Je t'attendais

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A l'aube de la retraite, je prends la plume et j'écris au gré de mon imagination...

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Elle avait eu maintes fois l'occasion d'être appelée pour des soins urgents au 32, avenue du manoir, 5e étage, porte gauche.
Mais ce matin-là, fatiguée par une nuit d'insomnie, elle s'arrêta au 4e étage, et frappa porte gauche. À peine s'était-elle aperçue de son erreur, qu'une voix résonna dans la pièce du fond :
— Enfin ! Je vous attendais. 
— Oh ! Pardon ! Je me suis trompée de porte, je suis désolée, répondit-elle à la voix du fond du corridor.
Confuse, mais pressée, elle sortit tout en continuant à parler : 
— Ne vous dérangez pas, c'est une erreur ! 
Elle ferma la porte.

Au moment où elle tourna les talons pour reprendre l'ascenseur, elle entendit un grand bruit, comme quelque chose qui était tombé au sol avec fracas.
Elle revint sur ses pas et ouvrit la porte. Cette fois, elle alla jusqu'au bout du couloir et découvrit sur la gauche dans un salon, un homme assis dans un fauteuil roulant essayant de ramasser les morceaux de ce qui fut une cafetière en porcelaine.

— Oh vraiment, je suis désolée, j'ai dû vous faire peur. Je vais vous aider, laissez-moi faire, je ne voudrais pas que vous vous coupiez.
— Non ce n'est rien, de toute façon, cette cafetière n'était pas à la bonne place, je l'ai accrochée en voulant venir vous accueillir. Mais heureusement, elle était vide, nous avons échappé à la catastrophe, dit-il en souriant.

Elle releva la tête et pensa : « C'est bien, il le prend avec humour. »

— Vous êtes la personne que j'attendais, n'est-ce pas ? Vous êtes Muriel ? Muriel Blanchard ?
— Non pas du tout, dit-elle en cherchant des yeux la poubelle, je m'appelle... heu Olympe, je suis infirmière et je m'occupe d'une personne au 5e étage.
— Ah !? Olympe... dit-il d'un air pensif.

Et voilà, chaque fois qu'elle donnait son prénom, les gens affichaient tous la même tête.
— Olympe, comme...

Elle leva les yeux au ciel et s'attendait à ce qu'il dise, comme souvent elle avait entendu : « Olympe comme dans la mythologie grecque ? »

— Olympe, comme dans Astérix aux Jeux olympiques ?! poursuivit-il d'un air amusé.

Surprise, elle éclata de rire. « On ne la lui avait jamais dite celle-là », pensa-t-elle en son for intérieur.
Déjà au lycée, on la surnommait « Jeux olympiques » ! Bon c'est vrai, elle était douée en sport, surtout en athlétisme, mais quand même ! Olympe, quelle idée avaient eu ses parents ! Ils étaient certainement bourrés quand elle était née ou sa mère en pleine tragédie grecque hésitante entre son mari et son amant !
Un prénom qu'on traîne toute une vie !
Elle voyait bien dans le regard des gens qu'ils imaginaient une déesse grecque, une Aphrodite avec une robe blanche resserrée sous la poitrine par une fine ceinture d'or tressée, un turban retenant ses boucles dorées, un sourire énigmatique jocondien, servant aux dieux olympiens le nectar qui rend immortel...

Quelle foutaise ! 1m72, bien charpentée, une allure de garçon manqué, une peau couverte de taches de rousseur, des yeux verts presque malicieux, un nez à la retroussette, voilà ce à quoi ressemblait l'Olympe du XXIe siècle !

— J'attends quelqu'un... qui doit m'aider...
— Oh, ne vous en faites pas, elle ne va certainement pas tarder, répondit-elle en bâillant.
— Vous avez l'air fatigué...
— Oui, j'ai travaillé toute la nuit, j'ai eu plusieurs appels, j'assure les urgences, mais je finis toujours ma garde par la dame du 5e. Voilà des mois que je m'en occupe et nous avons fini par sympathiser... elle doit m'attendre d'ailleurs. Je vous laisse, ça va aller ?
— Oui, oui, mais je suis inquiet, c'était un rendez-vous important... nous avions rendez-vous à 8 h et il est 8 h 45.
— Je dois y aller, répondit-elle en se dirigeant vers la porte, au revoir, Monsieur...
Elle lut le nom sur la porte : Alexandre Duvallois.
— Au revoir monsieur Duvallois !
Elle claqua la porte et se précipita vers l'ascenseur.

