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Morgan Cole

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- Mathéo !
Je me suis relevé en sursaut. Mon cœur battait fort et j'avais encore du mal à ouvrir les yeux. J'ai frotté mes mains, espérant que ça allait aider à les ouvrir, quand j'ai à nouveau entendu crier mon prénom. C'était mon papa qui m'appelait. Il avait entrouvert la porte et y avait passé sa tête. Quand il a vu que j'étais réveillé, il a paru soulagé. Je ne le voyais pas très bien, car il faisait noir et la lumière du couloir était derrière lui.
- Mathéo, ton petit frère arrive ! Je pars avec maman à l'hôpital. Cela prend toujours quelques temps, j'appellerai taty Cathy pour venir te chercher dans quelques heures, d'accord ?
J'ai pas trop tout de suite compris ce qu'il me disait. Je venais de me réveiller en sursaut, après tout. Et je me rendais tout juste compte que j'avais rêvé. J'ai donc secoué ma tête et me suis assis sur le bord de mon lit. J'ai mis mes pantoufles et je suis sorti de ma chambre. Papa avait déjà fermé la lumière, et j'ai dû chercher l'interrupteur pour y voir quelque chose.
En bas des escaliers, je les entendais courir, ma mère pousser des cris irréguliers et mon père s'énerver de ne pas retrouver ses clés. Voyant encore un peu trouble avec toute cette lumière soudaine, j'ai décidé de plutôt descendre les escaliers sur les fesses, marche après marche.
Ma chambre est au premier étage, à côté de la salle de bain. Maman dit que comme ça, si j'ai envie de faire pipi la nuit, je n'ai pas à descendre l'escalier. Mais je suis sûr que c'est parce qu’elle a peur que je tombe. Elle pense encore que je suis encore un enfant...
Quand je suis arrivé à mi-hauteur du bas, je me suis arrêté pour bailler. Je me suis retourné pour regarder la lumière en levant le menton, car maman dit que ça aide à bailler. Et quand j'ai commencé à ouvrir la bouche, j'ai fait un autre sursaut en entendant la porte claquer. Ça m'a coupé dans mon élan et j'ai senti mes yeux pétiller, tristes que je n'ai pas bailler.
J'ai descendu le reste des marches et j'ai commencé à courir pour les rejoindre, espérant qu'ils n'étaient pas déjà partis. Je suis arrivé dans le couloir mais n'y ai vu personne... Je venais de les rater.
En revanche, je n'avais pas entendu papa fermer la porte à clés. J'ai donc avancé dans le couloir, traversé la pièce en piétinant tous les courriers qui traînaient au sol. En sortant, ils avaient fait attention à ne pas les salir car ils étaient encore propres et j'ai eu peur de me faire disputer, avant de me rappeler que j'étais en pantoufles.
De toutes façons, j'avais fait tout ça pour rien car la porte était fermée à clés...
Je suis donc allé faire la salle à manger pour les regarder partir. Je me suis dirigé vers le canapé en dessous de la fenêtre et me suis cogné au coin de la table, tout en regrettant de ne pas avoir allumé la lumière de cette pièce. Je suis monté sur le canapé et ai frotté la fenêtre avec la paume de ma main, car on n'y voyait rien avec la buée du froid de l'hiver.
Il était tard et il n'y avait pas un chien dehors. Nous habitons dans une rue parallèle au centre-ville, dans laquelle plus personne ne passe après 20h jusqu'au lendemain matin. J'ai regardé de tous les côtés, ne me souvenant plus où la voiture de papa était garée. Avec le seul lampadaire éclairant la rue, on ne pouvait pas y voir grand chose. J'espérais juste que pour une fois, le calme de la nuit et le peu d'ombre se déplaçant m'aurait permis de les repérer directement.
Je commençais à perdre espoir quand soudain j'ai vu une lumière balayer les murs de la rue. J'ai arrêté de respirer pour écouter, et en effet j'ai entendu un bruit de moteur qui se rapprochait ! J'ai donc collé mon visage sur le carreau, laissant une belle trace de mon nez dessus et ai regardé dans la direction de la lumière. Les phares m'ont ébloui et j'ai dû mettre une main devant mes yeux pour réussir à les garder ouvert. Je ne voyais pas bien la voiture mais ça ne pouvait être que la nôtre, car aucune voiture n'était encore passée.
