Juste un petit bout de chocolat...

il y a
5 min
31
lectures
7
----- C’est FINI ! -----

- «  C’est Fini ! FINI ! », m’a dit Fred quand il m’a apporté mon plateau repas.
J’avais droit, en effet, à une soupe de poireaux, quelques pâtes à la bolognaise, et un morceau de fromage en supplément. Mais aucun dessert, et pas le moindre petit carré de chocolat.
J’ai supplié :
- « Vous ne pouvez pas me faire ça ! Je vais être malade ! Peut-être même mort quand vous repasserez me voir demain matin ! Je le sais bien : le sucre est indispensable à ma survie ! »
Mais Fred a refermé la porte en ajoutant :
- « Il faudra pourtant bien qu’il s’y fasse ! »
Je me suis alors effondré sur le lit blanc de cette pièce grise où ils m’ont affecté. J’ai pleuré, pleuré, pensé, réfléchis, puis re-pleuré.
Quand Fred est revenu chercher mon plateau que j’avais, malgré ma colère, vidé, je lui ai demandé, le plus simplement du monde :
- « Me serait-il possible de disposer d’un cahier et d’un stylo ? Je voudrais écrire mes mémoires. »
- « Monsieur aurait-il senti monter en lui un talent d’écrivain ? »
- « Tout à fait ! »
- « Je pense que vous y avez droit. Je me renseigne et vous l’apporte d’ici dix minutes. »
Une fois en possession du matériel, je commençai ma rédaction :
Je suis né, il y a cinquante ans. Ce jour-là s’est bien passé. Il a été doux et agréable. Ma mère a enfanté calmement. Elle était assistée de sa propre mère qui, connaissant le problème du fait de ses douze grossesses, a su calmer la parturiente en lui donnant à sucer une grosse barre de chocolat noir. Tous les sens concentrés sur cette douceur sucrée, elle ne percevait que très faiblement les douloureuses contractions de son ventre.
Lorsque je suis sorti et que l’air a pénétré mes poumons, j’ai immédiatement crié de douleur. Alors, ma grand-mère, déjà attentive à mon bonheur, a trempé son doigt dans la boîte de cacao en poudre et en a enduit la pointe du sein de maman. Elle m’a ensuite déposé délicatement la bouche contre cette poitrine nourricière.
J’ai tété, tété, tété... Je commençais ma vie par un sublime moment de délectation. Je n’aurais alors plus qu’une idée fixe pour le restant de mon existence : retrouver les divines sensations de cet instant euphorique.
Mais j’ai toujours eu un adversaire tenace : mon père. Il en était arrivé à haïr le chocolat sous toutes ses formes. Il faut dire que Maman l’aimait tellement, ce cacao ! Entre un câlin et une tablette aux noisettes, elle n’hésitait pas une seconde et jetait son dévolu sur la plaque ! Alors, mon père jetait systématiquement le moindre morceau qu’il trouvait dans la maison. Je me souviens de journées de crises familiales où je le voyais retourner les matelas, vider les placards, faire les poches des manteaux, hurlant sa colère à chaque petite tache marron découverte !
- « Tu vas me le rendre malade, cet enfant ! Et toi avec ! Vous allez finir diabétiques avec une pompe à insuline ! C’est ça que tu veux ? Vous êtes déjà énormes ! Tu veux vous tuer, c’est ça ? »
J’ai toujours trouvé mon père excessif et menteur. Comment le chocolat, qui m’offrait tant de plaisirs, aurait-il pu me nuire ?
La seule chose que je savais vrai, c’est que j’étais gros. Barrique, ballon, pastèque, patate, tous ces surnoms venant de mes copains d’école me le rappelaient inlassablement ! Mais leur méchanceté m’indifférait. Qu’était-elle comparée au plaisir de mon être tout entier lorsqu’un morceau de poire chaude, recouverte de chocolat fondu se posait délicatement sur ma langue ?... Je fermais alors les yeux, goûtant merveilleusement l’instant, et je suivais mentalement l’onde qui, partant de mon palais, glissait avec volupté jusque dans les moindres recoins de mon corps. J’étais alors absent, comme parti au paradis, bien loin de tous leurs quolibets !
A dix sept ans, alors que je me confiais à ma première amoureuse de ce moment de bonheur intime, elle me largua sur le champ :
- « Va donc jouir avec ta tablette ! »
Je n’en éprouvais, encore cette fois, aucune gêne. Quelle bassesse dans ses propos ! Mais cet épisode de ma vie me fit comprendre la brouille qu’occasionnait cette passion pour le chocolat entre mes parents. Bien décidé à ne pas recréer cette atmosphère conflictuelle, j’optai pour une vie de célibataire, seul, et loin !
Je choisis la petite ville de Villajoyosa, entre Alicante et le cap de la Nao, sur le littoral sud est de l’Espagne. Cette bourgade est exceptionnelle car elle possède trois chocolateries. Comme Charlie, le héros de Tim Burton, mon rêve était d’y pénétrer afin d’en connaître tous les secrets. Mais, contrairement au scénario du célèbre film, pas de concours, ni de premier prix à gagner à l’intérieur des tablettes. Je postulais donc pour une embauche. Je fignolai ma lettre de motivation, exercice facile pour moi qui dominait totalement le sujet.
J’ai du être très convaincant car les trois me convoquèrent très rapidement pour un entretien. Je fus accepté dans la plus petite fabrique, l’artisanale. J’étais ravi. C’était ma préférée. Les deux autres m’avaient rejeté en disant qu’ils n’avaient pas besoin ni d’un goûteur, ni d’un représentant. Finalement, je préférais cela. Dans ces deux usines, je n’aurais pas été à ma place, leur objectif étant de vendre beaucoup, mais pas d’offrir un chocolat de grande qualité
Chez Perez, au contraire, l’amour du chocolat était là, et bien là. On apprécia très vite mes conseils pour rendre plus voluptueux ce chocolat noir déjà délicieux. J’appris à évaluer son onctuosité en le regardant se déverser. Il fallait qu’il coule lentement, mollement, en formant un long ruban marron foncé qui façonnait un dessin très spécial en arrivant dans la cuve. Mais rien ne valait mes papilles ! Je suis vite devenu un des meilleurs goûteur de chocolat d’Europe. Et même après vingt cinq ans d’exercice, j’étais toujours aussi passionné. Certains me demandaient si travailler toute la journée à la chocolaterie ne finissait pas par m’écœurer, m’indisposer, allant même jusqu’à me dégoûter ! Quelle ineptie ! L’odeur me pénétrait toute la semaine... Elle était moi, et j’étais elle ! Le week-end, je devais, dans ma modeste cuisine, faire fondre une tablette au bain-marie afin de retrouver cette effluve si délicieuse ! Comme un toxicomane, je devenais de plus en plus accro !... Mais j’étais heureux...
Il y avait bien ce médecin qui, comme mon père autrefois, brandissait le spectre du diabète. C’est vrai, j’étais toujours gros, et mes résultats d’analyses n’étaient pas bons. Mais comment aurais-je pu croire à la nocivité du chocolat ? Et de toutes façons, vivre sans lui était absolument impensable ! Je ne pouvais même pas l’envisager !
Et aujourd’hui, les mots de Fred résonnent dans ma tête : « C’est fini ! FINI ! »
Je me tourne et me retourne sur ce lit froid. Je crains sentir déjà le manque. J’ai des sueurs froides, la bouche sèche, et des crampes d’estomac. Je commence à trembler... L’idée du suicide ne m’est plus étrangère... Je sais que je n’ai aucun avenir sans lui !
Ai-je des remords ? Je ne pense pas. Mon entreprise m’avait envoyé en Suisse pendant la semaine sainte pour affiner mes connaissances. Ce pays est un expert dans le domaine. J’étais tout excité à l’idée de découvrir un secret de fabrication, ou un ingrédient subtil à rajouter...
L’odeur qui s’échappait de cette petite boutique me guida jusqu’à elle. Je découvris dans la vitrine un énorme lapin en chocolat noir. Il était décoré de chocolat blanc et rouge et trônait sur un lit de paille fraîche. Un long ruban doré enserrait son cou en se terminant par un gros nœud. Il était très beau, mais surtout, il sentait délicieusement bon. Peut-être son créateur avait-il ajouté un peu de cannelle et aussi une pointe de caramel salé ? J’avais du mal à le définir à l’odeur.
Il fallait que je goute. Absolument.
- « Madame, s’il vous plait, est-ce que je pourrais déguster un petit morceau du gros lapin que vous avez en vitrine ? Quelle bonne idée pour Pâques ! »
- « Non, monsieur, je suis désolée, mais ce lapin n’est pas à vendre ! Il doit participer la semaine prochaine au concours européen de montages en chocolat, à Bruxelles. Je ne peux pas vous le faire goûter ! » me répondit-elle, embêtée, mais quand même très fière de travailler pour un chocolatier aussi renommé.
L’odeur me parvint d’un coup encore plus envoûtante.
- « S’il vous plait, madame, juste un tout petit morceau. J’ai, dans ma poche un petit canif, je peux en découper un centimètre carré, tout au plus ! Cela ne se verra pas du tout ! » insistai-je, suppliant.
Son ton devint plus méchant et arrogant :
- « Je vous ai dit qu’il n’en est absolument pas question. Et veuillez sortir de la boutique, monsieur, maintenant, sinon, j’appelle mon patron !
L’odeur du chocolat s’engouffra encore davantage dans mes poumons...
L’envie de croquer ce lapin devint irrésistible...
L’employé, lisant le trop plein de désir sur mon visage, devança mon geste et me barra le passage de sa personne.
Mon canif à la main m’a fait commettre l’irréparable !

