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Je suis circonflexe

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Coco47JL

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Tout le monde est perdu, personne ne s’y retrouve depuis que « mon mot d’origine » m’est interdit et qu’il ne peut plus me fréquenter. Pourquoi suis-je ainsi banni de ce que les humains dits cultivés nomment l’orthographe ? Encore pire, les individus les plus jeunes n’imaginent même pas que j’ai pu exister un jour. Ils m’ignorent totalement. Vous ne savez pas ce que c’est vous d’attendre qu’on vous sollicite pour votre élégance ou pour apporter un peu de fantaisie et de musique dans les expressions les plus courantes. J’aimais bien agrémenter les textes d’auteurs célèbres par ma présence, coiffant certains de leurs mots choisis avec soin et parfois même avec amour. Et ils me le rendaient bien, ils n’abusaient pas de moi, non, ils m’utilisaient toujours à bon escient, avec parcimonie et au bon endroit, sachant toujours me mettre à la meilleure place pour que je puisse jouer mon rôle avec efficacité et séduire leurs lecteurs les plus assidus.
Mais attention, je ne suis pas l’accent circonflexe anonyme qu’on peut placer où l’on veut par simple caprice, je ne suis pas qu’un élément de décoration. Avant que cette terrible décision de supprimer certains d’entre nous soit prise, j’étais lié à un mot spécifique depuis de très longues années. Mais suite au grand chambardement qui a découlé de toutes ces discussions de savant délibérant sans arrêt autour de - « on le garde celui-là », ou - « on le supprime sans hésitation cet autre qui n’a aucune utilité.. », j’en ai un peu perdu la mémoire, ils m’ont fait vieillir prématurément. Je ne me souviens plus très bien de la place que j’occupais parmi ces milliers de mots ainsi mis en valeur par notre présence.
Triste, déprimé, je refuse de perdre tout espoir et décide de me lancer à la recherche de mon compagnon d’infortune, ce mot oublié qui me manque tant aujourd’hui. J’utiliserai tous les moyens possibles pour arriver à mes fins, mais il me faut maintenant trouver des alliés pour m’aider dans cette quête difficile.
C’est ainsi que je pris la décision d’utiliser comme premier complice un vieux dictionnaire. En parcourant toutes ses pages, j’y trouverai sans peine tous les mots équipés de notre chapeau ^. Je pensai ainsi réussir à retrouver mon partenaire de toujours.
Je réalise également que devant l’énormité de la tâche j’aurai beaucoup de mal à m’en tirer seul. Il me faudra sans aucun doute un ami pour m’aider. Celui-ci devra être curieux, perspicace, avoir de l’imagination, bien connaître l’orthographe, et surtout avoir l’envie de partager ma quête de recherche de « mon mot ». Je pense à ce vieil écrivain qui m’aimait, il allait jusqu’à me dire «  tu es l’hirondelle de l’écriture ». C’était beau et cela me flattait beaucoup. Mais malheureusement ce grand homme est mort et ne me sera d’aucun secours. Un académicien pourrait bien sûr m’être d’un grand secours, mais il semble que la plupart d’entre eux sont à l’origine de ma suppression. Non ce qu’il me faut, c’est une sorte de magicien qui puisse à la fois reconstituer mon passé et lire mon avenir. Un historien ? Non car trop cartésien et trop sérieux, il ne saura pas s’y prendre. Plutôt une personne sachant décrypter ma vie, me révéler le mystère de cette volonté de me faire disparaître, je pense à un métaphysicien. Cette spécialité définie comme science de ce qui existe en dehors de l’expérience sensible, qui concerne les processus immatériels et invisibles telle l’âme, Dieu, la force vitale...Oui je dois trouver cet être exceptionnel susceptible de m’orienter dans ma quête.