Cette fois, tout en frappant, elle ouvrit la bonne porte en s'annonçant : 
— c'est moi, madame Lagarde, désolée pour le retard ! 
— Ne vous inquiétez pas mon petit, je sais ce que c'est, avec le métier que vous faites, vous n'arrêtez pas une minute ! Pas trop dure la garde de cette nuit ? dit-elle en relevant sa manche pour la piqure d'insuline.
— Oh si ! En plus de mes soins courants, j'ai été appelée en renfort sur un accident tôt ce matin. Une dame, qui a raté un virage. Vous savez ce fameux virage en bas du manoir qui est si dangereux. Elle n'a pas eu de chance, elle était vraiment dans un sale état. Enfin ! Et vous, comment allez-vous ?

Ses soins finis, par acquit de conscience, elle redescendit au 4e étage, histoire de s'assurer que l'aide à domicile était bien arrivée chez monsieur Duvallois. Elle retoqua doucement à la porte et attendit cette fois qu'on lui dise d'entrer. Elle ne sait pas pourquoi, elle ressentait quelque chose. Elle avait trouvé cet homme charmant dès le premier regard. Elle réfléchissait à l'âge qu'il pouvait avoir : « hum, une quarantaine d'années », quand la porte s'ouvrit d'un coup !

— Ah c'est vous !
Sa déception ne fut pas feinte
— Oui, c'est encore moi, je voulais m'assurer que votre aide était bien arrivée et si jamais elle ne vient pas, je veux bien vous aider pour me faire pardonner...
— C'est-à-dire que... mais entrez, ne restez pas sur le pas de la porte !
Elle le suivit, il actionnait son fauteuil roulant avec habileté dans un silence perceptible.
— Ça fait longtemps que vous êtes en fauteuil ?
— Cela fait 9 ans, mais j'habite le quartier depuis peu. Je l'ai choisi car c'est un quartier tranquille avec beaucoup d'accessibilité et les appartements de cette résidence sont vraiment spacieux et adaptés.
— Oui, la mairie a fait de gros efforts dans ce domaine, j'aime aussi beaucoup ce quartier et le manoir, que l'on voit de loin entre les ruelles, est de toute beauté.

Elle remarqua les nombreuses photos accrochées aux murs, elles étaient toutes en noir et blanc. Il y en avait partout : des photos de paysages à couper le souffle, de ciels éblouissants, de proies et de prédateurs, mais aussi beaucoup de portraits d'humains pris sous différentes expressions et dans divers pays.

— Wouah, c'est beau ! C'est v...
— Oui, c'est moi qui les ai prises. Je voyageais beaucoup avant.

Il la regardait examiner ses photos. Elle semblait subjuguée. C'était une belle femme, elle avait quelque chose de touchant dans son attitude, dans la façon de lever les yeux ou de se mordre la lèvre. Ses taches de rousseur lui donnaient un air mutin, pourtant il percevait la maturité d'une femme d'environ 35 ans.

— C'est vous !? Elles sont magnifiques, c'est du travail de pro, vous étiez photographe ?
— Je le suis toujours rectifia-t-il, amusé, mais je ne cours plus le monde. Mon travail est devenu très administratif, maintenant je retouche et je trie le travail de mes collègues, c'est déjà bien d'avoir pu garder un pied dans la profession. Oui, j'étais photographe professionnel, spécialisé dans les prises aériennes. J'ai eu un accident d'ULM en flirtant trop près avec les montagnes, je suivais la trace d'une meute de loups quand l'appareil s'est écrasé. C'est alors que j'ai entendu ma colonne craquer, j'ai tout de suite su qu'à cette minute se tramait l'irréparable. Le pilote, un ami cher est mort sur le coup...

