Jumeaux (français)

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Lauréat
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28 ans, je travaille dans la production de films pour le cinéma, j'aime lire depuis toujours : Houellebecq, Dostoïevski, Camus mais aussi Werber, Moix, Barjavel... Et curieux de découvrir de  [+]

Image de Automne 2016
De la pluie dense. De la boue glissante. Et ce froid automnal en plein mois de juin. Abel glisse et manque de tomber. Une main tendue arrête sa chute. Léon. Ce dernier le remet sur pied et s’éloigne sans un mot. Il ne l’aime pas. Abel le sent.
Deux mois qu’ils se retrouvent terrés dans ces tranchées boueuses, au milieu des puces, des poux et des rats. Aucune fraternité. Juste des pauvres types plantés dans ce décor sans vie. Les uns à côté des autres. Un combat perdu d’avance mais qu’importe, ils sont là, maintenant.
Personne ne les entend plus.
Au début, il y a eu la presse nationale, des directs à n’en plus finir, des articles dans tous les journaux… Puis une nouvelle actualité a balayé leur combat.
Abel le voit au fond de leurs yeux, les gars n’y croient plus – ou pas. Des classes vertes vivifiantes qu’on leur avait promises, il n’y a rien. La boue et la pluie, encore.
Sans discontinuer.
Même les excités, les « casseurs de flics », abandonnent les uns après les autres. On n’a plus vu de matraques depuis plusieurs semaines.
En dehors du monde, voilà comment les voit Abel, des recalés.
Soudain, la cloche d’alerte. Abel lève les yeux au ciel. Leur cuvette est entourée de C.R.S. Il ne distingue pas leurs visages, seulement les casques luisants. On crie autour de lui. Certains récupèrent les barres de fer qui traînent, d’autres s’enchaînent à la cuvette au moyen d’anneaux encastrés sur les énormes blocs de ciment enterrés.
Abel fait partie de ceux-là. Les C.R.S. ne courent pas. Ils avancent en rang serré. Leurs grands boucliers transparents parent parfaitement les coups désordonnés des défenseurs. Ils répliquent tout en descendant dans la cuvette. Ils ont l’avantage du terrain, Abel s’en rend parfaitement compte.
Des volutes de fumée lui chatouillent les narines. L’odeur caractéristique des grenades. Elles viennent d’être lancées. Une toux irrépressible le prend. Il ne voit plus rien. L’eau atténue un peu la portée asphyxiante des fumigènes. Abel a perdu de vue son binôme : celui qui a la clé des cadenas pour le libérer des anneaux en cas d’extrême urgence.
Il s’oblige à rester calme et à respirer profondément. Des mouvements tout autour de lui, flous, nombreux. Soudain la fumée s’écarte ; un C.R.S. devant lui, le bras levé, prêt à frapper. Abel n’a pas le temps d’esquisser le moindre geste, le coup part.
Un bruit sourd. Du métal. Une barre de fer a stoppé net la progression de la matraque. Le C.R.S., surpris, est déséquilibré ; il n’en faut pas plus à Léon pour asséner un coup d’une rapidité déconcertante. Le C.R.S. s’effondre sur le sol détrempé.
— Il est où ton binôme ? Tu as ta clé ?
La voix de Léon est dure. Abel met du temps à répondre. Il n’a pas vu son binôme depuis l’apparition des C.R.S. et leur charge.
Léon peste. Abel sent qu’il ne le laissera pas seul ici sans défense. Le clapotis de l’eau résonne dans la cuvette, les flaques se font de plus en plus profondes. La pluie est violente.
D’autres C.R.S. arrivent ; ils sont de nouveau encerclés. Abel s’essaie à un geste d’apaisement, mais le corps inanimé du C.R.S. excite la meute alentour. Ils se rapprochent.
Un coup de matraque surprend Léon derrière l’oreille. Un cri de douleur, de colère, d’animal blessé. Il titube puis se redresse. Abel capte la haine pure au fond de ses yeux, il le voit s’élancer, la barre de fer en l’air. Les coups pleuvent sur son dos. Il s’effondre. Les coups reprennent de plus belle.
Abel crie. Un long désespoir. Il les supplie d’arrêter. Leurs coups sont trop appuyés, tous dirigés vers la tête ou la nuque. Léon ne bouge plus.
Abel tire sur sa chaîne. Il écarte les C.R.S., il s’approche de la forme recroquevillée dans la boue. Léon respire, il semble sonné. Abel est soulagé.
Il se retourne. Son cerveau explose.

