Julia

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Jean-Louis Ermine travaille dans la recherche scientifique. L’imaginaire, et notamment la science-fiction, est son autre passion. Il a publié un essai sur la SF française « Météore  [+]

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Half of what I say is meaningless

 
Le titre de la chanson est Julia. Ça a été écrit par John Lennon, en 1968. Incroyable ! S'il savait que maintenant...

Peut-être que, comme le disent les paroles de la chanson, ça ne veut rien dire, mais il faut que je chante cette chanson, que je la répète, encore et encore. Il me faut lutter contre le bruit informe qui me submerge, même si je sais que c'est sans espoir.

Je n'en ai plus pour longtemps. Je n'ai pas les moyens de résister à la police du son. Mes tampons protecteurs sont vrillés sur mes oreilles, mais leurs fréquences mouvantes arrivent à me pénétrer.

« Les Maîtres du Bruit », c'est l'appellation qu'ils se donnent. Et ils ont raison, ces brutes. Rien ne leur résiste. Ils ont trouvé le bon moyen. Ils me font sourire les anciens avec les histoires qu'ils colportent sur les moyens de répression du temps passé : bombes rayonnantes, fusils autoguidés, paralyseurs électriques, matraques multifonctions. Ils n'avaient pas prévu ça, nos vénérables ancêtres !

Balayée la répression à l'ancienne, finies les émeutes qu'on disperse à la matraque ou aux gaz lacrymogènes. Il suffisait d'y penser, et on a vite mis ça au point. Une bonne dose de bruit, un rythme infrasonique obsessionnel, des fréquences variables dans l'aigu étudiées juste ce qu'il faut pour faire vibrer les bons neurones, et les gens tombent comme des mouches, au bord de la démence, même s'ils ont des bouchons d'oreilles protecteurs, car les autres arrivent toujours à trouver les résonances !

C'est l'idéologie de la destruction sonore, organisée par les psychologues et les techniciens du pouvoir. Silence obligatoire, planifié, réglé, étudié pour entretenir la peur du son chez les gens.

Il paraît qu'autrefois, les gens avaient des milliers d'appareils à son, qu'ils étaient habitués, qu'ils écoutaient ça régulièrement, à plus ou moins forte dose. C'est ce que racontait mon grand-père. Mais ça ne ressemblait pas à l'arme de la police du son. Celle-ci est apparue dans la période de décadence, où les psychologues et leurs ingénieurs calculaient précisément des sons particuliers pour déterminer des effets spécifiques sur les gens, pour, comme ils disaient, « leur plaisir ». C'est la période de la fin de la « Musique ».

Ça y est, j'ai prononcé le mot maudit : la Musique ! C'est ce qu'ils ont réussi à éliminer dans leur grand holocauste culturel. La Musique n'existe plus de nos jours, elle est interdite, remplacée par le son et le bruit, réduite paradoxalement au silence. Désormais, seul compte le silence, qui peut être fait de bruit blanc, de sons désarticulés. Le monde baigne dans un océan sonore qui n'a plus de sens, plus d'harmonie.

 

But I say it just to reach you, Julia

 

Aide-moi Lennon ! Ces brutes de la police du son sont en train de rechercher mes fréquences résonnantes. Le bruit s'amplifie à travers mes os, ma chair, mon sang. Le studio clandestin où je me suis retranché n'est qu'une bien maigre protection.

Cela fait dix ans que j'ai découvert le mot « Musique » et sa signification. Et j'ai compris alors sur quoi reposait le pouvoir et tout ce qu'il avait détruit pour asseoir sa dictature. C'est pour cela que je suis rentré dans la résistance, et que j'ai commencé à constituer le réseau. Avec une dizaine de camarades, on a très vite mis en place les protocoles d'isolement pour éviter sa destruction en cas de capture de l'un d'entre nous. On communiquait via un réseau de serveurs disséminés qui se dupliquait sans cesse aux quatre coins de la planète, rassemblant tous les travaux de tous les réseaux de résistance comme le nôtre, mémoire vive indestructible de notre combat.

On avait un objectif fixe dans l'œuvre globale de la reconstruction de la Musique. Nous, on s'occupait d'un groupe de quatre personnes qui avaient vécu dans la deuxième moitié du XXe siècle, et qui, semble-t-il, avaient eu une très forte influence. Bizarrement, ils s'étaient donné un nom collectif : « The Beatles », mais ils s'appelaient John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, et Ringo Star. En dix ans, on a fait du bon travail. Ça n'a pas été facile, mais on avait la foi. On a reconstitué des appareils enregistreurs, on a été voir des anciens, qui nous ont parlé d'une drôle de façon (en cachette, bien sûr). Ils appelaient ça « chanter », et c'est comme ça qu'on a appris. On avait quelqu'un de très érudit avec nous, un professeur, qui a redécouvert une écriture bizarre qui permettait de noter la manière dont parlaient ces gens. C'est sûrement une découverte primordiale, qui a dû réjouir l'ensemble des réseaux connectés aux serveurs. Malheureusement, c'est le professeur que la police du son a découvert le premier, il y a sept ans.