Ce n'est que quand celle-ci est passée devant moi que j'ai pu à nouveau regarder pleinement. De profil, j'ai enfin pu voir papa conduire et maman être assise à côté de lui. Ils me regardaient. Ils me souriaient. Ils souriaient mais on aurait dit qu'il se retenaient de rire, de se moquer de moi. Je n'ai pas compris pourquoi mais cela me fit bizarre dans mon ventre. Mais ce n'était pas le plus dérangeant. Car quelques mètres plus loin, ils sont passés sous le lampadaire de la rue...
Et c'est là que j'ai clairement pu voir leur visage. En plus d'avoir ce sourire "démoniaque" comme les méchants dans les films, on aurait dit qu'ils avaient les yeux blancs ! J'ai ressenti un frisson dans mon dos tellement ça m'a fait bizarre, bien que je savais que c'était simplement un effet de la lumière du lampadaire. Mais est-ce qu'un lampadaire peut donner une impression de sang qui coule sur leurs joues ? De toutes façons, je savais bien que c'était que mon imagination ; comme s'il leur était arrivé quelque chose alors que papa continuait de conduire comme si de rien n'était. Ils partaient simplement pour que maman fasse sortir mon petit frère de son ventre. Nous allions bientôt être quatre à la maison. Ils étaient à 3 installés dans la voiture mais... Quoi ? Comment était-il possible qu'ils soient trois dans la voiture ? Mon petit frère était censé être toujours dans le ventre de maman. Alors qui était assis à l'arrière ?!
J'ai plissé mes yeux pour essayer de distinguer qui c'était, mais la troisième personne avait une capuche. Je me demandais si ce n'était pas un grand sac et que j'avais mal vu, mais la tête s'est tournée vers moi. Cette fois, ce n'est pas un simple frisson qui m'a traversé le dos, mais j'ai sentis tous mes muscles se serrer, comme si je venais de mettre l'eau froide sous la douche sans faire exprès. Sous cette capuche, il n'y avait personne. Comme si c'était invisible, qu'une force donnait une forme arrondie à ces traits. Et pourtant, j'avais l'étrange impression qu'il y avait bien quelqu'un, là-dessous. Je ne pouvais seulement pas le voir.
Je suis bien resté comme ça durant 5 minutes, le temps de me rassurer : j'étais fatigué, il faisait noir, je voyais encore un peu trouble. Et par dessus tout, si quelqu'un (ou quelque chose) était assis à l'arrière de la voiture, papa l'aurait bien vu, non ? Il est grand et fort, rien ne peut lui faire peur ou le battre, c'est le meilleur !
Une chose est sûre, c'est que quand j'avais enfin réussi à me rassurer en partie, je me suis rappelé qu j'étais dans le noir. J'étais face à la fenêtre, qui donnait sur une rue où il y avait encore de la lumière, mais dernière moi je sentais que c'était "les ténèbres". Et même si c'était dehors qu'il faisait froid, j'ai eu l'impression que c'était de dans mon dos qu'il venait.
Après ce que j'avais vu, j'avais peur de me retourner. C'était comme la fois où j'avais surpris mes parents en train de regarder un film d'horreur. Sauf que là, maman n'était pas là pour me rassurer ou me proposer de dormir avec eux.
Waouf !
Je n'ai pas pu me retenir de crier. Comme si j'avais oublié que nous avons un chien. Après cet instant de peur, cela m'a néanmoins fait plaisir : je ne passerai pas la nuit complètement seul, finalement. Avec un peu de joie derrière toutes ces frayeurs, je me suis donc enfin retourné, enthousiaste, pour faire un câlin à mon chien.