Silence...

— J'ai eu des années de rééducation reprit-il, au début je ne pouvais bouger que la tête et un bras puis j'ai récupéré petit à petit toute la partie haute de mon corps, j'ai réappris à manger seul et la plupart des gestes de la vie quotidienne. J'ai eu de la chance quelque part d'avoir été pris en charge rapidement et d'avoir un moral d'acier, j'ai échappé à la tétraplégie. Malheureusement, à cause de mon atteinte médullaire, je n'ai pas pu récupérer la fonction de mes jambes... et tout ce qui va avec...

— Voulez-vous boire quelque chose ?
— Un verre d'eau simplement, mais laissez, je m'en occupe.
— Non, non, restez à votre place, je reviens de suite.

Il fila dans la cuisine, elle ne put s'empêcher de le suivre. Elle découvrit une cuisine moderne, spacieuse et fonctionnelle où tous les éléments étaient à portée de main, ou plutôt à portée de fauteuil. Elle fut surprise de la propreté.

Elle avait eu l'occasion, plusieurs fois, dans son métier, d'entrer dans des logements où vivaient des personnes en situation de handicap, mais rien à voir avec cet appartement cosy et lumineux. Les logements étaient souvent sales, il y régnait un certain désordre, les meubles et les sols étaient abîmés à force de chocs de tout ordre, les cuisines surchargées, des restes de repas séchés traînaient dans les casseroles... Ils se situaient dans toutes les couches sociales contrairement aux idées reçues.

On en était loin ici. Elle pensa à la chambre de Léo, son fils de 8 ans... un vrai foutoir !
— Vous êtes sûre, vous ne voulez que de l'eau ? J'ai aussi du jus de fruits bio...
— Non merci, c'est gentil, de l'eau ça ira.

Elle tombait de sommeil. Elle regarda sa montre : 9 h 15. Il était temps qu'elle rentre se coucher. Elle se réjouissait de ne pas avoir à accompagner Léo à l'école. C'était les vacances scolaires, il était chez son père. Elle allait enfin faire un gros dodo et traînasser à la maison avec un bon bouquin, puisque la pluie était annoncée.

Mais elle hésitait à partir, elle ne savait pas pourquoi, elle se sentait bien chez cet homme. En plus, il était beau, sa petite cicatrice près de la bouche lui donnait un charme fou. Il affichait constamment un air amusé. Son sourire était enjôleur et communicatif. Elle aimait ses mains. Il avait du charisme.

— 9 h 20, je crois qu'elle ne viendra pas. Savez-vous comment la joindre ? Avez-vous besoin de quelque chose ?
Elle posa cette question par pure formalité, mais elle ne comprenait pas son besoin : il avait fait sa toilette et sentait très bon, son apparence était soignée, sa maison nickel. C'était peut-être un rendez-vous administratif qu'il attendait avec une assistante sociale...

Il la regardait réfléchir et anticipa ses pensées.

— J'avais un rendez-vous un peu particulier ce matin, mais finalement, en y réfléchissant c'est bien qu'il ne se soit pas fait... je crois que je ne suis pas prêt...
—  ?
Intriguée, elle attendit la suite, mais il se ferma subitement et sembla ailleurs.

— Je vais vous laisser, il faut que j'aille dormir.
— Oui, je comprends.
— Je vous laisse ma carte, si jamais vous avez besoin de mes services, dit-elle en récupérant sa mallette laissée à l'entrée.
— Au revoir monsieur Duvallois !
— Au revoir Olympe !
Il regarda sa carte : Olympe Rigot, infirmière D.E., soins à domicile, tel : 0684368744.

À peine arrivée chez elle, elle envoya valdinguer ses chaussures qui atterrirent sous le meuble de l'entrée. Elle prit un verre de lait dans le frigo tout en se déshabillant, se doucha et s'écroula dans son lit !

Alexandre se prit la tête entre les deux mains. « Elle n'était pas venue et n'avait pas téléphoné pour s'excuser ! »
Comme à chaque fois qu'il échouait dans une démarche, il se reprocha de l'avoir faite. Il n'aurait pas dû. Il avait honte maintenant.

