Je pousse

il y a
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Sélection Public

Je m'appelle Tony. J'ai choisi le pseudo de Mahogany parce que j'aime bien les diphtongues. Je les trouve agréables à l'oreille. J'habite Nantes et suis originaire de la Guadeloupe, de l'archipel  [+]

Image de Hiver 2017
— Je vais prendre un chawarma bœuf, Ramses.
— Il ne reste que poulet, chef.
— Va pour poulet. Extra frites. Harissa Ketchup.

Ce soir j’me lâche.
J’bouffe « sale » comme on dit chez les sportifs.

J’ai commencé il y a dix semaines.
Au début, j’avais les mêmes à priori que tout le monde.
L’idée de rejoindre le clan des « gros-mongoles-qui-poussent-à-la-salle », le visage déformé sous l’effort par des grimaces-de-mecs-qui-essaient-d’expulser-un-très-gros-caca... Ça m’excitait moyen.

Seulement, il y a des moments où la vie décide d’être une vieille pute.
Sur le livre de mon destin, il était écrit qu’après mon trente-troisième anniversaire, il devait se produire ceci :
- perdre mamie.
- foirer un projet de création d’entreprise.
- perdre un taff.
- foirer une relation.
En un mois.
Trente-trois ans. L’âge du Christ. Crucifié.
Il allait falloir se relever.
Comme toujours.
Pour les personnes chaotiques – comme moi – qui se sabordent systématiquement à mesure qu’ils avancent, « se redresser » relève de l’instinct de survie. Pas du courage.
Si le plus fort n’est pas celui qui ne tombe jamais, mais celui qui se relève toujours, le plus con est résolument celui qui se fait lui-même les crocs-en-jambe.

De toute façon, y’a deux écoles : ceux qui chialent et ceux qui guérissent.
J’suis un bonhomme ou merde ?
Ça chiale pas un bonhomme.
Métisse de Guadeloupe ! Homme solide !
Braaaaaa !
...
Bon. D’accord.
J’ai chialé.
J’avoue.

Mais quand je me suis rendu compte que la situation ne s’arrangeait pas en chialant, alors, finalement, j’ai décidé de guérir.
L’adage de Papy Bourguit est vraiment le plus sage : « Le temps que tu passes à pleurer, tu ne le passes pas à essayer de résoudre ton problème ».
Je me suis donc mis un bon coup de pied au cul, cherchant à résoudre ce problème.

Au début j’avais un plan :

1. Buter mon ex et utiliser ce sacrifice pour invoquer Satan.
2. Lui vendre mon âme afin qu’il ressuscite Mamie
3. Fêter ça en allant brûler mon ancien taff, utilisant en guise de tison les corps de ceux qui avaient fait foirer mon projet.

Bon, et puis j’ai jamais trouvé Satan.
Du coup j’ai fait du sport.

Il fallait que je me réinscrive dans un processus où je finissais par réussir un truc.
Un cercle vertueux avec, à la fin, moi qui m’auto « free hug ».
Je voulais être fier de moi. Tordre le cou à ceux/ce qui avaient effacé mon reflet dans le miroir.
Retrouver une fierté. Une estime de soi. De la dignité.
Un truc où les efforts sont mesurables et les résultats constatables chemin faisant.
C’est donc tout naturellement que moi, le crustacé le moins costaud du banc de plancton, j’ai opté pour la musculation.
Logique.
À moi pecs, trapèzes et autres muscles ayant lâchement abandonné mon corps depuis le jour de ma naissance.
J’ai voulu faire le truc en grand. Sérieusement.
Je fais du sport OK. Mais à fond : régulation de la bouffe, temps de sommeil optimal, rasage du pubis et des aisselles (WTF ?)

Mes amis sont formels : j’y arriverai jamais.
Le soucis, c’est que ce ramassis de gros cons me connait par cœur : j’ai la volonté et la résistance d’un obèse au rayon Nutella.

La gestion de la bouffe a été le plus dur.
À la base, je suis un gros viandard, amateur de la ripaille, de l’avinement et des longues digestions paresseuses.
Désormais, je devrai manger de la volaille sous toutes ses déclinaisons et toutes ses formes – poulet rôti et ses mioche en omelette – des légumes, du fromage blanc, pas de sel, pas de gras, pas de sucre, pas d’alcool.
Pas d'alcool, quoi.
Non mais... pas d'ALCOOL !

À ce stade, mes gros cons préférés avaient raison : j’y arriverai jamais.
Je décide de me documenter.
Je me gave de vidéos sur l’exécution parfaite des exercices sur les machines de tortures, curls par-ci, pronation par-là, dips patati, squats patata, compléments alimentaires, rythme et fréquence des repas, la Whey, la prot, la BCAA, la créatine, le rayon fitness de Décathlon, abonnement aux chaînes YouTube Bodytime et Tiboinshape, j’en passe et turlututu-chapeau-pointu.
Je suis motivé de ouf.