Mais derrière moi, il n'y avais personne. Mes yeux s'habituaient un peu au noir, et pourtant je ne voyais rien bouger dans la pièce ; comme si Arnaud n'avait pas aboyé. La porte donnant dans le couloir s'était refermée, et la lumière qu'elle cachait ne passait qu'en partie à travers le carreau trouble au milieu de la porte. C'était une vitre comme celle de la fenêtre des toilettes, derrière laquelle on ne peut pas voir quelqu'un en train de faire caca. Du coup, dans la pièce, à part la lumière du frigo qui clignotait, il n'y avait que ce rectangle jaune comme indication. Et de là où j'étais, cette porte me paraissait foutrement loin.
Arnaud aimait jouer à cache-cache, et pour la première fois depuis qu'on l'a, je n'avais vraiment pas envie de jouer !
- Arnaud ! Je l'ai appelé en claquant avec ma bouche comme on appelle un chien.
Mais évidemment, il n'a pas répondu. J'ai attendu quelques temps, en espérant entendre sa respiration. C'était une mauvaise idée. Car à part mon cœur qui jouait les montagnes russes, c'était le silence total. Pas un simple silence comme quand on joue au roi du silence, mais un silence qui me disait que j'étais totalement seul. Pas comme quand on se réveille la nuit et que les autres dorment, car on sait qu'ils sont à côté en train de dormir ; là, j'avais même l'impression que mon chien n'était même pas dans la maison, et que les voisins étaient partis en vacances.
Ahouuuuu ! Il a crié à nouveau.
Je déteste quand il fait ça, le bruit du loup. Comme s'il annonçait un malheur, alors qu'à chaque fois c'est juste qu'il a faim ou a envie de sortir pour faire ses besoins. En tout cas, ce qui était sûr, c'est que ça venait pas de cette pièce. Et le seul endroit où il passe son temps mis à part le salon, c'est dans la salle de jeux, au deuxième étage. Si il me fallait une motivation pour prendre mon courage et traverser cette pièce sombre, c'était bien ça.
J'étais en pyjama et en pantoufles, et c'était pas suffisant. Même si ça peut paraître bête, je me sentais mal protégé. J'ai donc cherché avec ma main la couverture dans le canapé et je l'ai mise comme une cape. Si ça peut protéger Harry Potter des méchants, je vois pas pourquoi la mienne ne le ferait pas. Surtout que les méchants, ça n'existe que dans les films. Pas vrai ?
Il a fallu que je me pose cette question pour avoir peur à nouveau. Et je commençais à me demander à nouveau si j'étais capable de marcher jusqu'à la porte. Pour faire la "part des choses", comme disent les parents, je me suis donc mis à quatre pattes pour avancer. Mon chien n'avait peur de rien, et pourtant il ne marchait jamais debout. ET en plus, c'était lui le plus rapide. J'ai donc commencé à avancer comme ça, ma cape me recouvrant comme la carapace d'une tortue.
Tout ce que j'entendais dans la pièce, c'était le frottement de la couverture sur le carrelage froid. Et plus j'étais bas, plus je sentais la fraîcheur, qui ne me rassurait pas du tout. C'est comme si un brouillard de froid s'élevait du carrelage, d'où des fantômes pouvaient sortir.
J’avançais lentement, un bras après l'autre, frottant mes jambes en décalé. J'étais arrivé à la moitié quand soudain j'ai entendu un bruit provenant de la cuisine. Un bruit qui s'amplifiait, comme si une bombe allait exploser. Je me suis donc relevé et me suis mis à courir. Mais à peine j'avais fait un pas que mon pied s'est emmêlé dans la couverture, qui m'a fait trébucher.

Je me suis réveillé allongé par terre. Je ne savais plus comment je m'étais retrouvé là. Tout ce que je savais, c'est que j'avais super mal à mon œil. J'ai donc touché mon visage avec ma main et celui-ci m'a paru mouillé, mais du mouillé chaud. Je devais probablement saigner.
Peu à peu, tout m'est revenu, et c'est en voyant le coin de la table que j'ai compris ce qui m'était arrivé. Je me suis donc évanoui ?! C'était la première fois que ça m'arrivait. Je pensais qu'on ne pouvait s'évanouir que dans les films, et sur ça aussi, j'avais tord...