Une odeur de chien mouillé et de pisse. Un banc dur contre son dos. Léon se réveille. Il se trouve dans une salle basse de plafond et sombre. Il récupère ses sensations et remarque deux choses le concernant : une trace de perfusion dans le bras, et un pansement sur la tête, qui l’enserre.
Pourtant, ce lieu ne ressemble pas à un hôpital. Pas ceux dans lesquels il allait en Vendée, en tout cas. Pas de blancheur éclatante, ici, pas d’odeur de produits stérilisés. Une odeur de prison.
Il ne s’y trompe pas, autour de lui, plusieurs personnes : sales, avinées, couvertes de vomissures. Un haut-le-cœur le prend soudain. Il se retient.
Du bruit derrière lui. Un policier le regarde. Un temps puis Léon se détourne vers ses compagnons d’infortune. Il ne reconnaît aucun des zadistes à ses côtés lors de l’intervention des C.R.S. Il est seul en garde à vue.
Son oreille gauche l’élance terriblement. Il s’assoit. Le policier est parti. Il le hèle. Le gardien interrogateur revient.
— Où sont tous les autres avec moi ?
— Quels autres ? Vous êtes arrivé directement de l’hosto. L’inspecteur va prendre votre déposition dans quelques minutes.
Il s’éloigne.
Léon se retrouve alors dans une petite pièce aux murs sales, en compagnie d’un quadragénaire fatigué. La déposition est hachée : on lui demande tour à tour de décrire ses relations avec les occupants de la ZAD, avec le parti du Front de gauche, puis quelles sont les autres cibles. On lui promet de la prison, des travaux forcés, la fin de l’indépendance… Puis on remarque son âge, il est mineur. Ses parents doivent être contactés. Léon se crispe, cela fait plusieurs mois…
Il donne son identité à contrecœur.

Patrick est devant Léon. Il semble soulagé, le regard un peu brillant. Il est venu seul. L’inspecteur fatigué le sermonne, mais Patrick ne l’écoute déjà plus ; il observe intensément son fils, qu’il n’a pas vu depuis bientôt un an. Son visage est émacié, la peau burinée par les éléments, son regard est noir, haineux.
Il fuit le choc croisé. La porte en Plexiglas renforcé s’ouvre enfin, Léon sort de la boîte dans laquelle il était enfermé. Leurs regards se croisent enfin. Rien ne passe dans celui de Léon, un vide immense. Patrick réprime un frisson.
Ils sortent du commissariat d’Orvault. Le soleil est haut. La camionnette familiale est garée devant. Ils y entrent tous les deux. Pas un mot n’est échangé. Patrick démarre le véhicule.
Ils empruntent le périphérique nord. Ce n’est pas le chemin de chez eux. Ils habitent bien plus au sud de Nantes. Léon fronce légèrement les sourcils ; Patrick l’aperçoit du coin de l’œil.
En face d’eux, de l’autre côté du périphérique, le stade de la Beaujoire : leur rituel d’avant. Patrick sourit. Il regarde alors franchement son fils.
— Les Canaris font vraiment une saison pourrie, cette année. J’espère que ce sera mieux l’année prochaine. On pourrait peut-être…
— Je déteste le foot.
Les mots cinglants de Léon. Patrick encaisse. Le reste du voyage se déroule dans un silence de plomb.

