Je suis le plus heureux des hommes

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Allongé dans mon relax, l'humeur vagabonde, je me plais à dresser un décor imaginaire dont la définition pourrait bien s'apparenter à l'ébauche du bonheur.

A l’horizon, sous les assauts vibrants du soleil, la mer animée de reflets éclatants ("reflets d'argent", aurait écrit un fou chantant...), joue avec le ciel d'une parfaite pureté. Les éléments vibrants de chaleur, nimbés d'un subtil camaïeu de vert, de bleu, de mauve, se confondent en nuances délicates.

Comme par défi, ou pour rompre un équilibre trop parfait, un minuscule nuage brave l’immensité azurée.

En contrebas, les coteaux verdoyants et fleuris de la Nartelle viennent mourir mollement sur la plage des Éléphants.

La pinède aux essences méridionales et aux senteurs enivrantes, s’élève en grappes luxuriantes d’où, ici et là, émerge le toit de villas luxueuses.

Courtisés par un léger mistral, les ifs, se courbent en gracieuses révérences. Les pins maritimes laissent tomber, en pluie fine, des milliers d'aiguilles, sur les toits, les terrasses et aidés par la brise du soir, composent des pelotes hérissées et odorantes. Plus loin, un eucalyptus géant, épluche ses longues et fines écorces.

Exubérantes, les mouettes criardes effectuent leurs dernières rotations désordonnées.

Peu à peu, derrière les pins qui se découpent en ombres chinoises sur la crête de la colline du Bougnon, le soleil a amorcé son déclin et le paysage dessine des reliefs à chaque instant modifiés.

De lourds insectes bourdonnent encore dans l’atmosphère vibrante des dernières chaleurs de la journée, alors qu'une à une, les cigales cessent leur stridulation lancinante, prélude au silence du crépuscule.

Je ne sais trop, si ce décor est admirable ou terriblement kitch ! je suis partagé entre une œuvre de Paul Signac et la reproduction made in china, d’une version estivale idéalisée sur un support en forme de coquille de nacre synthétique, expédiée par porte-containers géants, sur toutes les côtes du monde.

Je suis le plus heureux des hommes !

Bien au-delà de la pointe des « Sardineaux », des jets-ski, comme un nuage de moustiques agressifs, sillonnent la baie. C’est à celui qui ira le plus vite qui arrivera le premier. Celui qui fera le plus de bruit, avec des envolées à se briser les reins. Les pilotes d'un jour vont, viennent, sans but, dans un désordre inextricable, mais jamais trop éloignés les uns des autres, pour bien montrer qui du groupe improvisé, sera le leader. Jeune cadre, la quarantaine, ivre de vitesse, de sensations fortes et d’extrêmes, s’offre l’illusion de la puissance et du pouvoir dont il rêve, mais que son positionnement social et professionnel, ne parviendra probablement jamais à satisfaire. Aujourd’hui, cependant, l’espace d’une profonde cicatrice dans la vague, d’une spectaculaire gerbe d’eau, maîtrisant la puissante turbine hydraulique qui le propulse dans un enfer de décibels, il côtoie Nérée, le maître de la mer, au côté de Zeus, Dieu du monde.

Dans la baie, les derniers bateaux de cent à cent cinquante pieds, se croisent et rentrent au port de St Tropez pour les uns, de Cannes, Nice ou Monaco, pour les autres.

Mon esprit s'évade. J’essaie d'identifier qui sont les passagers. Sont-ils Russes, Chinois, Anglais, Ardéchois ?

Pourrait-il s'agir de Sir Hamilton, honorable et distingué Lord Anglais, Président Directeur Général de la Barclays Banque and C°, fleuron de la City ? Aurait-t-il revêtu, un élégant smoking bleu nuit et épinglé à la boutonnière, un magnifique œillet fuchsias ? Et madame, aurait-elle passé une robe de cocktail vert olive, conçue spécialement pour elle, par le styliste Hardy Amies, sur un des modèles, très saillant de sa gracieuse majesté ?

