Je suis un Playmobil

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Longtemps, je me suis réveillé de bonne humeur. Mais, ce jour-là, j’étais luné comme un con. Et ce, depuis le réveil.
Depuis une quinzaine, les deux petites garces du premier avaient littéralement investi le palier. Pas moyen de traverser ce champ de mines Mattel sans prendre d’infinies précautions. Ecraser un jouet, c’était faire péter la bonne entente de façade qui régnait dans l’immeuble. Il faut dire que les parents des deux petites pestes étaient les tauliers. Des concierges qui malgré leurs sourires serviables – à vot’ service M’ssieurs Dames ! - vous font sentir leur supériorité : ils connaissent les travers de chaque locataire. Vous n’avez aucun secret pour eux. Rivé à leur Judas, ils vous épient. Une maîtresse, un huissier. Rien ne leur échappe.
Depuis quelques jours, les sœurs siamoises me couraient sur les nerfs. Leur air hautain surtout. Elles vous toisaient du regard sans esquisser le moindre mouvement pour vous faciliter le passage. Pourtant, elles ne sortaient pas de la cuisse de Jupiter, putain !
Alors ce jour-là...
A grands cris, à coups de pied, de rage, je piétine, je massacre leur putain d’univers rose bonbon. Salopes ! que je m’égosille. Elles ne bougent pas d’un poil. Leurs quatre grosses noisettes d’enfants d’alcooliques écarquillées. A mon tour, je suis interdit. Et puis, je m’sens con. Et puis, la mère Lefebvre a ouvert sa porte. Elle passe même sa tête de fouine par l’entrebâillement de sa porte. Elle aussi me toise du regard. Avant de refermer sa lourde, elle m’adresse ce sourire de petites gens envieux qui fit des ravages sous Vichy. Ça me glace les sangs. Je me retourne vers Couettes-Couettes. Elles arborent le même rictus. Je hasarde quelques coups de pieds, histoire de faire bonne figure. Elles ne bougent toujours pas. Elles n’ont que huit ans et n’ont pas bougé.
Le rouge me monte aux joues. J’enjambe les escaliers quatre à quatre. Les narines dilatées, suintantes comme le museau d’un bœuf prêt à charger. Je fuis. Eviter le carnage. De toute façon, il y a quelque chose qui m’échappe. Une impression d’étrangeté. Je claque ma porte.
Mon vestibule est plongé dans une demi-obscurité. Lumière blafarde d’un jour de novembre à la con. Ma femme n’est pas là, dis-je à haute voix. Je scanne mon appartement d’un coup d’œil circulaire. Les meubles n’ont pas bougé. Immobiles depuis des siècles. Comme cette tête de cerf empaillée. Silence d’un caveau de famille. D’ailleurs, je n’ai pas de femme, m’entendis-je répondre. Ma respiration est rutilante, je me sens la force de dix béliers mais mes cannes me traînent à peine jusqu’à mon fauteuil-club. Je vacille. Je m’affale.
J’inspire, j’expire. Une, deux fois. Profondément... J’inspire, j’expire... Decrescendo. Ma respiration devient plus régulière. Encore haletante par moment. Lentement, mon pouls retrouve son rythme normal. Mais la nuit qui tombe m’enveloppe de son manteau de terreur.
Pourtant, je n’ai jamais eu peur du noir. Même dans les caves, sous les ruines. Et, du calme retrouvé, je sens naître l’angoisse. J’entends le tic-tac de ma pendule ; les aiguilles tournent en sens inverse. Des gouttes de suie perlent de mon front. J’agrippe le cuir de l’accoudoir. Oppressant. Je l’oppresse ; il se fend, craquelle lentement sous la pression de mes ongles de guitariste. On frappe à la porte. Une transpiration de grippé, type 1918, trempe mes fringues. A vous coller des frissons. J’essaie de prendre la tangente. Je suis scotché dans mon fauteuil, tétanisé. On frappe à la porte.
Dire qu’il y a cinq minutes, j’aurais pu terrasser un Marcel Cerdan en amouraché d’un uppercut dans le foie. Et ce, malgré le crochet du droit que je venais de me prendre dans la gueule le matin même. A vous mettre K.O. A vrai dire, j’ai toujours eu une hargne de boxeur ; un battant de la vie que je suis. Mais là... Je me dissous. Je fonds comme une tablette de chocolat oublié sur la plage arrière d’une bagnole en plein cagnard. Je dégouline sur mon siège. Un sursaut, un bol d’air.
Qui a ouvert la fenêtre ? On se les gèle ! crié-je à travers ma salle. Seule une bise septentrionale se fait entendre. Un mirage ? Je sors d’une fournaise pour le grand nord. Je grelotte. Je me contracte comme une paire de couilles dans un bain de mer au Touquet. Je rapetisse.