Jour un.
Petit déj'.
Flocon d’avoine et fromage blanc.
Déjà, ça fait bien dix piges que j’ai pas pris un petit déj'. Toute cette abstinence pour ça...
Un truc qui ressemble à un bol de glaires.
Il y a cette scène dans Matrix où les mecs dans le « vaisseau » mangent un truc dégueu et blanchâtre.
Je suis certain que c’était des flocons d’avoine et du fromage blanc de merde.
Mes repas : riz et blanc de poulet fade.
Je me fais des shakers de protéines.
Je prends mes cachetons de BCAA.
Au taff, on croit que je fais une dépression et que je m’envoie du Lexomil.
Et je pousse à la salle.
Je pousse.
Au début, des charges ridicules.
Je vois des meufs faire du 2X10 kilos au développé couché.
Je suis à 2X2.5 kg.
Je suis bousculé dans mes habitudes.
Je suis blessé dans ma fierté.
J’ai des courbatures.
Mais je remarque un truc : j’ai tellement mal que je n’arrive à penser à rien d’autre.
Les jours passent.
Les courbatures aussi.
Je contacte un pote coach sportif. Il me fait un programme adapté à mon absence de corps.
Il demande a ce que je lui envoie des photos chaque jour. Au début je me suis dit que c’était un gros pédé fétichiste des maigrichons.
Puis j’ai accepté.

En revanche, si je conserve mon assiduité et ma discipline quant à mes séances à la salle et mon régime alimentaire, moralement ça ne va pas.
La bouffe est trop dégueu.
Le sport trop prenant.
Ça me casse les couilles et je suis toujours aussi costaud qu’un grillon anorexique.
Je ne vois pas les résultats.
J’veux abandonner et ainsi donner raison à mes gros cons d’amours.
Et c’est là qu’interviennent les photos.
Mon pote me fait un montage de mon évolution en trois semaines en superposant les clichés que je lui ai fait parvenir chaque jour.
J’hallucine.
Il se trouve que j’avais bien des muscles.
Les mecs étaient là, quelque-part, attendant que je les sollicite.
Alors bon, je ne serai jamais musclé.
C’est du sport, pas de la magie.
Mais déjà, atteindre cette corpulence...
C’était fou.
Je ne m’en étais pas rendu compte, mais en fait, oui, l’alliance du sport et de ma nouvelle alimentation avait déjà produit des effets.

Cette photo de moi, c’est mon reflet qui se redessine, ma confiance en moi qui rentre au bercail, ma dignité en gestation.

Dès lors, je redouble d’effort et d’investissement.
J’trouve des astuces pour concocter des plats avec du goût tout en respectant les restrictions alimentaires qu’impose mon régime de « sportif ».
Je m’abonne à des chaînes YouTube pour meuf-qui-veut-perdre-le-gras-du-fion (l’été approchant, afin de rentrer dans ce legging de pute acheté en solde à Zara) mais si ça peut donner de la saveur à mes quiches et à ce putain de blanc de dinde, je m’en bats la race. Je troque volontiers un peu de virilité contre du plaisir saupoudré sur mes plats fades.
À la salle, je monte en force.
Le poids des haltères aussi.
Je m’inflige tout le mal que j’aimerais faire à ces autres.
Je me figure chaque poids soulevé, chaque grimace, chaque courbature comme une droite que je leur envoie à travers la gueule.
À tous.
Je repense à mon ex.
J’enrage.
Je repense à ma mamie.
Je suis en colère. Encore plus.
Et je pousse encore.
Plus fort.
Je lâche des râles comme les tennismen qui s’arrachent pour renvoyer la balle depuis le fond du court.
J’emmerde la démotivation.
La démotivation c’est un stratagème des autres pour que j’arrête.
J’deviens parano. Complètement barge.
Mais on s’en branle.
Je pousse.
Des gens me manquent.
Des gens me dégoûtent.
Je me saoule à penser comme un fragile.
Alors je pousse pour me le faire comprendre.
Arrête de penser à eux, putain !
Pousse, connard ! Pousse, putain !
Je pousse fort.
Trop.
Et je vomis.
J’aime ça. Je surkiffe même.
Le week-end y’a le cheat meal. C’est le moment de la semaine où je mange comme je veux.
Je ne me prive pas.
Côte de bœuf, couscous, blanquette, burger...
Je me suis envoyé un fraisier pour cinq personnes, une fois. À la petite cuillère en regardant un épisode de Naruto en streaming.