Le bruit recommença à nouveau, mais j'étais bien trop faible pour courir. Je me suis donc contenté de regarder vers la cuisine, et j'ai vu la lumière du frigo s'allumer. C'était simplement le froid qui se remettait en route, comme il le fait très souvent. Qu'est-ce que j'ai été bête. Tu m'étonnes que maman me prend encore pour un enfant. J'éviterai de lui raconter cette histoire et je devrais trouver une autre excuse. Mais d'ici là, mon œil me faisait mal ; je devais aller voir à la salle de bain si il ne saignait pas trop.
La lumière du couloir m'a vraiment fait du bien. C'est comme si j'avais toujours vécu dans le noir. Pourtant, pour rien au monde je n'y retournerai ! J'ai monté les escaliers plutôt rapidement, me sentant toujours nu sans rien sur mon dos. Je me suis simplement arrêté un instant pour regarder ma main, et j'ai vu qu'elle était bien rouge. En me retournant, j'ai vu qu'avec toutes ces tâches de sang tombées par terre, on pouvait me suivre à la trace.
J'avais l'impression d'avoir un cœur dans mon œil et qu'il battait. Mais je me suis dit que ça devait être le sang dans les veines comme j'avais appris à l'école, comme quand on prend le poûl près du poignet.
Allumer la lumière de la salle de bain avait été comme vital quand j'y suis entré. Plus jamais je ne voulais être dans le noir. J'ai ensuite pris le marche pied qui me sert quand je me lave au lavabo et suis monté dessus. Je ne pensais pas que j'avais saigné tant que ça ; je ne me serai presque pas reconnu ! Le sang avait coulé sur une bonne partie de mon visage, mais là on dirait qu'il s'était arrêté et que c'était sec.
Il était temps de me comporter comme un grand. Je me souviens que quand j'étais tombé à vélo maman avait mis du produit dessus pour le "désinfecter". Je ne sais pas à quoi ça sert mais c'est ce que tout le monde fait quand il se blesse. J'ai donc ouvert le miroir qui cache une armoire à pharmacie et j'ai cherché. Il me semble que c'était un pot en verre avec du liquide blanc dedans.
BINGO !
Dessus était écrit "Alcool modifié – Mercurochrome". C'est bien ça. Comme ce que les adultes boivent.
Avec une compresse mouillée, je me suis rincé autour de l’œil, surtout de là où venait le sang, ma paupière. J'ai utilisé une autre compresse pour y mettre le produit et tapoté sur ma paupière. Mais dans mon œil il y avait aussi du sang, et je n'ai pas réussi à y appliquer la compresse. Je me suis donc tourné en arrière et j'ai versé quelques gouttes du produit dans l’œil pour le désinfecter.
Ça m'a fait une douleur horrible. Je me suis retenu de crier, et alors qu'une goutte d'évacuation coulait de mon œil, une larme couler de douleur de l'autre. J'étais fier de moi : je n'ai pas crié ! A mon genoux j'avais eu très mal et j'avais crié, mais maman avait dit que c'était normal d'avoir mal. Je n'arrivais plus à ouvrir mon œil, mais je savais que c'était pour son bien.
Waouf !
Oh punaise, je l'avais complètement oublié, celui-là ! Ça ne faisait plus de doute, le bruit venait de la salle de jeux, un étage au dessus. J'ai donc monté les escaliers quatre à quatre, tourné la poignée et suis entré dans la pièce. J'ai failli ressortir pour vomir. Il y avait une odeur insupportable dans la pièce. Comme si il avait fait caca partout et pendant longtemps ! Je suis resté dans le couloir quelques temps pour m'habituer à l'odeur, mais j'ai été obligé de respirer dans ma manche pour pouvoir rentrer à nouveau.
Avant de l'appeler pour le gronder, mon regard s'est arrêté sur la porte côté intérieur de la pièce. En plus d'avoir fait ses besoins partout dans la pièce, il avait salement amoché la porte. Des griffes partout, partout, partout. Le bois avait été incroyablement fragilisé tant il y avait mis de l'envie. Par endroits certains bouts s'étaient même arrachés. Ils traînaient au sol, des traces de morsures dedans. Il y avait même du sang, par endroits. Tu parles, cet abruti s'était même arraché un ongle, resté coincé dans le bois. Pourquoi il avait fait un truc pareil ?