Mon ami le dictionnaire

Mon petit ami me dit-il, je veux bien t’aider, mais cela va être difficile. Tes frères sont très nombreux, les mots et les usages qui ont adopté ce signe élégant dont tu fais partie sont multiples.
Vous êtes d’origine Grecque, constitué simplement de la réunion d’un accent aigu et d’un accent grave, mais certains disent que vous avez également flirté avec le latin avec circumflexus qui signifie fléchi autour. Vous existez donc depuis très longtemps.
Tu me dis que tu es inquiet car tu as peur de disparaître complètement. Mais vous aussi vous avez profité parfois de la disparition d’une lettre comme dans bastir devenu bâtir, dans fenestre devenu fenêtre, et il existe encore bien d’autres exemples de ce type. On parle alors d’amuïssement. Ce que tu ignores probablement également, c’est que votre présence sur le u ou sur le i est liée à la disparition du e. On écrit dû, crû, alors qu’avant on écrivait deu, creu. Et pour le a, c’est la contraction de voyelles «  en hiatus » dont la première ne se prononçait plus, ou qui s’était contractée avec la suivante, par exemple comme pour baailler ->bâiller.
Sais–tu aussi qu’en phonétique vous indiquez un son plus long, particulièrement lorsque vous chevauchez le a ou le o, que vous servez à distinguer des homonymes ou homophones tels que jeune et jeûne, tache et tâche...
Je ne t’ai pas encore parlé de votre existence en conjugaison, que ce soit au passé simple ,à l’imparfait du subjonctif, ou au plus que parfait du subjonctif...Il faut que tu saches également que les mots terminés par –itre n’ont pas besoin de votre présence sauf bélître, épître, huître, alors que les mots désignant des couleurs avec la terminaison –âtre ont besoin systématiquement de vous comme bleuâtre, jaunâtre, verdâtre, et que les verbes qui se terminent par aître ont toujours votre chapeau si le « i » est suivi d’un « t » comme dans il connaît bien cette ville par exemple.
Enfin tu n’es pas sans savoir qu’il existe des centaines de mots munis de votre signe distinctif « ^ ». Je ne vais pas te faire l’offense de les énumérer.
Je regarde mon ami si savant avec effarement, je transpire à grosses gouttes me rendant davantage compte encore de l’ampleur de la tâche qui m’attend pour retrouver mon « compagnon mot » de toujours, sans qui je ne suis plus rien.
Dans sa grande sagesse et dans un grand bruissement de feuilles, il se secoue gentiment et s’adresse à moi avec une immense tendresse :
Tu m’as demandé mon aide jeune « circonflexe », je te le donne avec plaisir, je t’ai livré toutes mes connaissances, et malgré toutes les informations dont je dispose je ne peux pas faire plus pour toi. Tu vas devoir maintenant raviver tes souvenirs et rechercher qui pourra te mettre sur la voie pour retrouver celui que tu cherches. Tu vas y arriver, je n’en doute pas, tu es si agréable, si sensible, tellement aérien.
Un dernier élément qui va t’apporter un peu de réconfort, je connais quelqu’un susceptible d’être intéressé par ta démarche. C’est un jeune internaute original qui a l’habitude de naviguer sur la « toile ». Il me consulte très souvent à l’aide de son ordinateur,... et oui, tu vois, moi aussi ils m’ont contraint à me moderniser....Je pense qu’il pourra te guider dans tes recherches, ou te mettre en relation avec la bonne personne. Il s’appelle Noam... Prends contact avec lui et tiens-moi au courant de ta progression. N’hésite pas à revenir me voir quand tu veux et surtout garde confiance mon petit.
Bonne chance pour la suite et à très bientôt !


Les malveillants

Je dois tenir compte également du fait que des détracteurs réputés œuvrent dans l’ombre pour prôner ma disparition.
Il y a notamment Victor Fourban, ce vieil homme aux cheveux blancs dont l’amabilité toute apparente le rend sympathique au plus grand nombre. C’est un intellectuel apprécié dans les milieux littéraires à la mode. Il est écouté et sait faire preuve d’un humour aguicheur notamment auprès de la gente féminine qu’il adore charmer de son sourire enjôleur. Mais malgré un physique avantageux et ses efforts pour séduire, son regard d’un bleu acier met en évidence la froideur glaciale du personnage dénué de compassion pour ses semblables, et même une certaine cruauté qu’il n’arrive pas à dissimuler totalement. De plus ce monsieur est écrivain, membre de l’académie française et est très influent sur les décisions prises par cette assemblée. Alors il ne faut pas s’attendre à la moindre indulgence de sa part pour le p’tit circonflexe que je suis !
Pire, il est soutenu par un philosophe tout aussi renommé que lui, Emile-Henri Charlatan, beau parleur, défenseur de causes perdues mais populaires, recherchant la célébrité à tout prix et n’hésitant devant aucune compromission pour peu qu’elle soit savamment camouflée derrière des motifs caritatifs ou humanitaires et prétextes à se mettre en valeur dans les médias. Au regard de l’emballement médiatique provoqué autour de notre disparition partielle dans l’orthographe, il n’a bien sûr pas hésité à s’impliquer dans le débat, soutenant de manière très provocatrice nos détracteurs, argumentant pour une facilité et une simplification de l’apprentissage de la langue française pour les petits « chérubins » qui ne savent jamais où et quand nous placer au bon endroit.
Il faut à tout prix que je retrouve mon mot compagnon d’infortune pour retrouver toute ma sérénité en le protégeant de ma coiffe et en préservant mon existence au- dessus de lui. Je vais suivre les conseils de mon ami le dictionnaire et prendre contact avec Noam.


