Juste un regard

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Ce matin encore, je me lève. Je vais prendre ma douche, je m'habille, je prends mon petit déjeuner. J'entends ma mère qui marche dans la maison, je vois ses pieds nus passer sur ma droite, puis les revoilà, chaussés cette fois d'escarpins rouges pétants. Notre petit appartement semble trembler quand elle claque la porte. Pas un bonjour, pas un au revoir. J'entends les gémissements de ma sœur qui se lève. Je vois ses pantoufles se traîner vers la table et disparaître dans la cuisine. Puis voilà le tintement de la vaisselle. Pas un mot, pas un geste pour moi. Tous les matins sont les mêmes.
Je sors et je prends le bus. Je valide ma carte et le bus redémarre. Je traverse les rangées de sièges et vais à ma place. C'est toujours la même, celle où il y a de vieux mouchoirs qui traînent par-terre et où le dossier est cassé. En passant, je vois les pieds de MissGingembre. Elle sent toujours le gingembre. Elle me bouscule et je me rattrape à l'accoudoir de MissChanel, celle qui sent trop fort le parfum. Ma main touche quelque chose de gluant, de froid, et tous autour de moi éclatent de rire. Moi, je m'essuie la main sur mon pantalon et vais simplement m'asseoir. À côté de moi, il y a Bouboule. Lui, il est gentil avec moi. Les autres ne l'aiment pas non-plus, alors on se sent un peu pareil. Donc on se contente de se taire. Si on parlait, les autres se moqueraient. Alors on fait comme si on n'était pas là.
Le bus s'arrête, et on descend, moi en dernière. Je marche vers mon banc. C'est le mien car personne d'autre ne s'y assoit jamais. Il est dans un coin de la cour, caché, abrité du vent et du soleil. Abrité des regards, aussi. Je sors de mon sac mon carnet à dessins, et je dessine. Le son du crayon sur le papier me détend. Finalement, la sonnerie retentit, et je dois me lever. Je traîne les pieds jusqu'à notre salle, et je rentre en dernière. Ma place est tout au fond, et les autres élèves essayent toujours de me faire tomber quand j'arrive. Je reconnais les tennis bleues de MrGrincheux, qui râle toujours après les professeurs. Il y a aussi les bottes de MissRatatouille, les baskets de MrMorve. Je ne sais pas à quoi ils ressemblent, je ne lève jamais la tête, de peur de croiser leur regard. Mais je reconnais leurs chaussures. Quand le professeur passe pour vérifier nos devoirs, je vois qu'il a mit ses mocassins havanes. Il les mets toujours quand il s'est disputé avec sa femme.
Après les maths, nous allons en français. Le professeur est notre professeur principal. Il est infecte avec tout le monde, et il ne me parle jamais. Une fois même, il a déchiré mon dessin. Je ne les aime pas, lui et ses bottes de cow-boy. Je rentre dans la classe et vais m'asseoir. Mais cette fois, pas de croche-pied, pas d'insultes, juste des messes basses. Qu'est-ce qu'il se passe ? Je m'arrête à côté de ma place. Il y a quelqu'un d'assis sur ma deuxième chaise. Il a des chaussures rouges à lacets blancs. Je n'ai jamais vu ces chaussures.
« Bonjour, me dit une voix. Ça ne te dérange pas que je m’assois avec toi ? C'est la seule place disponible. »
Je ne bouge pas. Un garçon, c'est un garçon. Qui est-il ? Je ne veux pas m'asseoir ici, pas avec lui. Il va être horrible, qu'est-ce qu'il va me faire ?
« Mademoiselle Bave ! tonne le professeur. Vous allez rester plantée là longtemps ? »
Toute la classe éclate de rire, et je m’assois en silence. Je ne m'appelle pas mademoiselle Bave, mais comme toute la classe m'appelle comme ça, il le fait aussi. En fait, tous les professeurs pensent que c'est mon nom. Alors je me suis habituée. Je sors mes affaires et ouvre mon cahier. Il y a des dessins sur toute les pages. Je sens que MrInconnu s'approche de moi. Je peux presque sentir son souffle.