Voilà des années qu'il était seul. Son ménage n'avait pas survécu à l'accident. Lucie, sa compagne, avait pourtant essayé, mais ce n'était plus pareil, elle n'avait jamais réussi à faire le deuil de l'homme « debout » qu'elle avait connu. Pour elle, le contrat était rompu. Et puis, lasse du caractère de plus en plus aigri d'Alexandre, de ses crises de mal être, elle avait fini par partir... avec Laurent, son ami d'enfance.
Il l'avait laissé partir... par amour, ne pouvant plus combler ses désirs les plus intimes.
Petit à petit, les amis se firent de plus en plus rares car il se comportait comme un imbécile avec eux. Il se terrait dans un mutisme incontrôlable quand ils venaient le voir. Il refusait leurs invitations invoquant n'importe quel prétexte, il ne répondait plus à leurs appels. Il décrochait son téléphone de plus en plus souvent. Il ne correspondait plus avec ses « potes de rééduc », non plus. Il avait fait le vide autour de lui. Il n'avait le goût à rien.

Il sombra dans une dépression sans nom. Pendant cette période noire, seul le cannabis thérapeutique (ou pas d'ailleurs), lui faisait du bien. Il s'évadait... Il végétait.

Et puis un jour, il reçut une invitation pour aller voir une exposition de photos, il faillit mettre le papier à la poubelle n'attachant pas plus d'importance qu'à un vulgaire prospectus publicitaire, mais un détail le retint : l'exposition se passait ici dans la ville. Il se dit : « pourquoi pas ? » et décida d'y aller.
Il fit appel à sa sœur Mathilde, qui avait une voiture utilitaire et lui demanda de l'accompagner. Le jour venu, ils chargèrent le fauteuil roulant à l'arrière du véhicule et se dirigèrent rue Mozart au grand complexe culturel.
Il faillit faire demi-tour tant il n'était plus habitué à voir du monde. Il avait l'impression que tout le monde le regardait alors que personne ne semblait prêter attention à lui. Encouragé par Mathilde, il se décida à entrer. Ils prirent la file « handicapé » et doublèrent toute la file d'attente qui s'étendait jusque dans la rue. Souriant intérieurement, il se dit : « Il faut bien qu'il y ait quelques avantages ! »

Le complexe était composé de plusieurs salles sur 4 étages. Le thème était : « La Nature, les Animaux et l'Homme ».
Il y avait de nombreux clichés évoquant une merveilleuse nature prise sous tous les angles, des animaux sauvages dans leurs milieux naturels, des visages de tous les pays jusqu'aux contrées les plus reculées. Il se sentit bien. Les clichés étaient tous plus beaux les uns que les autres.
Il prit du plaisir à parcourir les salles. Il reconnut la main de certains confrères et apprécia leur style.
Et puis tout à coup, Mathilde cria.
— Alexandre, viens voir !
Il la rejoignit à grands coups de tours de roue et là, il découvrit tout un pan de mur avec SES photos, SES dernières photos prises avant l'accident, sans doute les plus belles.

Il demeura sans voix. Il était à la fois ébloui par tant de beauté et stupéfait de voir son travail affiché ainsi sans qu'il soit au courant. Il se répétait sans cesse : « C'est moi qui ai fait ça, c'est moi qui ai fait ça » comme s'il n'arrivait pas à y croire. Autour de lui, la foule des curieux se fit de plus en plus grande et les commentaires très positifs fusaient de toute part.

Au bas du mur sur la gauche était indiqué son nom :
Alexandre DUVALLOIS septembre 2009.
— Mathilde, comment est-ce possible ?
Mathilde réfléchit et dit :
— Si, c'est possible Alexandre. Après ton accident, ton agence a récupéré ton matériel. Ils sont venus plusieurs fois et t'ont fait signer des papiers. Mais tu étais tellement dans le coaltar, que tu ne te souviens de rien. La grosse somme d'argent que tu as reçue vient de là.
— Mais je croyais que c'était l'assurance ?
— Tu en as eu une autre, mais à l'époque tu te foutais de tout, même de l'argent. C'est Lucie qui te l'a placé et c'est avec ça que tu as pu acheter ton appartement de standing et ta voiture équipée. Tes clichés sont magnifiques, l'agence n'a pas été vache avec toi. Elle a toujours pris de tes nouvelles et si aujourd'hui tu as encore un peu de boulot dans la branche, c'est grâce à elle.