J'ai regardé dans la pièce avec des yeux de méchant. Si il voulait jouer à cache-cache, c'était bien le moment, pour lui ! J'espérais qu'il n'avait fait pas fait caca sur mon village de lego, j'aurai été vert, comme dirait maman. A première vue, il avait au moins respecté ça, rien n'était cassé.
Ce n'était pas le cas de l'autre coin de la pièce ! Plein de merdes étaient réparties sur le sol. Des merdes qui avaient même moisies. Je sais pas ce qu'il avait mangé, celui-là. En tout cas, le tapis de jeu où un village était dessiné était foutu. Il puait la pisse et celle-ci avait même séché. Maman risquait de pas réussir à le laver, après ça.
Pas de trace d'Arnaud. Peut-être qu'il avait trop peur de moi, et je le comprendrais, il risque de passer un sale quart d'heure ! Il est pas près que j'aille jouer avec lui dehors, celui-là.
- Arnaud ? Je l'ai malgré tout appelé innocemment.
Toujours pas de réponse. Il avait même réussi à faire taire sa respiration. Il est fort, quand il joue à cache-cache. Sauf que dans cette pièce, il ne pouvait se cacher qu'à un seul endroit : sous la table de billard. Et de là, où j'étais, je voyais un bout de sa queue dépasser. Quel idiot, comme si j'allais pas le voir. Mais je me suis pris au jeu.
- Zut, alors, il n'est pas caché ici, j'ai mimé en faisant semblant de repartir.
Mon œil m'a à nouveau démangé, et cette fois-ci je n'ai pas pu me retenir de le frotter avec ma manche. Après tout, j'avais au moins ce droit, non ? Jusque là, j'avais fait tout ce qu'il fallait pour le soigner.
Je me suis mis à siffloter en sortant de la pièce et en reprenant l'escalier, attendant une réaction de sa part quand il penserait m'avoir échappé. N'entendant aucune réaction, je me suis mis à sourire devant son intelligence et je me suis autorisé un coup d’œil en coin sous le billard, alors que je descendais les escaliers.
Il me regardait. Il était couché, évidemment, et me regardait. Sa langue pendait. Je l'ai regardé en rigolant :
- Je t'ai vu, hein ; bébête !
Mais il n'a pas bougé d'un poil.
- Allez, viens !
Aucune réaction.
J'ai continué de le regarder. Il y avait quelque chose d'étrange, dans son regard. Il avait changé. C'est comme si il me regardait mais ne me voyait pas. Pourtant, je n'avais plus la cape d'invisibilité. Intrigué, je suis remonté les escaliers et suis allé m'agenouiller près de lui. Lui non plus, je ne l'ai presque pas reconnu ! Il avait tellement chié et pissé dans la pièce qu'il avait énormément maigri. On voyait ses os par dessus tout comme après les restes d'un poulet après qu'on l'aie mangé. Ayant pris pitié de lui, je lui ai demandé ce qui n'allait pas en lui faisant une caresse. Quand j'ai relevé ma main, tous les poils étaient venus avec. Comme si je venais de faire les poussières, sauf que c'était ses poils.
C'est là que j'ai compris. Mais je ne voulais pas me l'admettre, c'était impossible, encore hier soir il allait bien !
J'ai regardé à nouveau son visage et j'ai cette fois bien remarqué ses yeux vitreux. Sa langue pendait sans bave au bout, et son ventre ne se gonflait pas comme quand on respire.
Il était mort.
Je me suis écroulé auprès de lui et me suis mis à pleurer, ne voulant pas y croire. Je l'ai secoué, je lui ai crié dessus de se réveiller, je l'ai pris dans mes bras. Je ne prêtais même plus attention à l'odeur qu'il avait, tellement je l'aimais.
