Juliette

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Auteur de théâtre, de nouvelles, de poèmes, scénariste cinéma, télévision et publicité, rédacteur presse, j'aime tout ce qui touche de près ou de loin à l'écriture. On dit que l'on est  [+]

Image de Eté 2016
Avec Juliette, j’ai 208 souvenirs.
Juliette, c’est mon amie. Ma meilleure amie. Avant, je cherchais une amie. Maintenant, je ne cherche plus : j’ai Juliette. Elle travaille pour des assurances, mais elle s’en fout, son métier de rêve, c’est faire 6 enfants dont deux faux jumeaux et avoir une maison avec un dressing vert. Et aussi, dans sa cuisine, une cuisinière en fonte comme dans le temps.
Juliette et moi, on s’est rencontrées au théâtre, on était assises à coté. Et on entendait que nous qui rigolions. Les autres, ils avaient envie aussi, mais les gens, ils n’osent pas. Moi, je m’en fous. Il paraît que rire fort, c’est montrer sa supériorité. C’est quand même mieux que de tenir un flingue ou de conduire une BMW. Moi, les mecs en BMW, ils me font marrer. Pas ceux avec un flingue.
Enfin, Juliette et moi, en vrai elle s’appelle pas Juliette, elle s’appelle Maud, mais on a décidé qu’elle s’appellerait Juliette parce que Maud ça fait con, ça fait produit détachant ; alors, « Juliette » et moi, on riait. On pleurait même. J’aime bien pleurer et rire en même temps parce qu’après, je me sens comme après avoir fait du sport sauf que je ne sens pas la sueur.
Un garçon qui jouait dans la pièce m’avait parlé dans un café et il m’avait donné une place pour que je vienne le soir même. C’est beau un théâtre. Ça sent le vieux et la poussière et il est tout mystique le rideau rouge. Et puis, ça sent une odeur de théâtre, un théâtre. Des fois ça pue, et parfois ça sent.
Au théâtre, on est là, bien éveillé, avec pas de place pour les jambes, quelqu’un qu’arrête pas de bouger à gauche, un qui tape avec ses genoux dans le siège derrière, un qu’est trop grand devant, un qui raconte la pièce et fait ses commentaires, mais parfois, juste à coté, y a Juliette. Et la vie change...
Y a des miracles au théâtre. Fallait s’y attendre : enfermer les gens, les faire s’asseoir tout près les uns des autres, les faire rire ensemble, pleurer ensemble, c’est beaucoup pour des êtres humains, c’est même tout pour certains ! Et c’est même trop pour d’autres ! Mais ceux-là, ceux pour qui c’est trop, ils s’en sortent, en général : ils finissent par « faire critiques- théâtre au figaro ». C’est le comédien qui me l’a dit au café.
Juliette, elle m’a pris la main à un moment que je riais. Je m’en suis aperçue parce que ça me grattait le genou et j’y arrivais pas vu que ma main était dans la sienne. J’étais toute rouge parce que je savais pas si c’était autorisé de donner la main à une fille dans un théâtre... En fait, tout le monde s’en fout parce qu’il fait noir et qu’on voit rien.
Juliette, elle a la peau douce comme la peau d’un bébé tigre blanc né en captivité. On dirait du velours de cristal. Elle avait la main chaude et un peu mouillée. C’était l’été.
Mon cœur résonnait fort, on aurait dit qu’un type en BMW avait laissé son poste allumé devant le théâtre. J’osais pas regarder du coté de Juliette. J’entendais juste son rire qui décollait comme le concorde mais en plus petit.
Juliette elle m’a dit qu’elle avait pris ma main parce qu’elle était là et qu’une main, ça se prend. Sinon, la main, au théâtre, elle sert à rien. A part à la fin pour applaudir. Juliette, elle dit que j’ai une main à pêcher le saumon dans le Colorado. Elle dit que ma main, c’est un hameçon et que c’est normal que je traîne des gros poissons pleins de mucus vu que je se suis montée « fin en bas de ligne ». J’y comprends rien à la pêche, mais c’est joli, je trouve.