La ferme. Comme dans son souvenir, en plus petite, en plus crasseuse.
Léon observe avec un détachement chirurgical la cour pleine de boue, les hangars envahis par la rouille et, au milieu, leur petite maison défraîchie. Une ancienne grange devenue maison, à l’époque de ses grands-parents.
À l’instant présent, il se remémore le jour de son départ ; la même haine, la même rage. Un an. Lui n’a pas changé d’un iota. Il est toujours contre eux, contre tous.
Ses sœurs apparaissent dans l’entrée, sa mère juste derrière. Elles font de grands signes vers la camionnette, vers lui. Il évite leurs regards pleins d’espoir. Il sort de la camionnette et rentre dans la maison, sans un mot, sans un regard.

Léon est dans sa chambre. Après les effusions de sa famille, il a feint un épuisement dû à sa garde à vue. Tout le monde s’est alors précipité pour que son confort fût optimal : le lit fait avec des draps propres, une serviette moelleuse, un verre d’eau fraîche… Les six s’y sont mises, de vraies tornades. Légèrement écœuré par sa propre attitude, Léon s’est laissé faire. Tout pour que cela se finît au plus vite.
Le calme est étrange. L’odeur de propre et celle, légèrement antipathique, du foin qui sèche. Sur le petit bureau, son vieil ordinateur. Dans la commode entrouverte, les pièces de rechange de sa mobylette.
Son ancienne vie minable : les parties en ligne de Counter Strike, les bières à l’arrêt de bus, assis sur sa mobylette : toujours entouré des mêmes têtes.
L’ennui sidéral, total. Le monde entier semble contre lui.
Il ne peut pas rester ici trop longtemps. Il n’y a rien, ici. Il n’y a jamais rien eu, seuls les échecs. La ZAD est la seule chose qui a pu le relancer. Pour oublier les déceptions, les humiliations, les rejets. Il ouvre les fenêtres et respire profondément. Son regard se pose sur son étagère ; les titres des livres l’attirent : des dizaines d’ouvrages sur le cinéma.
Une ancienne passion réprimée, maintenant ; enterrée par d’autres… Une douleur au niveau de l’oreille, sale coup… Il repense soudainement à Abel. Ce petit arriviste est-il encore dans la ZAD ? Triomphant ?
Une bouffée de haine l’étreint.
Une pulsion : sa mobylette doit encore se trouver dans la grange.

Elle est toujours là. Un peu plus rouillée encore que le jour où son père la lui a confiée. Raisonnablement à l’abri des éléments, entourée de toute part de foin mouillé. Léon respire cette odeur pour la première fois depuis un an. Les souvenirs.
Il veut partir, il ne supporterait pas d’être enfermé encore ici. Son oreille l’élance toujours douloureusement. Les lumières de la maison sont toutes éteintes ou presque : il reste celle de sa sœur cadette. Il hésite mais renonce. À quoi bon dire au revoir ? Elle ne comprendrait pas, de toute façon. Léon vérifie le kick sans allumer le moteur, puis les niveaux d’huile et d’essence. Tout semble à peu près en ordre.
Il s’éloigne de la ferme par le chemin, la mobylette à ses côtés. Lorsqu’il estime être assez loin pour ne pas faire trop de bruit, il enclenche le moteur. Il avait oublié le bruit. Pétarade assourdissante. La ferme l’a entendu, c’est certain ; il n’est pas inquiet, son père ne viendra pas le chercher. À la rigueur sa mère aurait pu, si seulement il lui avait décoché un mot, aujourd’hui, un motif d’espoir.
Il sort du lieu-dit de Cezais, encore 150 kilomètres avant de rejoindre sa destination. Il en a pour au moins quatre heures, à la vitesse de croisière du vieil engin.