Je lui ai HURLE de se réveiller, de ne pas me laisser tout seul. Bien sûr, que je plaisantais quand j'ai dit que je ne te promènerai plus. Je m'en fout de mon tapis de jeu, papa en achètera un autre.
Mais s'il te plaît, ne me laisse pas.
Tout est de ma faute, jamais je n'aurai dû aller me nettoyer l’œil avant de venir le voir. Je ne suis qu'un sale égoïste ! Tu avais besoin de moi et je t'ai laissé tomber. Je ne méritais pas de t'avoir.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté auprès de toi. Le temps n'avait plus d'importance. J'allais avoir un petit frère, mais jamais il ne prendrait le dessus sur le chagrin que j'avais pour toi. Je te connaissais depuis ma naissance ; je te promets que je ne t'oublierai jamais ! Tu ne méritais pas de mourir comme ça.
D'ailleurs, comment es-tu mort ?
Il y a 5 minutes, tu aboyais encore. Une maladie ? Alors pourquoi aurais-tu gratté comme ça à la porte ? Est-ce que..
Quelque chose te faisait-il peur ? De quoi avais-tu peur ?
Je ne pensais pas que le sentiment d'amour prendrait le dessus sur le chagrin, mais je sentais que la peur était en train de gagner. Je t'ai délicatement re-déposé sur le sol et j'ai commencé à me poser pleins d'autres questions. Et comme si c'était fait exprès, la lumière a commencé à déconner.
Alors que ta tête touchait le sol, un de tes yeux est tombé. J'ai hurlé de surprise et je me suis mis dos à la porte. Je t'aimais, mais tu comprends, c'est répugnant. Je ne pouvais détacher mon regard de ton œil, bien qu'il me faisait peur. Et dans cet œil, j'y ai vu comme une lueur. Quelque chose de plus sombre encore, comme un reflet. Tu voulais me montrer quelque chose, me mettre en garde.
Craintif, j'ai lentement tourné mon regard vers l'escalier. La lumière de la salle de jeu déconnait, et par moment c'est comme si l'escalier était plongé dans le noir.
Rien, évidemment.
Je t'ai regardé à nouveau, et la lueur avait disparu.
La lumière s'est éteinte en pétillant, et j'ai regardé à nouveau en direction de l'escalier.
Debout, il y avait la silhouette à la capuche noire dans la voiture, elle paraissait les monter les marches. Elle ne me regardait pas. J'ai arrêté de respirer, priant qu'elle ne me regarde pas.
La lumière s'est rallumée, et elle avait disparu. J'ai soufflé de soulagement et j'ai regardé vers la lumière de la pièce :
- S'il-te-plaît, ne t’éteins pas, j'ai murmuré.
Elle ne m'a pas obéi, elle non plus. Après avoir lutté quelques temps pour ne pas sombrer complètement, l'ampoule ne s'est plus rallumée.
La lumière était éteinte, et la silhouette me regardait. A nouveau, personne ne se trouvait sous cette énorme cape, pourtant je le savais, je savais que ses yeux étaient pointés dans ma direction.
Comme si la peur était devenue courante ce soir-là, je n'ai plus été pétrifié comme la première fois que je l'ai vu. Cette fois-ci, j'ai donc eu l'heureux réflexe de lui claquer la porte au nez et de courir me réfugier dans ma tente de jeux, à l'autre coin de la pièce, celui qui n'a pas été touché par les excréments d'Arnaud.
J'ai sauté sur la fermeture, presque allongé, et j'ai tiré de toutes mes forces pour l'ouvrir, quitte à la craquer. Celle-ci s'est coincée dans la couture, et j'ai redoublé d'efforts pour y parvenir. Derrière moi, j'ai entendu que la porte ne s'était pas complètement refermée, et qu'elle faisait le même grincement que lorsqu'elle s'ouvre. Tout ça se passait dans mon dos, mais j'ai pas eu le cran de regarder. Je faisais comme si rien de ça ne se passait, espérant de tout mon cœur que la chose n'aie pas le temps de me voir.