« Wouah ! fait-il. Tu dessines super bien ! »
Il dit ça pour se moquer de moi, je le sais. Devant nous, DeuxNeuronnes se retourne.
« Ne lui parle pas, dit-elle. Elle est trop cheloue cette meuf !
- Elle a toujours la tête baissée, la soumise, ajoute sa voisine. »
Elles pouffent de rire. Qu'est-ce que MrInconnu attend pour rire et s'éloigner de moi ? Mais il ne dit rien, et le cours se poursuit presque comme d'habitude.
À midi, je vais m'asseoir sur mon banc. Je me prépare mes repas pour ne pas aller au self. Je mange tranquillement en écoutant de la musique, puis je sors mon carnet à dessins.
« T'es vraiment douée ! »
Je sursaute tellement violemment que le carnet manque de m'échapper. Je vois les pieds de MrInconnu juste devant moi.
« Pardon, je ne voulais pas te faire peur, s'excuse-t-il. »
Je referme mon carnet et attend qu'il s'en aille. Pourquoi est-ce qu'il ne le fait pas ? Il s’assoit à côté de moi, sur mon banc.
« Moi aussi je dessine un peu, dit-il, mais pas aussi bien que toi ! Tu as appris toute seule ? »
Je ne veux pas répondre. Si je lui parle, il en profitera pour être méchant. C'est toujours comme ça. Tout le monde est pareil.
« Pas la peine de lui parler, elle est trop débile pour formuler une phrase ! lance soudain l'horrible MissChanel. »
J'entends un concert de gloussements mais ne vois aucun pied. MissChanel et son troupeau doivent se tenir à distance. Très bien, je préfère qu'elles ne soient pas assez près pour me toucher.
« Tu devrais pas traîner avec elle, ajoute DeuxNeuronnes. Sa mère est une salope et son père l'a abandonnée quand elle est née, parce qu'elle était trop moche ! Sa vie est pourrie, et si tu traînes avec elle, elle va déteindre sur toi ! »
Nouveau concert de gloussements. Je serre un peu les poings pour ne pas pleurer. Ça leur donnerait une excuse pour continuer. Alors, MrInconnu ? Pourquoi est-ce que tu ne ris pas ? Pourquoi tu restes là ?
« Vous savez, dit-il enfin, j'avais des doutes, mais maintenant j'en suis sûr. »
Je serre encore les poings. Et voilà, encore un comme tous les autres.
« Sûr de quoi ? minaude MissChanel.
- Sûr du fait que vous êtes une belle bande de putes. »
Je ne serre plus mes poings et j'oublie de respirer. Je n'entends plus rien, à part le son de mon sang qui bat dans mes oreilles.
« Léa ? Léa, ça va ? »
Je cligne des yeux. Léa ? Depuis combien de temps on ne m'avait pas appelée par mon prénom ?
« Tu es toute pâle, me dit MrInconnu. »
Je secoue la tête. Comment connaît-il mon nom ?
« Tu sais, reprend-il, tu ne devrais pas te laisser faire. Tu devrais les regarder dans les yeux et leur dire leurs quatre vérités ! »
Je lève un peu la tête.
« Je... Je ne regarde pas les gens. »
C'est moi qui ai dit ça ?
« Pourquoi ? me demande MrInconnu.
- Parce que... ils ne me voient pas. »
Je sais, c'est bête. Mais c'est comme ça. Quand ma mère ou ma sœur me regardent, c'est comme si elles ne me voyaient pas. Leur regard semble glisser à travers moi.
« Et bien moi, je te vois, Léa. »
Je tressaille et lève la tête. La lumière m'aveugle un instant, puis je suis assaillie de couleurs vives. Le ciel bleu, les arbres verts. Et, au milieu de toutes ces couleurs, un visage souriant. Ses yeux me regardent, et il me voient.
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