre utilité que de contribuer à financer les vacances aux Maldives de mon psychiatre et de ses quatre enfants.
Clémentine était un cadeau de mon père. Notre rencontre n’a rien de romantique.
Pendant des années, mon père oublia mes anniversaires ; le jour de mes vingt-cinq ans, allez savoir pourquoi, il m’envoya une call girl.
Sans doute ne pouvait-il pas concevoir qu’un type de mon âge soit encore puceau.
J’étais la honte de la famille. Je ne buvais même pas d’alcool.
Comme mon père ignorait si j’étais gay ou pas, Clémentine lui sembla un choix approprié.
J’aime Clémentine à la folie, mais nous ne coucherons jamais ensemble. J’aime Clémentine au point de provoquer un carnage pour lui faire plaisir et que s’épanouisse sur son visage ce sourire que je contemplerais des heures.

Un jour, une idée monstrueuse et égoïste germa dans le cerveau d’un amoureux dément.
Une fille de dix-neuf ans dotée pour son malheur d’un chromosome Y l’accepta.
Un homme puissant et avide de gloire la mit en œuvre.

Ce soir-là, Clémentine était radieuse, habillée en garçon, moulée dans ses jeans et si petite, sans talons aiguilles. Elle avait tressé ses cheveux rouges, qui lui arrivaient au creux des reins. Elle avait pleuré par-dessus son maquillage et le noir un peu flou autour de ses yeux en amandes faisait ressortir leur couleur émeraude.
Elle ne ressemblait pas à la photo sur ses faux papiers d’identité, qui avait été prise dans un photomaton et donnait l’impression que son œil gauche était plus haut que le droit.
L’idée d’attendre la dernière minute pour quitter l’appartement était la mienne et l’erreur fatale de mon existence.
Une voiture nous attendait dans une impasse à l’arrière de l’immeuble ; Clémentine prendrait le volant.
Notre nouvelle vie commencerait alors, avec un compte ouvert par mon père à nos deux noms d’emprunt, un rendez-vous chez un chirurgien réputé, des billets d’avion pour Antigua et une jolie petite maison en bordure de plage.
Tout s’arrangeait : je disparaissais, Clémentine devenait une femme et mon père une icône.
Le six juin à minuit, je quittai l’horrible appartement par l’escalier de secours un peu glissant, la main de l’unique amour de ma vie serrée dans la mienne.
Je n’aurais pas dû lui dire de se dépêcher.
Clémentine rata la marche à minuit cinq. Je constatai à minuit sept que les os de sa cheville gauche formaient un angle droit. Je parvins à la charger sur mon épaule à minuit dix, à sortir de l’immeuble à minuit douze et à atteindre la Ford Ka noire que mon père nous avait achetée, à minuit treize. Je déposai Clémentine évanouie de douleur sur le siège passager et mis le contact.
Je n’avais jamais appris à conduire.
Les terroristes furent extrêmement ponctuels : l’immeuble vola en éclats à minuit quinze précisément.

On peut vivre vingt-cinq ans en ignorant comment fonctionne un embrayage.
On peut finir coincé sous des gravats au moment où l’on pense enfin s’envoler vers le bonheur.
On peut se relaxer dans un bain chaud après avoir respiré l’odeur de cadavres carbonisés.

Enlacés dans l’épave d’une Ford Ka ensevelie sous les décombres, Ethan Moonlake et Clémentine Saunders entendent leurs propres battements de cœurs s’affaiblir progressivement, comme le rythme de basse d’un autoradio détraqué. Ils rêvent dans un demi sommeil aux gâteaux chinois porte-bonheur et à Antigua.
Allongé dans une immense baignoire de marbre noir, Joey Moonlake écoute ses propres chansons en sourdine, et le son ténu des bulles de bain moussant parfumé qui éclatent à la surface de l’eau.
Empli d’une immense satisfaction, il songe à la possibilité de figurer en première page du Times Magazine, à un album d’hommage aux victimes, au discours émouvant qu’il prononcera lors des obsèques de son fils et à ce nouveau statut si enivrant de père d’un martyr du terrorisme islamiste.

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