La zipette remontée je me suis lancée à l'intérieur de cette tente dans laquelle j'avais pourtant passé de si bons moments, et l'aie refermée aussitôt. Cette fois, la fermeture n'a pas de siennes et tant mieux. J'ai juste laissé un petit cran en bas afin que je puisse continuer de regarder ce qui se passait à l'extérieur de la tente, à l'intérieur de la pièce. J'étais dans un cocon protégé par des pouvoirs magiques et aucun méchant ne pouvait y entrer. C'était ma base secrète, là où je programmais toujours les plans de batailles avec mes soldats avant l'attaque. S'il y avait un endroit où j'étais en sécurité et paré à me défendre, c'était bien là. De là où j'étais, personne ne pouvait me voir, alors que je voyais tout.
Je me suis allongé et j'ai placé ma tête juste derrière la fente pour surveiller le champs de bataille. Je n'avais pas rêvé, la porte s'était bien ré-ouverte. Mais malgré ça, plus de trace de l'ombre. Et c'était pas pour me déplaire. La bonne nouvelle, c'est que la lumière, bien qu'en bas des escaliers, leur laissait un peu de lumière. Et donc, si elle revenait, je n'aurai aucun mal à la voir.
J'allais donc passer la nuit l’œil ouvert, montant la garde. L’œil ouvert, c'était bien le cas de le dire ; car plus le temps passait, et plus l'autre me faisait mal. Mais j'étais un dur, et je pourrai tenir longtemps avec cette douleur s'il le fallait.
La douleur est vite devenue insupportable. J'avais l'impression qu'on me plantait des aiguilles dans l’œil, mais je savais que c'était pour mon bien. J'aurai aimé aller le rincer à l'eau, maintenant que le produit devait avoir fait effet, mais je ne pouvais pas bouger de la où j'étais. Quoiqu'il arrivait, mieux valait un picotement incessant à l’œil qu'une mort comme mon chien.
Mon chien... J'ai tourné le regard dans sa direction. Comme si je l'avais oublié le temps de cette frayeur. Encore un moment d'égoïsme de ma part. Lui était là, sans vie, dans un autre monde. Maman me dit que quand on meurt on part au ciel, mais moi je n'y crois pas. Si tous les êtres morts étaient au ciel, il nous tomberait dessus, non ? Il y a bien trop de monde mort pour qu'il puisse tous les contenir. Moi je pense qu'après la vie notre tête quitte simplement notre corps et nous regarde en se moquant de nous, car les morts peuvent se déplacer et faire tout ce qu'ils veulent comme voler.
Mais je savais que mon chien ne se moquerait pas de moi. Il devait probablement être là à nous regarder, ou se frotter à moi en ce moment même pour essayer de me faire un câlin. Le pauvre... Il ne devait rien comprendre à ce qui lui arrivait. Il devait probablement aboyer sans se faire entendre, agiter la queue sans se faire voir. Plus personne ne le promènerait, plus personne ne lui lancerait la balle...
Le seul œil que je pouvais ouvrir pour le moment se remplissait d'eau et je ne pouvais presque plus rien voir du tout. Mon cœur se serrait dans ma poitrine, comme si une partie de moi était morte avec lui. Il avait été comme mon frère.
Et je me devais de veiller sur lui, qu'on ne viennent pas le déranger pendant son éternel sommeil. J'allais donc resté éveillé toute la nuit s'il le fallait, à surveiller que le couloir garde ce même silence qui m'avait tant fait peur il y a peu. Je ne partirai d'ici que quand je serai assuré que nous sommes en sécurité.
Le temps était long, c'est vrai. Mais mes soldats y parvenaient. Il leur arrivait de passer la nuit entière à surveiller le camp.
Les soldats se relayaient peut-être, c'est vrai. Mais ils y parvenaient, je pouvais le faire.
La nuit était terriblement longue, le silence terriblement pesant. Et l'odeur, je l'avais presque oubliée. L'odeur du caca, du pipi, du mort. Je ne connaissait pas encore cette odeur, mais ça ne m'aurait pas déplu de ne pas la connaître. Je comprenais mieux pourquoi les gens vomissaient dans les films.