L’aube pointe le bout de son nez quand Léon aborde la zone de front. Des cars de C.R.S., partout. Il arrête sa mobylette et la dissimule dans les fourrés. Le silence est seulement chahuté par les gazouillis d’oiseaux. Il avance à tâtons jusqu’à la cuvette de terre. Personne en faction. Pourtant, au fond, une dizaine de jeunes hommes dorment profondément, des cadavres de bouteilles jonchent le sol.
Léon peste contre un tel relâchement. Il se demande pourquoi il est revenu, il ne trouve plus beaucoup de sens dans cette lutte, peut-être pour donner une dernière leçon à ceux qui ne sont même pas venus le chercher après son incarcération. Plusieurs mois côte à côte, pour… rien ?
Il dévale au pas de course la pente de terre séchée et se retrouve au milieu des zonards. Une claque retentissante sur la joue de l’un d’eux. La victime se réveille en sursaut avec un petit cri apeuré.
Les autres émergent brutalement de leur sommeil alcoolisé. La panique se lit dans leurs yeux. Léon est satisfait. Ils se regroupent tous autour de lui, penauds. Léon leur sert alors un discours sur l’ennemi, sur la vigilance constante et la lutte qui n’est pas finie. Il a la nette impression qu’on l’écoute mollement, les esprits ne sont plus soumis à ses directives. Il s’inquiète de cette attitude dilettante. Il passe en revue l’effectif, comme pour une petite armée.
Les rangs sont clairsemés. Beaucoup ont décidé d’abandonner, depuis la dernière virée des C.R.S. Léon peste. Il enrage. Abel est parti, il en était sûr ; impossible de compter sur ce gars de banlieue, un de plus à n’avoir ni principes ni discipline.
Une voix proteste contre les derniers mots de Léon. Ce dernier se retourne brusquement, la haine l’imprégnant tout entier. Un mot l’arrête, tranchant : « Coma. »
Les phrases s’enchaînent mais il ne les saisit pas. Il évolue, flou, dans le brouillard de cette matinée-là ; il se remémore les casques luisants de pluie, les matraques, les coups. La terre gorgée d’eau sur laquelle sa tête reposait puis la voix d’Abel, frêle mais cinglante, qui ordonne l’arrêt de la violence tueuse… Puis plus rien. Un énième coup, un choc assourdissant, le bruit de l’os qui craque mais aucune douleur pour venir le foudroyer.
Coma. Abel. Il n’a pas déserté. Il ne s’est juste pas réveillé de ce jour-là.
Le choc est brutal. Léon ne sait pas comment réagir. Il ne dit rien d’abord, puis il les bombarde de questions.
Comment ? Un C.R.S., juste après l’avoir frappé, lui.
Pourquoi n’est-il pas parti ? Il était toujours attaché au sol, c’est tout ce qu’ils savent.
Maintenant, où est-il ? À Nantes, dans un hosto.
Ils sont mal à l’aise, Léon perçoit leur volonté de lui cacher quelque chose. Il enrage et continue son feu de questions. Les réponses sont maintenant espacées, floues. Personne n’a eu le droit de voir Abel, dans sa chambre. Seule la famille y est autorisée.
Il reste concentré sur son souvenir de cette journée. L’erreur de l’un d’eux a provoqué ce coma. Il ne croit pas que ce soit de son fait, il se force à y croire.
Soudain, le cercle des C.R.S. se rapproche, ils ont entendu le vacarme provoqué par Léon : ils sont tout autour de la cuvette. Un sourire mauvais s’étale sur le visage de Léon ; les véritables coupables sont là, devant lui. Peu importent les erreurs des zadistes. Eux, arrogants, brutaux, armés… Ce sont eux qui ont frappé.
Il ramasse une barre de fer, ne donne aucun ordre aux gamins encore en caleçon autour de lui et s’élance vers la montée difficile. Les premières grenades lacrymogènes tournent au-dessus de sa tête et atterrissent au centre du campement de fortune. La fumée se projette rapidement, Léon a bientôt les poumons encombrés ; sa course ne s’en trouve pourtant pas entravée.
La première matraque résonne contre sa barre de fer, qu’il met en opposition en quelques secondes. Le combat commence.
La jeunesse et la rage de Léon lui permettent de parer inexpérience et indiscipline. La fumée cache tout et tous. Les coups pleuvent et se répondent ; il enfonce les lignes et se trouve bientôt encerclé. Impression de déjà-vu. L’un des coups le frappe à l’oreille gauche. La douleur est absolument symétrique à la dernière fois, elle semble même y répondre. Il s’effondre au sol sans pour autant perdre connaissance.
Il revoit alors Abel au même endroit, derrière lui, enchaîné au sol. Abel était enchaîné. Il n’avait pas les clés. Son partenaire l’avait abandonné ; pourtant c’est lui, Léon, qui a créé cette tactique d’enchaînement. Abel était désarmé, seul, sans aucune chance.
Sa faute.
Léon se relève difficilement. Sa rage l’a abandonné, il se sent complètement vide. Il lâche la barre de fer et détale brusquement. Ses opposants ne s’attendaient pas à ce brusque changement ; une brèche s’ouvre devant lui, il s’y engouffre. Il reçoit encore un ou deux coups sur le dos, mais ne se retourne pas. Les C.R.S. ne le suivent pas. Il sort bientôt du nuage de fumée et s’effondre dans un buisson tout proche. Il ne peut plus nier sa culpabilité.

