J'irai tuer le président

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J'écris des trucs y parait ? ah bon, première nouvelle  [+]

Image de Été 2021
Il y a trois semaines, Medhi est mort. Comme de son vivant, il a essayé de ne pas faire de vague et a échoué avec virulence. Il s'était dit (ce n'est pas moi qui lui place ces mots dans la bouche, mais bien lui qui l'a écrit tel quel dans la lettre) que partir se suicider en hautes montagnes par temps de tempête était une brillante idée s'il ne voulait pas que l'on retrouve son corps, ce qui, alors, était le cas. L'intention était louable, mais le plan rata misérablement. Enfin... La partie suicide s'est bien passée, mais la partie discrétion beaucoup moins bien. Le randonneur qui tomba sur lui va devoir suivre une longue et coûteuse thérapie.
Dans sa lettre, il a écrit beaucoup de choses. Toutes me sont destinées ; il a pris le temps de faire les choses bien et a rédigé une longue lettre pour chacun de ses proches. Et comme j'étais son ami le plus fidèle, la mienne est vraiment, vraiment très longue. Il aurait pu la publier dans un petit ouvrage et le vendre plutôt facilement, je pense. Elle est bien écrite, qui plus est. Medhi était doué avec les mots.
Je crois qu'il a tenté de faire une fresque de tous nos souvenirs. Il commença à notre rencontre et dépeignit le portrait de notre amitié jusqu'à ce jour. Nous nous sommes connus alors que nous savions à peine parler. Nés dans la même cité à Paris, et élevés dans le même immeuble. Ma mère était très amie avec la sienne, avant que cette dernière ne meure « accidentellement » d'une mauvaise chute dans l'escalier. Le petit copain de l'époque n'avait pas été poursuivi en justice. Nous avions dix ou onze ans, alors. Il est parti habiter brièvement en famille d'accueil, et puis il est venu chez nous, parce que la famille d'accueil ne le traitait pas bien. À partir de là, nous ne nous sommes plus jamais quittés. J'ai trente-sept ans, aujourd'hui.
Medhi avait un truc avec les souvenirs. Il ne cessait de se les passer en boucle et en racontait toujours des bribes autour de nos thés fumants, le soir. Mais l'un de ceux qu'il écrit dans la lettre, parmi tant d'autres, a retenu mon attention, surtout parce que je ne m'en souviens pas du tout.
D'après lui, nous avions six ans, peut-être légèrement moins. Je le crois sur parole ; sa mémoire était bien meilleure que la mienne. Nous étions perchés en hauteur sur le bloc en béton à dimension artistique du terrain vague, les pieds dans le vide, la nuit étirant son bandeau étoilé au-dessus de nos têtes. D'après Medhi, c'était une soirée lugubre, et il s'était fait passer à tabac par son beau-père du moment dans l'après-midi. Sous la lumière des astres, sa peau ressortait avec des ecchymoses et violette. Il écrit que deux jours auparavant, ça avait été mon tour, mais je m'en sortais plutôt bien. Mon père avait beau être un psychopathe, il ne comptait pas finir en prison et ne m'avait jamais battu qu'en dessous des clavicules. Nous compatissions l'un pour l'autre de nos mots enfantins divagants quand le sujet de l'injustice est apparu. Même enfant, j'avais un penchant pour les questions métaphysiques, et durant des années je me suis bien trituré l'esprit avant de sombrer inexorablement dans un nihilisme maladif.
— C'est injuste, s'est écrié mon moi du passé, écrit-il dans sa lettre.
— C'est vraiment que maintenant que tu t'en rends compte ?
— Non, je veux dire... merde, quoi. On devrait faire quelque chose.
Merde était un gros mot nouveau. Nous osions à peine le prononcer. Les enfants que nous étions avaient étudié l'idée en silence sans qu'aucun de nous deux ne soit frappé par l'illumination du siècle. Finalement, Medhi gamin a regardé ses mains et a dit :
— J'sais pas ce qu'on peut faire.
— J'irai tuer le président, ai-je apparemment avancé avec aplomb, avant de m'expliquer. Merde, c'est de sa faute, tout ça.
— Pourquoi ? Il m'a jamais frappé, ce mec.
— C'est à cause de lui qu'on habite ici. Parce qu'on est arabes.
— Tu racontes n'importe quoi.
— C'est ma mère qui le dit. Elle dit que le président il range les Arabes tous ensemble et il fait en sorte qu'on crève tous seuls comme des grands. Comme ça, on peut pas dire que c'est d'sa faute.
— Tu crois ?
J'ai considéré ce que j'avançais, peu sûr de moi.
— Peut-être.
— Et tu vas le tuer.
— P'têt bien, ouais.
— Comment tu vas faire ?
— Je sais pas. Je vais l'empoisonner. Ou alors je lui tirerai dessus.