Alexandre eut les larmes aux yeux. Il n'aurait jamais imaginé...
— Tu es un excellent photographe, Alexandre, sans doute le meilleur...
Il tendit ses bras à sa sœur, elle se pencha et l'embrassa avec émotion.

À partir de ce jour, il ne fut plus le même. Il prit la décision de se battre. Finies les soirées avec pour seuls compagnons le whisky et les joints, finie la malbouffe, finies la crasse et la vaisselle qui traînent dans l'évier.
Il commença par faire du tri et un grand ménage avec la femme de ménage qui était ravie du changement. Sa sœur l'aida pour le renouvellement de sa garde-robe. En ayant forci du thorax et des bras, il ne rentrait plus dans ses vêtements d'avant. Il fit ajuster ses pantalons, réservant le style jogging quand il était seul à la maison. Le coiffeur lui redonna un aspect humain.
Puis, il sentit qu'il avait besoin d'espace. Même rangé, et plus ou moins aménagé, son appartement ne lui plaisait plus et puis c'était l'appartement d'avant.
Il reprit avec rage les séances de kiné qu'il avait laissé tomber. Il avait perdu beaucoup de masse musculaire et même si ces jambes semblaient avoir rétréci, il gardait l'apparence d'un homme « normal », tout simplement assis toute la journée... mais pour toute la vie.
Avec l'argent qu'il avait sur ses comptes, il eut un coup de cœur pour l'appartement qu'il occupait à présent au 32 avenue du Manoir, appartement 401, après avoir passé des mois à chercher sur internet et dans les agences. Il l'acheta.

Depuis, il avait repris une vie « presque » normale rythmée par des impératifs, tels qu'une toilette minutieuse qui lui demandait 1 h de temps et d'énergie et qui commençait par se « percuter » pour vider sa vessie. Ensuite, il prenait un petit déjeuner équilibré : 30 min. Puis il allait chez le kiné, trois fois par semaine, heureusement, ce dernier avait son cabinet au 1er étage de l'immeuble : il y restait 1 h.
La séance terminée, il filait au magasin bio à l'angle de la rue. Il appréciait la propreté des rues et de ne pas devoir rouler sur des excréments de chiens. Il aimait bien cette ville aussi pour cela. Au retour, il déposait son sac à dos plein qui était posé sur ses genoux ou parfois accroché à l'arrière de son fauteuil, et se préparait un repas simple, mais bon.
En quelques mois, il avait perdu du poids, affichait une meilleure mine et une meilleure image.
L'après-midi, il la commençait par une séance de méditation qui se transformait souvent en sieste. Puis, selon la météo et sa fatigue, il sortait et flânait un peu. Il y avait un très beau parc près du manoir et surtout accessible.
Le week-end, il allait au restaurant, souvent dans ce petit restaurant italien où il était très bien accueilli. Mais dans l'ensemble il passait beaucoup de temps devant ses ordinateurs, dont un était réservé uniquement à ses activités professionnelles, aux retouches des photos.
Au début, il se sentait presque heureux. Il avait dompté sa solitude, avait repris quelques contacts. Assis, au volant de sa voiture tout équipée, il ressemblait à n'importe quel conducteur, il se sentait libre.
Le soir, bien que fatigué par tous les transferts qu'il avait dû effectuer par la force des bras toute la journée, il se sentait très seul. Il avait du mal à s'endormir. Il lui manquait une présence féminine, de la tendresse, des échanges amoureux.

Plus le temps passait, plus il souffrait d'un manque d'amour et de sexualité. Les films érotiques ne lui apportaient rien de concret, que du fantasme. Il faisait l'amour dans sa tête à des tas de belles créatures. Il pleurait souvent en regardant son sexe, ridiculement inerte à toute tentative. Les connexions avaient disparu entre son cerveau et le bas de son corps. Pourtant son cœur, en manque d'amour, ne demandait qu'à en donner. Il en crevait.