Juliette, elle sait parce qu’elle a été élevée par sa grand-mère à la campagne. « La campagne, c’est exactement comme à la ville, mais à campagne ». Surtout pour Juliette....
Juliette et moi, on est parti à la montagne une fois. C’était hyper chouette. Juliette, elle connait tout un tas de noms d’oiseaux et de fleurs. Moi, je connaissais seulement leurs couleurs. L’été, à la montagne, c’est tout vert. C’est vert comme c’est blanc quand il y a de la neige. Nous, là-bas, on marchait dans l’herbe. Pieds nus. J’adore être pieds nus. Surtout dans l’herbe ou dans l’eau froide. Mais faut faire gaffe, parce que, à la montagne, il y a les vipères qu’ont la langue et le dessus de la tête en V.
C’était chouette de marcher dans les près pieds nus. Y avait des papillons gros comme des oiseaux et des oiseux si gros que ce sont plus des oiseaux, mais des aigles.
Les chèvres, elles se cognent tellement contre les rochers, ah oui, parce que je vous ai pas dit mais à la montagne, il y a vachement de rochers, oh si vachement, et les chèvres et bien elles ont leurs cornes tout en tourbillon sur les cotés à force de se cogner dessus ! Ça leur fait des spirales derrière les oreilles comme la princesse Leïa dans la guerre des étoiles.
On pique niquait dans l’herbe sur une couverture douce avec des carreaux rouges, jaunes, et blancs que sa grand-mère lui avait offerte. On mangeait des fruits, des légumes, du saucisson. J’adore le saucisson parce que ça sent les pieds qui puent une bonne odeur. Le fromage, là bas, il pue les pieds qui puent à cause de la sueur dans les Adidas et ça j’aime pas.
On grignotait du melon avec les abeilles, du saucisson aux fourmis et des abricots à la chenille. Elles sont vachement grosses les chenilles à la montagne. J’en avais jamais vues des aussi grosses. On aurait dit des zizis multicolores. Moi ça me faisait peur. Je voulais pas y toucher. Il parait que ça donne des boutons en plus, et que ça gratte après.
Juliette, elle, elle les prenait entre deux doigts et elle jouait avec. Elle leur parlait, leur murmurait des trucs. Pis après, elle les laissait partir en leur faisant un baiser, vu qu’elle pourra plus quand ils seront en papillons.
D’autres fois, avec Juliette, on se baignait dans les torrents. Ça caille les torrents ! Quand tu ressors, t’es bleue marine ! « Ca fait très bourgeois le bleu marine » elle dit, Juliette, en se pinçant la bouche.
Elle est vachement belle, Juliette. Elle a deux grands yeux bleus. De grandes boucles jaunes qui lèchent ses joues toutes roses. Elle a plein de grains de beauté, et même un sur la fesse. Je le sais parce qu’on se baignait vachement nue dans le torrent.
Le plus dur avec le torrent, c’est d’entrer dedans, après, c’est de rester. « L’eau fait 8 degrés » m’a dit Juliette. C’est à cause qu’elle vient de la neige qui fond en haut, là où c’est tout blanc.
Là-haut, il y a personne, tellement c’est encore l’hiver. Même pas les chèvres de l’espace, là. Moi, j’ai dit à Juliette qu’on devrait peut être monter tout en haut pour dire à la neige que c’est l’été. Parce que c’est normal qu’elle reste, la neige, vu que personne lui a dit que c’est l’été. Ça me faisait de la peine de la voir se cailler comme une couillonne, la neige... tout seule, perchée là-haut, le cœur toujours en hiver.
Juliette, elle a rigolé et m’a répondu qu’elle, elle aimait bien le blanc, que ça la gênait pas.