Noam

Il est charmant ce jeune homme à l’œil pétillant de malice et aux longs cheveux bruns. Je sens immédiatement qu’il est prêt à m’aider du mieux qu’il pourra. Il est curieux, son esprit vif fourmille d’idées, il veut tout de suite mieux me connaître. Il me pose des milliers de questions concernant mes habitudes, mes fréquentations, mes auteurs préférés, les lettres et les mots que j’apprécie le plus, savoir si j’ai de l’humour, depuis quand je suis dans cet état...En résumé, il souhaite tout connaître de moi pour m’aider à retrouver celui qui me manque tant. Il réalise une véritable psychanalyse. Il prend des notes en tapotant sur son clavier d’ordinateur, il enregistre tout ce que je lui confie. A tel point que je commence à être inquiet pour mon intimité et ma liberté. Que va-t-il faire de ces informations qu’il compile si soigneusement dans son appareil sophistiqué. Que vont devenir toutes ces confidences ? Ne vont-elles pas servir mes adversaires les plus virulents ?
Il sent bien mon malaise et cherche à me rassurer,
- « Tu es venu de ton plein gré et sur les conseils de ton ami le dictionnaire, alors ne soit pas craintif. Tout ce que j’enregistre va être compilé, mouliné, malaxé par la machine qui nous fournira in fine une synthèse nous permettant de déterminer les pistes essentielles à suivre pour réussir à localiser ton compagnon, à trouver les bons arguments pour que vous ne soyez plus jamais séparés. Tu vas voir, tu ne vas pas en revenir. Moi-même je n’arrive pas à m’habituer, je suis surpris en permanence par la puissance de cet outil qui est presque magique à condition de lui fournir les bonnes informations. Mais il ne faut pas avoir de tabous, il faut tout lui confier, même les idées les plus étranges, les plus insolites, les plus abracadabrantes comme dirait quelqu’un de bien connu du commun des mortels ».
Je le regarde avec étonnement et admiration, j’esquisse un léger sourire, ce qui pour un circonflexe n’est pas chose facile vous en conviendrez aisément. Comment ce drôle de gamin a-t-il réussi à lire dans mes pensées, il est vraiment extraordinaire ce Noam. Il ne m’a pas menti mon vieux dico (cela m’a échappé, il ne faudrait pas qu’il sache que je l’appelle comme cela, il trouverait sans doute que je lui manque de respect...), cet individu me semble être le bon interlocuteur pour faire aboutir ma quête.
- « Je te propose de commencer par passer en revue une multitude de mots que vous décorez habituellement de votre présence. Nous les introduirons dans la mémoire de l’ordinateur selon des critères fonction de tes réactions en les écoutant, selon qu’ils te sembleront agréables, détestables, amusants, intéressants...etc...Son intelligence fera alors le rapprochement entre eux et ton profil. Il pourra alors effectuer une première sélection. Nous recommencerons cette opération plusieurs fois et par une sorte d’itération nous aboutirons à un tri très sélectif de deux ou trois mots. A ce moment-là, j’espère que tu reconnaitras ton partenaire. Nous pourrons ensuite nous atteler à la phase suivante consistant, par un processus à peu près identique, à rechercher les arguments judicieux destinés à convaincre tes principaux adversaires de l’intérêt de préserver ton union avec celui dont tu apprécies tant la compagnie »
Il se tourne vers moi avec un grand sourire en me demandant :
- «  Cela te convient-il ? »
Je ne peux retenir mon enthousiasme, totalement séduit par cette proposition, je pousse un grand soupir de soulagement, rassuré d’être en d’aussi bonnes mains.
- « Oui , oui, oui trois fois oui, merci...On commence maintenant ? »


Espoir

Le lendemain matin, lorsque j’arrive chez lui, Noam s’adresse à moi avec un grand sourire annonciateur de bonnes nouvelles.
- « Ma bécane a tourné toute la nuit et le résultat est plutôt encourageant. Mais avant de te livrer ses secrets, je vais te poser une question indiscrète « petit circonflexe ». Peux-tu me dire quelle est ta lettre préférée ?
Je lève les yeux vers lui, un peu intrigué, mais après un court moment de réflexion, je lui avoue ma préférence :
- «  c’est le o, pourquoi me demandes-tu cela ? »

- Tu es certain de ce que tu me dis, c’est le o sans toit, enfin je veux dire sans toi dessus ?