-« C’est Fini ! FINI ! maintenant ! » m’a proféré Fred, le maton.
Puis, il a refermé la porte de ma cellule, à double tour. Ses dernières paroles ont masqué un bruit de serrurerie bien huilée :
- « Il va bien falloir qu’il s’y fasse ! »
7
7

Un petit mot pour l'auteur ? 10 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Brigitte G.
Brigitte G. · il y a
Une histoire tellement bien menée qu’elle en est addictive. A déguster sans modération.
Image de Beatrice Guerville
Beatrice Guerville · il y a
Merci d'avoir pris le temps de m'écrire ce gentil commentaire gustatif ! ;)
Image de He-is Risen
He-is Risen · il y a
Génialissime
Image de Beatrice Guerville
Beatrice Guerville · il y a
Je rougis... à la lecture de votre commentaire !! :)
Image de Firmin Kouadio
Firmin Kouadio · il y a
Très belle plume !
Image de Beatrice Guerville
Beatrice Guerville · il y a
Oh ! Merciiiiii !
Image de Kristine G
Kristine G · il y a
cette nouvelle sent bon le chocolat, à ne pas en douter^^
Image de Beatrice Guerville
Beatrice Guerville · il y a
Et on aime ça !! ;)
Image de Eric diokel Ngom
Eric diokel Ngom · il y a
Magnifique consulter le mien pour me donner votre avis ... Suis candidat et débutant
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Ça passe bien, comme une barre de chocolat