Mon deux-pièces est maintenant plongé dans l’obscurité la plus complète. Ou est-ce moi qui viens de fermer les yeux ? Car la lumière urbaine qui ne cesse jamais reflète sa lumière jaune-pisse sur l’alu de mon living-room. Il me paraît démesurément grand. On dirait un gratte-ciel. Il en va de même pour le reste de mon mobilier. Je ne vois même plus la cime des accoudoirs. Je redécouvre mon intérieur avec un regard de Playmobil. On ricane derrière la porte.
Enfin ! Mes muscles réagissent. Ce ne sont que quelques spasmes, d’accord, mais, comme le sang qui regagne un membre longtemps atrophié, le courage de mes jeunes années me réinvestit. Ça ricane à nouveau. La même colère que tout à l’heure me secoue le cocotier. Je me sens de taille à déplacer des montagnes. Justement... Descendre de mon fauteuil-club s’avère aussi insurmontable que glisser le long des parois d’un gouffre en rappel quand on a le vertige. Je m’approche du rebord. Un précipice. Pas trace de corde à l’horizon. J’hésite... Tant pis, je saute ! De toute façon, je ne peux pas me casser, je me suis polymérisé.
L’atterrissage est douloureux. Heureusement, j’avais opté pour la moquette. Je reste inerte. Un bon moment. Mais, je le sens, je suis entier, rien de cassé. Je bouge une pince puis une spatule. Je me relève, Playmobil articulé.
Chaque chose possède ses avantages et ses inconvénients. Le tapis de moquette qui venait d’amortir ma chute s’est mu en un épais manteau de neige, une vaste plaine sibérienne s’étend jusqu’à ma porte d’entrée.
Tant bien que mal, je me fraye un chemin jusqu’aux rayons de lumière qui rasent le sol. Cet éblouissement est mon seul guide vers ces ricanements. Je quitte la nuit polaire pour le cagnard d’un jour sahélien. Atteindre le judas me semble inabordable. Je m’y essaye, je me dresse sur la pointe des pieds... Ma taille a regagné quelques millimètres. Mes orteils retrouvés s’agrippent, se cramponnent dans les entailles qu’un chat de passage avait pris plaisir à taillader dans le bois de ma porte avant de se sauver. On frappe à nouveau. Avec insistance cette fois-ci. Ça tambourine. Je me casse la gueule.
Et ça ricane de plus belle ! Des rires sarcastiques qui me dévorent le cœur. Et rebelote, je ne peux plus bouger. Ma caboche émiettée se dissout dans un bol de lait. Je ne parviens pas à distinguer les mots dans le flot de gerbe qui coule dans la cage d’escalier. Pourtant, c’est là, j’en suis sûr, que se trouve la réponse à mon triste sort. Il faut que je me reprenne. Je dois franchir cette porte. L’explication est là. Toute proche. Je reprends conscience, je rampe jusqu’à la lisière, vers ce jour éblouissant, camusien et absurde.
Je glisse ma tête sous la lourde. Mes idées s’éclaircissent. L’esprit de l’être humain est bien abscons. Pourquoi avais-je naturellement focalisé mon attention sur le judas ? La solution était tout simplement à quelques millimètres du sol.
Mais au moment précis de franchir le seuil, de zyeuter de l’autre côté, un tonus fulgurant revigore chaque parcelle de mon être. Ça me tire sur les os. Ça me tire sur les muscles. Je grandis. Et dans un sursaut – instinct de survie – je retire in extremis mon crâne avant que celui-ci ne se retrouve broyé comme une fourmi entre le pouce et l’index. J’y laisse simplement ma perruque noire aux mèches acérées de Playmobil méchant. Inquiet, Je tâte le haut de mon crâne, histoire de voir si je n’y ai pas aussi lâché un bout de cervelle. Pas une goutte de sang. Je tâte. J’ai des cheveux. Je me redresse sur mes jambes. En pleine possession de mes moyens, je suis en mesure de coller mon œil à la lorgnette de ma porte.
Tout ne tourne pas rond pour autant. Au moment où j’applique ma rétine sur cette petite perle, un éclair de vérité me transperce le cerveau. Des « sale étranger ! » me vrillent l’encéphale comme le bruit strident d’un chiffon qui crisse sur une vitre. Des « sale ordure ! » résonnent dans ma cage thoracique. Il y là la mère Lefebvre, les sales gamines et leur chiasse de parents. Et ça ricane de plus belle. Et ça brandit des ciseaux. Je ne vois plus qu’une grande boule de papier chiffonné. Coupe, coupe. Des lettres de toutes les couleurs, de toutes les tailles virevoltent sur le palier. Des S, des A, des L, des E, Femme Actuelle, Détective, Paris-Normandie. Coupe, coupe. Stick de colle. Les lettres virevoltent. Anonymes.
« Sale étranger ! ».
Je suis sans papiers et ce matin, mon patron m’a viré.

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Image de Jean-François Joubert
Jean-François Joubert · il y a
Du rythme, des images aussi belle que osées, une chute, donc un vrai plaisir à lire ce texte qui n'ai pas en compet, mais méritait assurément de l'être !