La douleur me maintenait éveillé, mon œil blessé était un peu ma sirène d'alarme, me lançant un pique dès que je ressentais un coup de fatigue. La douleur maintenait les soldats éveillés, ceux qui voulaient absolument revoir leur famille. Et je voulais revoir la mienne, plus que tout. Elle me manquait.
La lumière éclairait toujours en partie le couloir, mais elle paraissait loin. Comme la veilleuse dans ma chambre, quand j'étais plus jeune. Ma veilleuse qui me permettait de dormir.
Dormir.
Les soldats ne dormaient pas, ils étaient forts !
Je ne suis pas un soldat, et je me suis endormi.

Une seule seconde, promis ! Mon cœur s'était soudainement mis à battre et je me suis réveillé en sursaut. J'étais toujours allongé, à mon poste. Je n'avais quitté la surveillance que quelques secondes, parole d'honneur !
J'ai mis mes mains en jumelles et j'ai jeté un œil dans la pièce. La lumière, le calme, l'odeur. J'étais seul.
Seul... Où était passé Arnaud ?! J'ai regardé de gauche à droite et de droite à gauche. Plus aucun signe de lui. Plus de trace d'excrément, plus d’œil qui se balade à terre. Comment c'est possible ? L'ombre l'avait emporté, ça ne pouvait qu'être ça... J'avais fermé les yeux une seconde, et ça avait suffit à la chose pour s’emparer de lui.
Mon Dieu, si elle l'avait emporté en si peu de temps, que ferait-elle de moi si elle me trouvait, là où j'étais ? Peu importe, mon chien sera là pour me protéger. Même si il est parti, il est toujours là, avec moi. Je sens encore son odeur.
C'est vrai, ça. Je sens encore son odeur, comme s'il était tout près. Pourtant, plus aucune trace de lui, comment c'est possible ? J'ai à nouveau regardé dans la pièce, mais je n'ai pas eu la réponse à ma question.
C'est alors que j'ai entendu un "plouc !". Je me suis demandé ce que c'était avant de voir une autre goutte tomber, juste devant moi. Qu'est-ce que ça pouvait être ? J'ai touché avec mon doigt et c'était chaud comme une larme, comme quand j'ai pleuré il y a encore à peine une minute.
Pourtant, je ne pleurais plus. Et les gouttes ont continué. Une est passée devant mes yeux, et j'ai compris qu'elles venaient du dessus. Avec mes jumelles, j'ai donc regardé vers le haut.
Et je l'ai vu. Voilà pourquoi son odeur était toujours présente. Voilà pourquoi je sentais encore sa présence. Arnaud se tenait au dessus de la tente, accroché à une corde. Elle le tenait par le cou. Il me regardait du seul œil qui lui restait, la langue pendante, et tournant sur lui-même. Il a fait un tour et m'a tourné le dos, un tour pendant lequel j'ai bien vu qu'il était pendu, et que son cou était cassé, vu comment il était tordu. Il a finis son tour et m'a regardé à nouveau. Il paraissait tellement mort, et pourtant, de sa bouche entrouverte, j'ai entendu quelque chose. Ce n'était pas lui qui parlait, bien sûr, c'était comme si quelque chose en lui l'avait dit, d'une voix cassée, à bout de force et sans souffle. Quelqu'un qui, en étouffant, m'a dit : tu m'as abandonné.
Bien sûr que non, jamais je n'aurai fait quelque chose comme ça ! Je lui ai répondu.
Tu m'as laissé tout seul, a dit la voix étouffée.
C'est comme si son cœur s'était remis à battre. J'ai vu ses poumons gonfler et se rétracter. Ses pattes faire de petits mouvements brusques, puis de plus en plus rapides.
Tu m'as laissé mourir ici, Mathéo ! Il avait presque crié, cette fois.
Son corps se mettait à trembler, comme si il avait reçu une décharge électrique.
C'est pas vrai ! J'ai crié à mon tour en pleurant ! Je t'aime, Arnaud.
Sa gueule s'est ouverte, mais ce n'était pas sa langue, qui parlait : C'EST TOI QUI M'A TUE !!! Il a hurlé en tombant sur moi.
J'ai hurlé à mon tour.
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