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En compétition

Paris 1938.

Ma grand-mère habitait juste au-dessus d'un magasin de jouets. Tous les samedis, je lui rendais visite. Une tasse de chocolat chaud et des tranches de pain d'épices m'attendaient. Elle me recevait avec amour, sachant que je n'allais pas me jeter sur le goûter mais que j'allais descendre au magasin pour jouer avec la fille du propriétaire qui avait mon âge. 12 ans. Le sourire en coin, ma grand-mère m'y envoyait d'ailleurs avec plaisir. Elle adorait Anne-Lise.

Au début, je descendais pour jouer, mais elle ne jouait pas avec moi. Elle lisait. Alors son père me montrait avec enthousiasme ses dernières acquisitions et m'invitait à les tester.

Mais jouer seul n'a rien de bien passionnant. Sauf que de regarder Anne-Lise me suffisait. De temps en temps, elle abandonnait ses lectures pour me reprocher mon manque d'intérêt pour la littérature. Jusqu'au jour où elle me fit une proposition.

— Si tu lis Les trois mousquetaires, tu pourras m'embrasser sur la joue !

Je n'en croyais pas mes oreilles. Je détestais la lecture, je protestai en lui rétorquant que cela était au-dessus de mes forces et que le livre avait trop de mots et donc de pages. Mais, elle savait que pour un baiser d'elle, j'étais prêt à me damner.

— Sache que je te poserai des questions pour avoir la preuve que tu as bien lu le texte. Et ne descends pas tant que tu ne l'auras pas fini, ajouta-t-elle, convaincue que j'allais me plonger derechef dans les aventures de D'Artagnan.

Je n'osais plus descendre jouer les samedis. Je savais pourtant que le jeu qu'elle me proposait en valait la chandelle. Mais lire, quelle horreur ! Je m'y résolu néanmoins. L'exemplaire que possédait ma grand-mère du livre de Dumas accompagnait désormais mes goûters. J'adorais le chocolat et le pain d'épices mais c'est le livre que je dévorais tant l'histoire me plaisait.

Je descendis quelques semaines après au magasin. Anne-Lise ne leva même pas la tête. Son père me salua heureux de me revoir et me tendit une locomotive noire et rutilante que je faisais semblant d'examiner. Lorsqu'il s'éloigna pour s'occuper d'un client impatient, Anne-Lise abandonna sa lecture et me dit avec dédain :

— Tu en as mis du temps pour lire ce livre !

— Comment sais-tu que je l'ai lu ?

— Je le sais, je le lis dans tes yeux.

— Je peux donc t'embrasser sur la joue ?

— Pas encore. Il m'en faut la preuve.

— Vas-y pose tes questions.

Et elle m'en posa, et j'y répondis avec enthousiasme. Ses yeux approuvaient mes réponses.

Elle me tendit sa joue et me demanda de faire vite car son père n'était pas loin et pouvait nous surprendre à tout moment. Elle ajouta avec malice au moment où mes lèvres effleuraient sa joue :

— Si tu lis Moby-Dick, Pierre, un autre baiser t'attend.

Et je découvris ainsi Melville, Dickens, Twain, Féval et bien d'autres auteurs pour une bise en cachette, pour un baiser volé.

En juin 1940 alors que la France venait de capituler devant l'Allemagne. Anne- Lise me mit au défi de lire Le rouge et le noir.

— Ah non, Stendhal c'est imbuvable. En plus, le rouge et le noir sont les couleurs du brassard nazi !

— Si tu lis ce livre, tu pourras m'embrasser sur la bouche, dit-elle en souriant.

Vous imaginez la suite. Je me mis à le lire, lentement, très lentement. Julien Sorel ne m'inspirait pas du tout mais la perspective du baiser sur la bouche était bien plus forte que mon aversion pour la lecture. Il fallait que je termine ce monument. Ce que je fis en automne de cette année-là.

Ma grand-mère me recevait avec amour mais n'avait plus la force de me préparer son chocolat. Et je passais l'embrasser en coup de vent, le soir après l'Université. Le magasin de jouets était fermé. Le couvre-feu régnait et Sorel occupait mes nuits tout comme Anne-Lise occupait mes rêves.

Puis un samedi de cet automne encore clément je m'en fus au magasin de jouets. Ma grand-mère attendrait, j'allais voir Anne-Lise pour la convaincre que j'avais bien lu ce livre. Pour un baiser sur la bouche.

Le magasin était fermé. Des inscriptions écrites à la chaux parsemaient la devanture. « Sales juifs » et autres commentaires racistes plus ignobles les uns que les autres salissaient le magasin de mon enfance, juste au-dessous de l'appartement de ma grand-mère. Je grimpai à l'étage hors de moi.

— Mémé, que s'est-il passé ? Pourquoi le magasin est fermé ?

— Ils ont dû s'enfuir, le père d'Anne-Lise avait très peur pour sa famille. Ils sont partis il y a une semaine en direction de l'Espagne. Dieu sait où ils peuvent être à présent.

Elle avait les larmes aux yeux. Le rouge sang me montait à la tête et le noir de la guerre et de l'occupation me faisaient craindre le pire.

— Anne-Lise a laissé un mot pour moi ?