Trempent-ils délicatement leurs lèvres de rosbifs anguleux, dans une tasse de Earl Grey Darjeeling, servie avec le cérémonial du « five o’clock tea », cher aux British's, par un maître d’hôtel terriblement snob, en mocassins à glands ; chaussettes montantes kakis ; short anglais ; gants blancs et vareuse de l’armée des Indes ?

Et si d’aventure, madame, soudainement chavirée, était prise de nausées, agenouillée au-dessus de la cuvette en porcelaine de Gien de l’une des cinq toilettes du navire, rendant en éructations sonores, à s’en retourner l’estomac, les trois feuilles de salade qu’elle s’est autorisée à midi. Et son Lord d’époux, sevré de Dom Pérignon et de homard thermidor que lui propose son ami et maître étoilé, Alain Ducasse à Monaco, aurait-il profité de l’instant de faiblesse de sa lady au faciès façon « St George's Cross », pour défaire son nœud papillon, se précipiter dans la cuisine du rafiot de luxe et se bâfrer, à même le plat à tarte, une énorme tranche de pudding, comme the mother savait si bien le préparer, voici bien des années, lorsque sa fortune n’était pas encore faite.

Et s’il s’agissait, plutôt de teenagers, stars rock, l’espace d’un été, arrogants comme des footballeurs ; tatoués et tagués, sur le modèle des wagons du RER. Sales comme des peignes, en jeans délavés, troués aux genoux, vautrés façon clodos, dans de profonds canapés de cuir (trop) blancs. "Shootés à donf, foncedés" à la cook et buvant à même le goulot, un Romanée-Conti, à 1500 euros la bouteille ?

Et si plus prosaïquement, le propriétaire du yacht, ayant réussi et prospéré dans l’élevage du poulet de grain dans l’Ain, s’encanaillait, avec le capitaine, le matelot et la femme de service, en jouant à la belote coinchée.

Oups ! Peut-on jouer à la belote (fut-elle coinchée), sur une unité maritime jaugeant deux millions d’euros ?

Je suis le plus heureux des hommes !

En cinq minutes de temps, mon imagination s’est envolée. En cinq minutes, j’ai inventé ou réinventé des vies, des situations improbables, cocasses ; des petites joies, mais aussi, des interrogations et puis des silences que je ne saurais combler.

Si le décor est bien réel, ces personnages existent-ils vraiment ? Si oui, je m'interroge de savoir s’ils sont heureux de leur condition, de leur statut ou, à l’inverse, à cause de leur position sociale, malheureux comme les pierres !

Ont-ils trimé comme des forçats pour atteindre des sommets inaccessibles pour beaucoup et constitué leur fortune qu’ils ne parviendront jamais à entamer ? Ou alors n’ont-ils rien foutu de leur vie pour le mériter ? Ont-ils tiré le bon numéro ? Sont-ils nés une cuillère d’argent dans la bouche ?

Autant d’interrogations, dont la non réponse, confirmera que l’expression -« Je suis le plus heureux des hommes » ne peut avoir qu’une portée subjective.


Et moi, sur ma terrasse grande comme un canot de survie, me gavant à m’en étouffer, de cacahuètes grillées, achetées au Super U. Sirotant un verre de pastis, où tintent délicieusement des glaçons transparents comme du diamant, je jouis du spectacle permanent que m’offre ce décor dont je ne me lasse pas, tant il est unique et varié à la fois. Où la nature exubérante m’émeut aux larmes et où le jeu d’acteurs improbables, fantasques, romanesques, nourrit mon imagination.

Je ne suis pas envieux. Je n’ai aucune raison de l’être. Je suis un contemplatif, un jouissif ". J’aime « Le Bon et le Beau ». Et si je n’avais pas au fond du cœur cette indicible tristesse qui m'interdit de parler du bonheur, je pourrais dire, « Je suis le plus heureux des hommes »... et, vu sous cet angle, je pense que cela aurait du sens.
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