Nous, on a fouillé partout, interrogé des centaines de gens, et ce n'est pas facile, avec la terreur qui règne. On a même eu accès à des archives interdites, qu'on a retrouvées dans des ruines, œuvres des Maîtres du Bruit, des choses qu'on appelait « disques ». Je ne sais pas comment on arrivait à sortir de la Musique de ces choses-là, mais quelqu'un d'un réseau trouvera certainement un jour. On a réuni des centaines de documents sur la vie et la Musique de ces « Beatles ». Régulièrement, on a tout mis sur les serveurs. Entre nous, on a même appris à chanter. Maintenant, je connais par cœur des dizaines de chansons de Lennon et Mac Cartney. Moi, je trouve que c'est extraordinaire, ça me fait ressentir des choses inconnues jusqu'alors. Mais c'est sans doute parce que ça correspond à un idéal chez moi. Je ne sais pas si c'était comme ça à leur époque. On a voulu les faire mourir une seconde fois. Mais nous, nous les avons sauvés.

Pour combien de temps ? Je n'en sais rien. Notre groupe a été décimé petit à petit. Au cours des années, la police du son nous à découvert un par un. Je suis le dernier, et je n'en ai plus pour longtemps. J'ai détruit tout ce qui pouvait être compromettant dans ce studio où notre équipe reconstituait la Musique des Beatles.

 

Morning moon calls me

 

Adieu Lennon. Ta chanson m'aura permis de tenir un peu plus longtemps. Les murs du studio se fissurent. Bientôt, ce sera mon tour. Mais je sais que tout est stocké dans les serveurs, quelque part. Notre travail ne mourra pas avec nous. D'autres reprendront, et un jour viendra... Enfin, il faut que je me dise ça, je ne veux pas mourir pour rien.

Les vibrations deviennent de plus en plus fortes.

 

I can only tell my heart

 

Au revoir Julia. Je vais être « insonorisé » comme on dit maintenant. Il paraît que John Lennon a été abattu par un fou, devant chez lui à New York. Il a reçu cinq balles dans le corps. Au fond, ce n'est pas plus mal.

 

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JAC B · il y a
Un scénario original qui fait du son une torture , une arme d'oppression dans des temps indéterminés alors que l'on dit que la musique adoucit les moeurs. Une bonne idée que de ponctuer le texte des paroles d'une chanson des Beatles. Un texte agréable à lire. Bonne continuation Jean-Louis.
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Jean-Louis Ermine · il y a
Merci. La musique est effectivement une arme d'amour normalement, et il faut défendre ça. John Lennon avait écrit cette chanson pour sa mère, morte dans une accident de voiture !
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Mitch31 M · il y a
Pour un musicien comme moi un monde sans musique, sans chanson, ce serait l'horreur absolue. L'idée est très originale, sachant qu'en quelques lieux ce monde totalitaire et intégriste existe bel et bien.
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Jean-Louis Ermine · il y a
Merci ! Profitons donc de notre monde, avec la musique que nous aimons. Défendons la aussi !
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Ombrage lafanelle · il y a
Récit qui nous plonge dans un monde dystopique où la musique est censurée et où le silence règne. J'ai trouvé l'idée générale très originale. Un monde où le plaisir des oreilles est interdit. Vraiment, j'aime beaucoup. Tant par son fond que par sa forme. Et le parallèle avec John Lennon est intéressant, je me demande par curiosité pourquoi lui? (Ou bien j'ai manqué l'essence du texte).

Je vais de ce pas aller écouter une chanson. Trop triste un monde sans musique.

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Jean-Louis Ermine · il y a
Merci Ombrage ! Oui, il faut sans cesse écouter de la musique. Et celle des Beatles touche particulièrement le coeur. C'est une de mes préférées, vous l'avez compris.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit qui est angoissant , où la perte de la musique signifie aussi la perte d'une identité humaine .
Si l'âme ne chante plus , il ne reste qu'une enveloppe vouée à la mort .

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Jean-Louis Ermine · il y a
Merci Ginette. La musique est la politesse du coeur. Sans elle, il ne reste que la brutalité !
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Doria Lescure · il y a
récit futuriste inquiétant, où l'on se trouve sous une dictature qui a banni la musique et le chant du monde. le narrateur résistant est bien campé et porte ce combat antitotalitaire avec une certaine force. Il y a une certaine résonance avec les thèses totalitaires islamistes qui bannissent le chant et les musiques et c'est bien ce qui fait assez froid dans le dos parce que cette fiction finalement, n'en est pas une.
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Jean-Louis Ermine · il y a
Merci Doria. Les totalitarismes sont de tous bords et de toutes époques !
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Chantal Sourire · il y a
Un texte original, la musique nécessaire à la vie !
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Jean-Louis Ermine · il y a
Vous l'avez dit Chantal, la musique est essentielle ! Merci

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