Je suis un lémurien !

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Depuis L'océan indien ma prose voyage du battant des lames au sommet des montagnes et je me souviens de mes vies antérieures.

Je suis un lémurien et je m’adresse à vous les humains...
Mon peuple vient du fond des âges, vous qui saccagez les forêts dont nous sommes les gardiens.
La déforestation ne cesse de s’accélérer depuis l’arrivée de l’homme sur l’île depuis deux mille ans.
Vous avez fait de nous un emblème et les touristes viennent nous photographier. Certains de mes congénères se prêtent au jeu mais je n’aime pas ça. Nous ne sommes pas des animaux, nous sommes des lémuriens, nous représentons l’esprit, l’âme errante, le spectre de vos ancêtres que les anciens ici appellent razana, nous sommes des fantômes et nous sortons la nuit visiter les vivants.
Autrefois cette forêt étendait sur l’île son manteau verdoyant et longtemps après sont venus les planteurs-de- riz, ils ont commencé à bruler les grands tamariniers, alors mon peuple s’est retiré au cœur de cette forêt primaire où aucun homme ne viendra jamais, là où on entend la voix des cascatelles et des torrents, là où de longues lianes se balancent d’arbres en arbres, où se rencontrent palmiers et ravinales. Dans cette symphonie sylvestre, nous aimons nous reposer sous les immenses parasols des fougères arborescentes et marcher sur la mousse des bois en respirant les résines parfumées des branches râmi.
Nul humain ne saurait s’aventurer au-delà des hautes futaies, là où des milliers de regards descendent des arbres en silence. Ils savent qu’au delà c’est, fady*, ils connaissent la légende de Babakoto, qui fait du lémurien le père des hommes, un ancêtre sacré.

«  Un jour un enfant d’un village parti chercher du miel dans la forêt, monta dans un arbre pour récolter le précieux liquide et se fit piquer par les abeilles. Il perdit l’équilibre et tomba au sol. Un lémurien vint le ramasser et le mis sur son dos comme il l’aurait fait avec son propre petit. Ne le voyant pas revenir, les villageois partirent à sa recherche, en avançant prudemment, attirés par des cris plaintifs, ils ne virent qu’un lémurien et son jeune. Ils en déduisirent que le primate avait adopté l’enfant qui s’était mystérieusement métamorphosé. Ils appelèrent l’animal Babakoto, c'est-à-dire «  le père de l’enfant ». Depuis ce jour le lémurien est devenu sacré.
Ceux qui savent nous respectent, ils savent que la Lémurie* existait bien avant l’homme, ils connaissent la légende de ce vaste continent englouti. Ils savent que nous existons depuis vingt-cinq-millions d’années. Certains initiés peuvent déceler dans la nature, des montagnes-temples sculptés par nos ancêtres. Les îles de l’océan indien sont investies en lieux sacrés et nous sommes les seuls gardiens d’une tradition perdue que connaissait déjà Sinbad le marin.
Il existe un peuple de pêcheurs dont le village est à l’abri derrière les dunes. Avec eux nous avons retrouvé cette ancestrale lumière de la Lémurie oubliée. Ils déposent leurs morts dans une clairière, là où des senteurs d’orchidées embaument par moment le sommeil des défunts. Leurs morts reposent dans d’étranges pirogues renversées et ces embarcations deviennent des symboles de vie et de mouvement. Nous veillons sur eux pour l’éternité et dansons avec les humains.


Fady : tabou, interdit.
Lémurie : Fabuleux continent englouti, d’après Les révélation du Grand Océan de Jules Hermann, historien et poète français de l’île de la Réunion - rêverie métaphysique d’un continent, berceau de toutes les civilisations.
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