Grand-mère ne répondit pas. Elle hocha la tête et se retourna pour que je ne la voie pas pleurer.

Elle mourut deux ans plus tard. Mes parents avaient pris la décision de vendre l'appartement après la guerre. Il ne me restait plus rien.

À la fin des années 50, lors d'une réception à l'Ambassade du Chili, à laquelle j'avais été invité car je venais de publier un livre sur le désert d'Atacama, une femme s'approcha de moi. Anne-Lise.

— Alors Pierre, on ne reconnaît plus ses amis ?

— Toi, toi, que fais-tu ici ?

Les questions se bousculaient dans ma tête, je balbutiais ahuri par le bonheur de la voir.

— Je travaille à l'Ambassade. Je viens d'arriver. Nous avons eu la chance d'arriver en Espagne, un acheteur de trains électriques que mon père connaissait bien nous a accueillis et de là, deux ans plus tard, nous sommes partis nous installer au Chili, papa est décédé et Maman tient une boutique. Une petite boutique de jouets à Santiago. Je suis traductrice ici. Et toi, tu fais quoi ?

— Tu vas rire, mais j'écris des livres de voyage. J'écris grâce à toi. Je suis heureux de savoir que la guerre vous a épargnés...

Elle se jeta alors sur moi et m'embrassa sur la bouche.

— Mais je ne t'ai pas prouvé que j'ai lu Le rouge et le noir...

— Si, on ne peut pas être écrivain si on n'a pas lu cette merveille.

Nos enfants sont des lecteurs compulsifs. Mais outre l'amour des livres, c'est leur collection de jouets qui impressionne. Tous les samedis ils invitent leurs amis à un chocolat accompagné de pain d'épices avant d'aller jouer ou lire.

Anne-Lise a réussi a racheter la boutique de son père et a demandé à sa mère de venir la tenir.

Paris, 1968.

 

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Joan · il y a
Voilà une nouvelle magnifique. Je ne sais pas si elle est imaginaire ou inspirée d'une vraie histoire mais elle est émouvante.
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Taciturne · il y a
Merci Joan. Une histoire imaginée mais chacun peut la pendre comme il veut. Je la trouve un peu édulcorée à la fin. Peut-être juste pour dire que dans la lecture est notre salut, à tout point de vue.
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Samia.mbodong · il y a
Une belle histoire d’amour à travers les âges les guerres les époques les jouets et les livres.
Beaucoup de poésie.
Bravo et merci je soutiens

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Taciturne · il y a
Merci Samia bon premier mai
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La luciole · il y a
Un cadeau magnifique que fait Anne-Lise. une jolie fin, digne d'un film hollywoodien :) Mon vote
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Taciturne · il y a
Merci mais plus qu'un cadeau c'est une incitation à la lecture originale et une histoire d'amour d'enfance... un peu sucrée à mon avis comme le pain d'épices.
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Charieau · il y a
Quand l'enfance nous tient!!!!
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Zouzou · il y a
Mes voix pour la chaleur de l'enfance inoubliable.
En lice avec ' Cataclysmal ' si vous aimez

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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien conçue, écrite avec beaucoup de passion et d'émotion !
Mes voix ! Si vous avez le temps, une invitation à assister au “Sommet des Animaux”
qui est en lice pour le Prix Short Paysages 2019 ! Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-sommet-des-animaux

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Taciturne · il y a
c'est fait
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Keith Simmonds · il y a
Un grand merci, Taciturne !
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Christopher GIL · il y a
Une bien jolie histoire, remplie de tendresse et de nostalgie.. ah l'enfance! Toutes mes voix!
Venez me lire si ça vous tente :)

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Taciturne · il y a
Oui j'irai merci pour vos voix
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Lélie de Lancey · il y a
Oh ! Superbe nouvelle ! Le goûter aux saveurs d'enfance et d'amour, les regards que l'on devine, à la dérobée entre les enfants, le jeu et leur jeu, le livre en trait d’union, l'amour pour la grand-mère qui existe encore mais qui laisse peu à peu plus de place à l'Amour naissant... Et puis, la disparition d'Anne-Lise, qui laisse le magasin vide et me donne un grand frisson... Les années passent et une boucle se boucle, l'histoire est belle, vraiment belle !
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Taciturne · il y a
Ça me fait plaisir un peu sucrée à la fin... Mais bon on parle de chocolat et de pains d'épices, non ? Merci
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Cathy Grejacz · il y a
La boucle est bouclée.
Une histoire agréable à lire.

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Taciturne · il y a
Merci Cathy je suis touché par votre commentaire
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Patrick Peronne · il y a
Une lecture sur laquelle j'ai très bien fait de jeter mon dévolu. Votre texte parle si bien de la vie avec une simplicité pleine de tendresse, de grâce et d'émotion. Pour la petite histoire (excusez le prosaïque que je suis)… dans les années 50, je confiais mon petit vélo à deux roues à une grande ( deux ans de plus que moi) contre un baiser pour chaque tour d'immeuble… plus il y avait de tours et… plus j'étais heureux. Je referme la parenthèse nostalgie, vous félicite encore pour votre très jolie nouvelle, que je m'empresse de soutenir.
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