Jeter l'(anc..) encre

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Un auteur n'est pas un lecteur ordinaire. Alors je lis, j'écris, je me relis, je découvre et j'apprends quotidiennement. Un voyage à portée de mains ! Bienvenue à tous, Je vous confie ce  [+]

Une fois la porte de la chambre entrouverte, je ne déroge jamais à ma propre règle : porter immédiatement mon regard sur la petite table de chevet. L’objet de ma convoitise repose habituellement à cet endroit ; « habituellement » oui, car cette fois-ci, la table de chevet était déserte. J’ai aussitôt fait grise mine !

Au fil de mes voyages et déplacements professionnels, j’ai pris l’habitude de toujours rapporter un exemplaire, cérémonial indélébile. J’en possède de toute sorte : des longs et discrets ; des courts et plus replets ; des noirs, sobres ; des bariolés ou transparents. Ceux à la pointe sèche qu’il est nécessaire de ranimer après quelques allers-retours nerveux ; ceux à tête rétractable ; ceux avec un gadget (variable) inclus. En matière de pointes, il en existe pour tous les plaisirs : bille, feutre, roller, gel... déclinables en extra fines, fines ou grasses. La surprise se veut constante ! Chaque hôtel portera son exigence sur la taille de la pointe, sur le type d’encre et les options de couleurs, comme si ce choix (déterminant) pouvait représenter et matérialiser l’image de l’établissement au travers de ce banal accessoire.
Certains clients affectionnent particulièrement la collection du savon d’accueil ! Oui, la petite savonnette de la salle de bain d’une chambre d’hôtel : rectangle ou ronde, fine, blanche, sans trop de fioritures. D’autres opteront pour le flacon miniature de gel douche. Le champ des possibles prend de l’épaisseur avec les flacons... La situation se veut tout de suite plus foisonnante : bouchon à oreilles de Mickey, flacon pompe, en forme de berlingot, capsule à vis, et pour le globe-trotter ultime... en sachet de dix millilitres. Sans compter sur les variations infinies de parfums... accompagnées d’un intitulé toujours très accrocheur : Mangue-moi (le flacon tropical), Peau-aime (le romantique), Ramène ta fraise (le tonifiant), Jojobard (sans sulfate, ouf !), Fée des bulles (l’onirique). On rencontre même les collectionneurs de... non je vais arrêter là, je dérive sérieusement. Car je pourrais passer des heures à vous décrire les marottes des clients.

Des heures... Et je vous assure que le sujet est fourni.

Allez, je me libère (ça me démange) et je promets d’en finir avec mes divagations : on n’imagine pas, mais on rencontre également les collectionneurs de chaussons d’hôtel ! Oui oui... les blancs, tout mous en éponge, ceux avec lequel vous sentez les raccords de la moquette ou les joints de carrelage après quatre minutes de marche. Je sais, ça laisse sans voix.

Ma lubie personnelle, mon caprice feutré, c’est le stylo. Ne faites pas mine d’être blasé, le stylo de nos jours est à la pointe ! Des technologies incroyables rivalisent d’ingéniosité dans l’espoir de vous procurer un plaisir d’écriture incommensurable.
Chaque hôtel que je fréquente détient une vraie « valeur ajoutée » au travers du stylo qui le représente, ce petit outil devient un vrai cheval de bataille, une vitrine d’idées rafraîchissantes et innovantes. J’en possède une trentaine, je conserve toujours les treize derniers dans mon sac. Pourquoi treize, diable, me direz-vous ! Contrairement à la superstition populaire, le chiffre treize m’a toujours apporté une réussite indéniable, sans ratures. Quand on pense que les compagnies aériennes omettent volontairement le rang numéro treize en cabine, que certains hôtels évincent sciemment la chambre treize... tout ceci à cause de sa réputation de porte-guigne !...
Et bien moi le treize, j’en fais mon affaire.

Encre thermosensible, corps en bois certifié PEFC pour une meilleure gestion durable des forêts, encre-gel ultra lisse pour un confort d’écriture optimal, grip (voire double grip) pour une prise en main idéale, et même stylo antibactérien. Les frères Biro ont de quoi se miner !

Imaginez donc mon excitation quand vient le moment de pousser la porte de ma chambre d’hôtel... fureter au travers de la pièce afin de découvrir quel type de stylo m’attend.
Mais cette fois-ci, rien. Pas de stylo sur la table de chevet. Pas de stylo sur le petit guéridon proche de la fenêtre et du fauteuil. J’ai fait le tour de la chambre, j’ai scruté un peu partout, désespérément, même dans la salle de bain. Ça se confirmait, rien. Comme je le disais, j’ai aussitôt fait grise mine.
J’ai attrapé mon sac pour en sortir les treize confrères qui m’accompagnaient pour ce voyage, je les ai observés un cours instant et j’ai réalisé que ça n’était pas envisageable. Je ne pourrais pas repartir sans ce stylo.

Je suis descendue à l’accueil principal pour réserver, signer mes repas en chambre, et... une autre idée bien précise en tête. Deux trois coups d’œil sur les tables environnantes, sait-on jamais qu’un stylo d’accueil traîne de manière inopinée... Mais non, toujours rien. Je me suis approchée de la réception, mon plus beau sourire aux lèvres (on ne se méfie jamais assez de cette arme redoutable qu’est le sourire...) et j’ai tenté le tout pour le tout.

— Bonjour, monsieur, je suis actuellement dans la chambre vingt-six, je viens passer commande pour mes repas en chambre, je vous ai noté les détails.

— Bonjour, madame, je vous remercie. Le temps de tout enregistrer dans l’ordinateur, je vous laisse signer ce bon, tenez... un stylo.

Mon sourire aurait été de magnitude dix s’il avait été un séisme sur la planète Richter. J’ai saisi l’objet de mes désirs, j’ai ajouté sur un ton espiègle :

— La coïncidence est cocasse, je m’apprêtais à vous parler de stylos et je lis sur votre badge que vous vous prénommez, M. Clairefontaine, c’est ma chance ! Figurez-vous que je n’ai pas trouvé de stylo dans ma chambre, alors je vous informe qu’à l’issue de cette signature je repartirai avec le vôtre.

— Il s’agit donc d’un vol, madame, ajouta le réceptionniste sans cacher un amusement certain.

— Un vol annoncé est-il vraiment un vol avéré ?

Son sourire complice me suffisait.

— Je suis traductrice, je voyage beaucoup et je garde toujours un stylo de l’hôtel dans lequel je fais une halte. Mon tout premier stylo d’hôtel m’a permis de remporter un grand prix lors d’un concours de traduction. Depuis, je les collectionne, car ils me portent chance, c’est incontestable.

— Tenez, il est à vous. Nous ferons mine qu’il ne s’est rien passé, conclut-il, séduit par ma tirade.

Et voilà, ça a été aussi simple que ça.
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