- Non je le protège comme toutes les lettres que j’aime, c’est le ô bien sûr ! Mais vas-tu me dire pourquoi tu es si curieux à la fin !!

- Ne t’énerves pas, tu vas comprendre rapidement. Mais ce que tu me dis est troublant. L’ordinateur après cette nuit de travail m’a indiqué trois mots à retenir et ils contiennent tous les trois un ô : contrôle, symptôme et ptôse, et non seulement ils contiennent tous un ô mais ils ont tous un rapport avec la maladie...J’avoue que je suis troublé par ce résultat...Pas toi ?

Je ne réponds pas immédiatement, mais cela suscite en moi une grande émotion.
Je me souviens des heures passées à côté d’une petite fille qui s’appelait Léone. C’était il y a bien longtemps, elle jouait de la flûte dans les hôpitaux pour les enfants malades avec l’espoir que la musique rendrait leurs souffrances plus supportables. Elle était très douce, d’une beauté prodigieuse mais d’une pâleur diaphane lui donnant une apparence relevant presque du sacré. Elle devint soudain très triste, ne joua plus de musique et dépérit de jour en jour. Je regrettai alors de ne pas pouvoir lui venir en aide, ne serait-ce qu’en coiffant le O de son joli prénom de mon humble présence en signe de protection...
Il s’avéra qu’elle avait contracté une maladie très grave au contact des enfants auxquels elle avait voulu apporter son aide musicale. Tous les contrôles possibles ont été réalisés pour tenter d’établir un diagnostic, mais sans succès. Les symptômes ressemblaient à ceux identifiés pour d’autres maladies, mais les soins ne furent pas efficaces. Son état s’aggrava de jour en jour, les médecins prognostiquèrent une ptôse des reins (descente consécutive au relâchement des muscles ou des ligaments assurant leur fixation) de cause inconnue.
Je repris alors mes esprits, mais ne pus retenir mes larmes de circonflexe,
- «  effectivement c’est bouleversant... »
Noam s’aperçut de mon état, et me demanda :
- « tu as reconnu ton mot n’est-ce pas ? »
Je lui exposai alors les faits qui suscitaient tant de désarroi chez moi, je lui dis que je ne pourrai pas supporter ma disparition de ce mot dramatique qu’était pour moi Ptôse.
- « Ne t’inquiète pas, je ne t’ai pas tout dit, il y a une autre bonne nouvelle imprévisible qui suit et qui va te rassurer »


Imprévus

Noam m’informe qu’un évènement inattendu et surprenant s’est produit ce matin. Les médias, toutes tendances confondues, journaux, radios et télévision, ont diffusé une information qui paraît pourtant anecdotique. - « Je pense que c’est bon pour toi et ton mot favori »...Victor Fourban écarte la polémique sur la réforme de l'orthographe qui a agité quelques conversations hier. L'académicien s'indigne, mais pour d'autres sujets liés à la langue et à l'éducation: "J’avais participé à cette réforme de l’orthographe et au débat, j’étais plutôt favorable mais maintenant je refuse absolument de parler comme vous le dites très bien de l’accent circonflexe et de virgules, au moment où les écoliers n’apprennent même plus à écrire ni à lire", poursuit l'écrivain. "Quand il y a des gens qui n’ont pas de travail, quand le niveau de vie a baissé comme il a baissé et que les agriculteurs se suicident, je refuse de parler d’accent circonflexe ", lâche-t-il. "Ce qui me choque ce n’est pas la réforme de l’orthographe, ce qui me choque c’est qu’on la sorte en ce moment". A la suite de la polémique, le ministère de l'Éducation a même dû apporter quelques explications. Le ministre n’a lancé aucune réforme de l'orthographe, a fait savoir la rue de Grenelle. Et de préciser qu'il ne "revient pas au ministère de l'Education nationale de déterminer les règles en vigueur dans la langue française".

- «  Tu vois, tu vas pouvoir rester en compagnie de ptôse en mémoire de Léonie que tu aimais tant. »
-
J’eus un vague sourire, mais j’étais heureux d’avoir retrouvé ce mot et le souvenir de ma très chère Léonie.



Epilogue

Il ne faut jamais perdre espoir, lorsqu’une cause est juste et que la foi en l’avenir est présente, un évènement inattendu finit toujours par surgir au moment crucial. Circonflexe cherche à agir malgré son profond désarroi. Ses qualités « humaines » lui ont permis d’être entourés d’amis sincères et dévoués qui l’ont aidé à retrouver son équilibre au-dessus de son « compagnon-mot » d’infortune...
Circonflexe continuera de vivre !

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