Sur sa mobylette, Léon trace sur les petites routes de campagne. Après quelques heures à ce rythme, il arrive à Nantes. Deux mots en boucle dans sa tête : Abel Saouira.
Il écume les centres hospitaliers nantais : c’est ce que lui ont dit les autres, Abel est à Nantes, quelque part. Les secrétariats s’enchaînent, sans aucune réponse positive. Il se dirige alors vers les proches banlieues.
Il atterrit aux nouvelles cliniques, à Rezé. Une éclaircie de courte durée. Abel se trouve au service de traumatologie, mais seule la famille est autorisée à entrer. Léon acquiesce, fait semblant de sortir et finit par prendre l’ascenseur. Personne ne l’a vu.
Plusieurs chambres défilent, Léon ouvre toutes les portes. Les gens dérangés ne protestent pas ou très peu ; ils sont apathiques. Un malaise palpable.
Puis une autre porte ; il est là, seul, percé de dizaines de tuyaux en tout genre. Un bruit constant de machines, des bips à intervalle régulier. Abel est d’une pâleur maladive, le visage émacié ; la mince couverture ne remue que très faiblement, au rythme de sa respiration.
Léon entre et referme doucement la porte. Il se trouve en face de ce petit con qui se retrouve ici par sa faute. Aucun mouvement d’Abel ; Léon lui touche le bras avec crainte. Aucune réaction. Il s’assoit.
Il remarque alors les nombreux signes de passage : des fleurs, des gâteaux, mais aussi un nombre impressionnant de livres. Léon lit quelques couvertures, des romans, des bandes dessinées et puis des livres sur le cinéma, plus d’une dizaine. Intrigué, Léon commence à les feuilleter : technique de films, financement du cinéma français. Des livres professionnels ; ils sont annotés, des marque-pages, des pages cornées.
Ils avaient le même rêve lointain, tous les deux. Réprimé pour lui aussi ? Pourquoi être venu à la ZAD, sinon ?
La porte s’ouvre, un homme d’une cinquantaine d’années entre, visage buriné, modeste ; s’il est surpris de trouver Léon ici, il ne le montre pas. Léon se lève d’un coup mais l’homme lui fait signe de rester assis.