Alors oui, il avait fait le pas. Il avait lu sur internet qu'il existait des assistantes sexuelles pour aider les personnes en situation de handicap à retrouver une forme de sexualité. Il s'était renseigné et avait lu que cela existait depuis longtemps dans certains pays, mais cette pratique n'était pas encore reconnue en France et était assimilée à de la prostitution. Mais Alexandre s'en foutait, il souffrait trop du manque d'amour, il avait les moyens.
Il avait lu plusieurs témoignages et avait même assisté à une conférence organisée par « Handicap et vie » qui abordait ce thème très sérieusement. La société ne pouvait concevoir que l'on puisse avoir une vie sexuelle en étant handicapé, comme les vieux d'ailleurs, sujet tabou dans notre société. On était grillé, rangé aux rébus des éternels assistés, on n'existait plus en tant qu'humain ayant des besoins, on n'était plus des humains, on était des objets en charge de la société. C'était la double peine.
Dans les centres de rééducation, le personnel était formé pour du soin et du confort, la priorité était que la personne puisse retrouver une certaine autonomie avec des aides et du matériel et qu'elle puisse rentrer chez elle. Cela pouvait prendre des années. La rééducation était longue, souvent ponctuée par des aller-retour à l'hôpital pour des opérations ou pour des complications.
La prise en charge des besoins affectifs, surtout sexuels ne faisait pas partie des protocoles.

Alors, il avait contacté cette unique association en France qui défiait la loi ou plutôt la contournait. Elle formait des auxiliaires de vie, dont certaines avaient suivi une formation spécifique sur le handicap et la sexualité. C'était un grand pas !
Il aurait pu faire appel aux services des travailleuses du sexe, c'est ainsi qu'on appelait les prostituées de nos jours, mais il n'avait pas envie de choper des saloperies et l'idée même le répugnait bien qu'il reconnaissait que ces femmes rendaient bien des services.

C'est ainsi, et avant que le courage l'abandonne et qu'il change d'avis, qu'il décrocha son téléphone. Le rendez-vous fut confirmé par mail et l'association lui attribua Muriel Blanchard. Instinctivement, il fit des recherches sur elle. Il trouva dans un forum d'un site dédié aux personnes en situation de handicap, des avis très positifs sur elle. On y parlait d'écoute, de douceur, d'aide à la masturbation et d'usage d'accessoires, de professionnalisme et de discrétion, mais aussi d'apaisement, de dignité retrouvée. Les personnes se sentaient mieux, vivantes, soulagées. C'était presque thérapeutique.
Mais plus que tout, Alexandre avait besoin d'amour, de tendresse, il avait besoin d'étreindre, de câliner. Ses besoins intimes ne passaient plus par son sexe, ils s'exprimaient différemment, ils parcouraient tout son corps tels des papillons.

Muriel Blanchard devait arriver ce jour pour 8 h. C'était une première prise de contact. Il avait conscience que rien ne pouvait avoir lieu sans une certaine accroche.

Levé à 6 h, il avait pris le temps de faire minutieusement sa toilette. Cela lui avait pris du temps : faire le transfert du lit au fauteuil, enlever son étui pénien qu'il ne mettait que la nuit par risque de petites fuites, aller à la salle de bain aménagée, faire sa toilette en se servant tantôt d'un gant tantôt de sa brosse à long manche, bien se sécher et s'examiner sous toutes les coutures à l'aide d'un petit miroir, guettant le moindre signe d'infection ou d'irritation sur les parties insensibles. Mais non, grâce à une bonne hygiène il avait encore une belle peau.
Il voulait donner bonne impression. Sa tenue était soignée : un polo Lacoste bleu marine, un jean beige, ses chaussettes assorties à son polo. Il avait même ciré ses chaussures.
Son appartement était propre, la femme de ménage était passée la veille. Elle avait changé les draps et le linge embaumait la lavande. Plus excitée que lui par ce rendez-vous féminin, elle avait même apporté son service à café en porcelaine de chez elle.
— Si, si, avait-elle dit, ça fait bonne impression !
— Vous n'en faites pas un peu trop Fernanda ?! la gronda-t-il gentiment.