Le souvenir s'arrête à peu près là. C'est, à mon humble avis, un instantané plutôt fort. Depuis que j'ai lu la lettre, je ne cesse d'y penser, et je suppose que Medhi avait réfléchi à la même chose que moi vis-à-vis de cette histoire. Après tout, je n'étais jamais allé tuer le président, et Medhi s'était tué pour échapper à sa mémoire trop bonne pour pouvoir être supportée. Il se souvenait de tout. Du meilleur, de nos années de jeunesse, de nos fêtes, de nos coups foireux, de ses histoires amoureuses bancales, de l'odeur de sa mère, de celle du stand de frites qui se tenait devant le collège le mercredi après-midi à la sortie des cours ; mais aussi du pire, des coups, des insultes, des aiguilles qui traînaient sur la table basse, du bruit des viols, d'autres choses qu'il ne m'a jamais dites, parce qu'il ne voulait pas, ou peut-être parce qu'il n'y arrivait pas. De tout.
Même adulte, avec une vie rangée et satisfaisante, une femme et un chien bien élevé, les souvenirs ne le laissaient pas tranquille. Ils le réveillaient la nuit, ils faisaient trembler ses mains, ils rendaient son café amer. Ils avaient empoisonné son esprit et son existence. Alors il y avait mis un terme. Medhi avait toujours été comme ça : dithyrambique et premier degré.
Je ne vais pas mentir. Je savais comment il allait finir depuis des années. Je l'avais retenu quelques fois auparavant. Je l'avais ramassé quelques autres. J'ai fait de mon mieux avec mon pouvoir et mes arguments fumeux, bien qu'honnêtes. Je suppose que j'ai raté, cette fois-ci.
Je m'excuse de ne pas être plus larmoyant, mais ce n'est pas le genre de la maison. Je suis triste, bien sûr. Il me manque, bien entendu. Je n'arrête plus de réfléchir, depuis que j'ai appris la nouvelle. Et je me pose une question, inlassablement, et que voici.
Aurais-je dû, du haut de mes six ans, rétablir l'égalité des chances ? Aurais-je dû tirer sur les gens qui nous voulaient du mal ? Aurais-je dû, finalement, tuer le président ?
Medhi n'est plus là. S'il avait encore été de ce monde, il se serait foutu de ma gueule.
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Eve Lynete · il y a
Mots inconséquents des enfants ?
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Mireille Bosq · il y a
Terrible d'une froideur voulue de la première à la dernière ligne. L'histoire liée par l'amitié et une existence entrevue sans avenir de deux jeunes des cités. Le premier se suicide, le second écrit bien.
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Dominique Claire Fabre · il y a
Excellent. Bien écrit, très vivant et sobre sur un coeur de sujet hyper sensible
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Julien1965 Dos · il y a
L'enfance dans une "cité", des mots sensibles d'enfants issus de l'immigration et les étapes de la vie qui font que le lien entre eux n'est plus comme avant. Un très beau texte, dense, sans être trop explicite.
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Oriel · il y a
L'écriture est tellement juste, sans un mot de trop et l'émotion circule vraiment.
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JAC B · il y a
J'aime beaucoup le ton spontané et familier de ce texte. Il convient bien à l'histoire. Le sujet pose des questions sensibles terriblement humaines, ce sont des perceptions qui peuvent prêter à polémiques mais la chute toute en dérision avec ses questions les désamorce. Les personnages celui qui raconte et celui qui est évoqué sont de chair et d'âmes, ils sont touchants , je like Charlie.
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Randolph B. · il y a
Une tension habite ce récit, deux vies, une amitié...et tout le reste !
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Carl Pax · il y a
Le joli portrait d'une amitié, l'écriture est fluide et pleine d'humanité, et décrit des vies dramatiques sans tomber dans le pathos
.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Deux destins qui diffèrent alors que l'enfance les réunissait .
Un regard lucide et cynique .

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Fred Panassac · il y a
Des souvenirs crédibles et attachants à la lumière d’un présent douloureux.
On imagine très bien les rodomontades de l’enfant en écho aux propos de sa mère.
Bien écrit et émouvant, regard d’adulte sur lui-même et son ami, et les enfants qu’ils étaient.

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