C’est normal : ses seins, à Juliette, ils sont tout pointus et tout blancs comme le haut des montagnes, alors elle va pas dire que c’est moche !...
Avec Juliette, on rigolait vachement parce que dès que l’eau touchait nos cuisses ou notre ventre, nos seins devenaient durs comme de la glace. Ça faisait presque mal. Après on s’envoyait de l’eau avec les mains, ça faisait du bien vu qu’il faisait vachement chaud !
Avec le soleil, Juliette, on aurait dit un trésor inca tout en or. J’étais vachement riche à ce moment là. Vachement. Plus riche que le plus riche.
Après, on séchait sur la couverture. C’est bon le soleil ! Et là, j’ai remarqué un truc magique, sensas. A chaque fois qu’on séchait nue au soleil, Juliette me récitait des poèmes qu’elle avait lus dans des livres de sa grand-mère, à part « Fernande » qu’est une chanson qui « lève les drapeaux plus haut que la marseillaise », comme disait Juliette. Et bien là, il y avait toujours un papillon, moitié blanc, moitié orange et marron, qui se posait sur son téton. Et il ne bougeait plus. Pendant des heures. Comme le berger qui gardait les chèvres de la guerre des étoiles un peu plus haut, et qui nous regardait assis sur un rocher. Il était pourtant à 80 ou 100 mètres, et en pente en plus, et bien, il regardait le papillon posé sur Juliette. On dit que les garçons sont des cochons, c’est pas vrai : il y en a qui regardent juste les papillons...
Après les vacances, avec Juliette, on ne se quittait plus : on se voyait tout le temps !!! On rait, puis des fois pas. On avait remis nos chaussures. Pourtant y avait plus de vipères avec le V sur la langue et la tête.
Et puis, Juliette et moi, un soir, on est retournée au théâtre pour voir « Bérénice » de Racine. On avait envie de rire ! On s’est assise dans la salle. On a donné des sous à la fille qui place. Elle jouait bien. On a tout de suite vu que « Bérénice », c’était une tragédie parce qu’elle souriait seulement par politesse, la fille. On s’est marré quand le rideau qui sentait un peu le moisi s’est ouvert. Tout allait bien. La personne assise derrière moi tapait dans mon siège. Mon voisin bougeait tout le temps. Trois rangs derrière, une dame faisait ses commentaires tout hauts et le monsieur devant moi mesurait au moins 1 mètre 88. La pièce était vachement bien. Je riais, je rigolais. Juliette, elle, elle ne riait pas.
J’ai pas compris sur le coup. C’est quand j’ai vu qu’elle pleurait que j’ai compris. Elle avait pris la main de son voisin, un jeune homme qui pleurait lui aussi. Ils pleuraient tous les deux. Unis.
Leurs larmes synchronisées coulaient et l’eau des torrents à 8 degrés glaçait mon sang. Mes seins durcis me faisaient mal. Le soleil des projecteurs ne me réchauffaient plus. Je caillais. Juliette était grandiose de tristesse. La fin de la pièce est arrivée. Les applaudissements m’ont giflée et re-giflée. Encore. Et Encore. Me scarifiant le cœur jusqu’au sang comme des ongles de femmes qui déchirent la peau pendant l’amour. Juliette s’est levée. Elle a salué. Lui aussi. Main dans la main.
C’est quand ils sont partis que j’ai compris. Le garçon avait un papillon blanc et orange et marron brodé dans le dos.
Juliette est partie sans se retourner.
J’ai gardé nos deux billets de ce soir-là. Sur un billet j’ai écrit « Juliette » et j’ai dessiné un cœur à la place du point du i. C’est ce ticket. Il est là. Je vais le jeter. Je dois le jeter. C’était il y a longtemps maintenant.
Demain est un grand jour : je me marie avec un homme qui, sur le bras, a tatoué un saumon.

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Juliette · il y a
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