Mais ce matin, il était aussi impatient qu'elle.

Dring ! Le coup de sonnette le fit sursauter. Quelqu'un entra.
— C'est vous ? Enfin, je vous attendais.


Olympe se réveilla d'un coup !
— Blanchard, il a dit Blanchard, Muriel Blanchard !
Elle venait de faire le rapprochement. Elle n'avait pas percuté quand il avait dit son nom.
Muriel Blanchard avait eu un accident ce matin vers 7 h 30. Elle avait entendu prononcer son nom par le gendarme qui avait récupéré son sac et qui lisait ses coordonnées sur ses papiers d'identité, pendant que les pompiers l'extrayaient de la voiture. Elle avait aidé le jeune pompier à la perfuser en attendant l'arrivée du SAMU.
C'est pour cela qu'elle ne pouvait pas être à son rendez-vous.

Il fallait qu'elle le dise à monsieur Duvalloy. Elle regarda l'heure : 17 h 22.
Elle prit le téléphone et se souvint qu'elle n'avait pas son numéro. Elle le chercha sur internet, mais en vain, il devait être en liste rouge. Elle fit les cent pas en réfléchissant. Mais poussée par une envie soudaine de le revoir, elle se décida. Elle attrapa une robe dans l'armoire, s'habilla à la hâte, prit les clefs de sa voiture et son imperméable et sortit sous une pluie battante.

Dring !
Quand il ouvrit la porte, il ne la reconnut pas tout de suite. Il avait devant lui une femme, emmitouflée dans un imperméable à capuche, dégoulinante de pluie. Il apercevait ses jambes, elle était en robe.
— Rebonjour Alexandre.
Elle s'aperçut trop tard qu'elle l'appelait par son prénom.
Il s'amusa de son embarras et l'imita :
— Rebonjour Olympe, vous avez oublié quelque chose ?
— Il fallait que je vous parle.
— Entrez, venez-vous sécher, vous êtes trempée.

Elle s'assit à la table. Il la regarda longuement, elle était magnifique. Elle était à demi dans la pénombre car le ciel grondant assombrissait toute la pièce. Ses yeux verts brillaient comme deux émeraudes. Il eut une envie irrésistible de se précipiter sur son appareil photo, mais se raisonna :
— Vous vouliez me dire quelque chose ? dit-il en lui tendant une serviette.
— Oui, il faut que je vous dise que la personne que vous attendiez ne viendra pas.
— Ça, je l'avais compris, répondit-il dans un sourire amusé.
— Elle a eu un grave accident ce matin, j'étais présente quand elle a été transférée à l'hôpital. Je n'avais pas fait le rapprochement ce matin, mais son nom m'est revenu. Et je suis venue vous le dire.
— Ah c'est donc ça ! Pauvre femme, j'espère qu'elle s'en sortira.
Il avait l'air sincèrement désolé.
— Vous aviez l'air de tenir à votre rendez-vous, c'était un rendez-vous important ?
— Oui, il l'était... jusqu'à ce que vous sonniez à ma porte dit-il en la regardant intensément.
Elle se sentit rougir. Son regard était sans équivoque, il la désirait.
Son cerveau se mit à fonctionner à toute allure et dans tous les sens.
Elle était aussi terriblement attirée par cet homme, il avait beaucoup de charme, du charisme, de l'humour, tout ce qu'elle avait toujours recherché chez un homme, mais voilà, il était en fauteuil roulant et elle n'avait pas envie de jouer aux infirmières, elle avait assez de boulot comme ça ! Elle se leva.
Elle se rassit ! Il avait l'air d'être assez autonome et cela l'enchantait.
Mais non, il ne faut pas, il ne faut pas flirter avec les patients : elle se releva !
Elle se rassit ! Mais il n'était pas son patient, déformation professionnelle !