Un jeune homme est là dans la chambre. Il a l’air secoué. Il repose précipitamment un livre sur la table de nuit. Khaled le regarde avec un profond sourire, encore un des amis d’Abel, qui a fait fi des interdictions de visite.
Pourtant, celui-ci, il ne l’avait jamais vu à la tour Corse. Un soupçon soudain, est-il l’un de ces voyous de Notre-Dame-des-Landes ? Son sourire disparaît. Seulement, le jeune homme ne semble pas anarchiste ; il a les yeux doux, comme Abel. Mais la même flamme haineuse y brille, celle qui a déclenché la fugue de son fils.
Le jeune homme semble emprunté, les joues rouges, la gorge serrée. Aucune parole n’a encore été échangée. Khaled se radoucit soudain, celui-ci n’y est pour rien, il est seulement venu voir son fils. Un jeune au bord de la rupture : une autre vie, un autre passé, mais le même désespoir. Et sans cette fameuse zone à défendre, il n’aurait jamais rencontré son fils. Impossible, leurs différences sont trop criantes.
— Merci d’être là pour Abel. Vous pouvez lui faire la lecture, si vous voulez. J’en suis là, exactement… dit-il en tournant les pages d’un livre sur les réalisateurs anglo-saxons.
— Non, non, je ne veux pas déranger. Je suis juste passé pour le voir. Mais je vous laisse avec lui.
Sa voix tremble, il semble très mal à l’aise. La colère marque toujours de son empreinte les mots qu’il prononce, note Khaled.
— Il ne faut pas y retourner.
Le jeune homme le regarde intensément, une lueur de panique au fond des yeux. Khaled continue.
— Il n’y a rien à réparer, là-bas. La vengeance n’engendre rien d’autre que l’hosto. Ce qui compte, c’est maintenant. La haine doit partir. Il faut t’apaiser, euh…
— Léon, répond-il dans un souffle.
— Abel avait le même regard fiévreux, la dernière fois que je l’ai vu. Les mêmes ombres au fond des yeux, et pourtant…
Sa voix se brise légèrement.
— Il avait raison, votre fils. Vous savez, il n’a jamais laissé tomber, il parlait beaucoup, mais il croyait en tout ce qu’il disait, jamais contre l’action.
Son filet de voix semble ténu, tremblant. Khaled ressent un mélange de fierté et une tristesse sans fond devant ces paroles. Il est absolument certain dans l’instant présent que…
— Mon fils ne se réveillera pas. C’est presque sûr, maintenant. Alors, tu vois où ça l’a mené, tout ça. La haine, comme vous dites tous… Voilà ce qu’on en retire… Laisse tomber, vis, plutôt.
La haine se change instantanément en culpabilité dans le regard de Léon. Khaled la connaît, cette lueur, la même habite au fond de ses yeux noirs.
— Tu n’y es pour rien. Peu importe ce que tu te dis. Libère-toi. Pas déjà, pas si jeune.
Khaled s’assoit et commence la lecture pour son fils.

Léon sort de l’hôpital. Les yeux embués de larmes qu’il n’a pourtant pas versées. Les paroles du père d’Abel résonnent dans sa tête. Les sentiments contradictoires enserrent encore son cerveau. Culpabilité, lâcheté, haine, impuissance. Il enfourche sa mobylette et démarre. Sa direction reste incertaine, il entre sur le périphérique de Nantes, tout à droite de la route. Les panneaux directionnels s’étalent devant lui, Bordeaux, Rennes, Paris.
Les rêves ne sont plus en sursis.

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Utilisateur désactivé · il y a
Précis, cela ressemble à du vécu ! Est-ce le cas ?
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Alexis Genauzeau · il y a
Non non pas du vécu - la littérature sert l'imaginaire !
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Guilhaine Chambon · il y a
C'est un très beau texte que je découvre seulement aujourd'hui n'étant que depuis peu inscrite sur short . C'est bien dommage . Je vous invite tout de même à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page et de vous balader dans mes mots . Très belle journée
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Richard · il y a
les recommandés permettent parfois de découvrir un texte bien après le concours... et devant votre récit je pense que c'est une bonne chose!
félicitation
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Geny Montel · il y a
Un texte captivant et une belle écriture ☺
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Tessa Orel · il y a
Je viens de découvrir votre texte, et je le trouve vraiment bien écrit. Félicitation.
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Alexis Genauzeau · il y a
Merci Tessa.
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Philshycat · il y a
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Arlo G · il y a
Texte écrit comme un polar qui nous tient en haleine. Texte militant sur notre dame des Landes?? Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son TTC le petit voyeur explorateur et son poème Découverte de l'immensité dans la matinale en cavale 2016. Bonne journée à vous
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Caro · il y a
Merci beaucoup c est un texte très poignant...
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Chantal Sourire · il y a
Félicitations !

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