Alexandre la regardait en souriant malicieusement. Il devinait le dilemme qui se passait dans sa tête.
— Je vous offre un verre de vin ?
Elle sourit, oui, un verre l'aiderait peut-être à y voir plus clair.

Ils passèrent une excellente soirée. Ils parlèrent de photos, de voyages, de l'accident, de séparation et de divorce. Le vin aidant, ils rirent beaucoup. Ils se sentaient proches, en phase, connectés.

***

Trois mois plus tard.

— Léo, lève-toi, il est tard, tu vas être en retard à l'école !
— Hum...
Léo ouvrit un œil, une bonne odeur de chocolat chaud vint lui chatouiller les narines. Il s'étira de tout son long et sauta hors du lit.
— Allez, mon grand ! Et n'oublie pas, c'est papa qui te récupère ce soir.
— Tu vas chez ton amoureux handicapé ?
— Mon amoureux handicapé a un prénom, il s'appelle Alexandre ! Allez en route, mauvaise troupe !
Elle déposa Léo à l'école et fila chez Alexandre.
Dès qu'elle entra, elle se précipita dans ses bras. Vêtu uniquement d'un peignoir, il l'accueillit sur ses genoux et l'embrassa amoureusement.

— Bonjour mon amour, pas trop dure ta nuit ?
— Ça va, ça été calme, comme c'est bon de te retrouver !

Elle fourra sa tête dans son cou se délectant de son odeur, lui caressa la nuque. Ils échangèrent de longs baisers langoureux. Olympe sentait le cœur d'Alexandre s'affoler, sa respiration devenait saccadée, elle savait qu'il ressentait un énorme désir. Elle se leva, se déshabilla et alla s'étendre sur le lit.
Il la rejoignit. Elle attendit qu'il fasse ses transferts, qu'il positionne ses jambes. Elle se blottit alors contre lui, puis sur lui. Il caressa longuement son corps, mordilla ses seins, ses mains parcoururent son entre-jambes humide, il sentait monter son désir. Il l'accompagna dans son orgasme, le cœur prêt à exploser.

— Je t'aime, dit-elle.
— Moi aussi, c'est toi que j'attendais, répondit-il.
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Utilisateur désactivé · il y a
Histoire très bien documenté, tendresse, sentiments, et geste sans jamais être vulgaire, bravo, belle finesse, c'est subtile, par contre classé érotique, là ça me parait excessif, mais bon, continuez, c'est agréable de lire de belles choses comme ça. Ecrivaine à suivre
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Isabelle Noisette · il y a
Merci beaucoup Jean Luc pour votre sympathique commentaire
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Utilisateur désactivé · il y a
Que ca puisse vous encourager mais aussi inviter d'autre lecteurs à vous découvrir.
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Medulla Oblongata · il y a
Exquise lecture d'une délicatesse immense et d'une limpidité totale. C'est tout simplement beau. Merci pour ce moment hors du temps
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Isabelle Noisette · il y a
Merci beaucoup pour votre sympathique commentaire.
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Medulla Oblongata · il y a
Tout le plaisir est pour moi sincèrement
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Emmanuelle Di Natale · il y a
Bravo ! J'ai tout de suite été absorbée dans cette lecture gai légère et surprenante,
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Angelo Cambula · il y a
Sujet encore tabou abordé très simplement avec beaucoup de délicatesse. Bravo Isabelle
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Nathalie Marchetti · il y a
L amour passe tous les obstacles ! Bravo pour avoir abordé ce sujet avec authenticité et sincérité !
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Gérard Hattier · il y a
C'est tellement étrange de pénétrer l'intimité d'une personne handicapée avec tous les détails du quotidien et c'est tellement émouvant de pouvoir se dire que oui, on peut encore trouver l'amour quel que soit devenu notre corps. Bravo Isabelle !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
J'ai aimé, bel exemple de dévouement, mon soutien.
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Philippe Aeschelmann · il y a
C'est tout simple d'aimer et tu nous le dis tout simplement. 1 🤍 à roulettes, comme dit ma bessonne !
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Amélé Kpadenou · il y a
Bravo 👏🏾 👏🏾 👏🏾

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