Je remarque les effets secondaires du sport : je pisse un truc qui, odeur mis à part, ressemble à s’y méprendre à de l’eau tant c’est clair. C’est comme si tes reins te témoignaient un profond remerciement, car auparavant, ta bite n’expulsait que du rhum et de la bière que tu stockais dans ton estomac, cette distillerie.
Autre effet, je chie à heure fixe.
Oui.
Tous les jours à 14 h, je chie. C’est mécanique. C’est pas l’anecdote la plus folle du récit, mais lundi, à quatorze heures, vous vous direz peut-être : tiens, Tony doit être en train de faire caca en ce moment.
Bon, il y a d’autres trucs plus cool que pisser clair et chier comme une pendule : tu dors mieux, ta peau est nette, ton visage s’affine, tes performances sexuelles aussi...

Mes amis, ces gros cons loyaux et chéris commencent à comprendre l’enjeu.
Je suis trop sérieux depuis trop longtemps.
Un mec comme moi qui ne boit plus d’alcool en semaine... c’est forcément grave.
Ils ont cessé de dire que je n’y parviendrai pas.
J’ai déjà réussi, de toute façon.
Je (re)commence à être fier de moi.
Évidemment, je publie des photos sur Facebook.
Évidemment mes proches me félicitent.
Et évidemment, d’autres s’agacent : j’ai rajouté un étage supplémentaire à la tour de mon narcissisme, selon eux.
Ce n’est pas faux.
Mais ils ne connaissent pas les coulisses de ces selfies. Ce qu’ils symbolisent.
Ceci dit, je ne me dédouane pas d’un peu de prétention.
Si tu veux, l’ego c’est comme la prise de masse : pour accepter de prendre du volume, tu dois accepter de prendre un peu de gras ; pour accepter de reprendre confiance en toi, tu dois accepter d’être un peu saoulant et de paraître insupportable de prétention à certains.
Mais je m’en branle.
Je les abandonne à leurs conclusions. Ils viendront nourrir les rangs de ceux que je boxe mentalement en me faisant les pecs.

Et puis un jour j’ai arrêté de penser à eux.
Oublié l’ex.
J’ai laissé mamie s’en aller.
J’ai trouvé une paix intérieure.
J’ai commencé à aller à la salle pour d’autres motifs.
J’y ai rencontré des gens. Cool.
On parle de nos efforts, de ce qui nous a amené ici.
C’est dingue : presque tout le monde a une histoire qui l’a « poussé à pousser ».
Il y a souvent une raison profonde pour se déglinguer à la muscu.
Et plus l’enjeu est grave, plus les gens sont sérieux et assidus.
Le kéké à la salle, c’est celui qui y vient sans aucune raison valable.
Je ne boxe plus personne quand je fais mes squats.
Je mets du Gradur à fond. Et J’enchaîne.
Je pousse.
Je pousse.

Demain, il faudra manger « low carb » (comprenez : faudra brouter de la salade et manger de la viande très maigre) pour équilibrer avec le (délicieux) chawarma que je viens de m’envoyer.

Et pourquoi pas un footing également.

202
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Ediesedg · il y a
Ok pour le therapie on guerrit tous a notre manière. Une grande reconnaissance dans votre caractère avec le mien : melange d'agressivité qui cohabite avec une tristesse intense . Et pour l'écriture .. au top!
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Chato Garcia · il y a
A deux fois trente trois ans j'ai l'impression de reconnaitre mon histoire; la seule différence est que je ne suis jamais passé à l'acte j'ai tout gardé dans la tête. Votre texte est super! par moments cela me rappelle Bukowski
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Mahogany · il y a
On ne pouvait pas me faire meilleur compliment
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GracieuseRobert · il y a
J'aime bien cette manière de raconter ! Cash et ça fait du bien.
J'ai voté ;)

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Philshycat · il y a
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Marie Vincent · il y a
Je découvre la voix de cet auteur et j'aime beaucoup ...ça change . Tiens je vais aller me faire un chawarma poulet ...
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Mahogany · il y a
Merci de votre retour !
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup le ton humoristique et très réaliste de cette analyse personnelle, je suppose. C'est un plaisir de vous lire et de sourire quasiment à chaque phrase :), mon vote ! Et bonne continuation !
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Mahogany · il y a
Merci pour votre vote, ravi de vous avoir fait sourire.
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Lammari Hafida · il y a
Un débat intérieur original , mon vote ! Je vous invite à lire mes poèmes en finale < Dans les songes > et < Feuille d'automne >
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Mahogany · il y a
Je n'y manquerai pas. Merci pour votre vote
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Philippe Romano · il y a
Donc il y a des neurones qui fonctionnent dans les salles de sport!!!!! super rythme personnage enervant, on en connait tous!!! a visiter entre deux poussées de fontes!! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/nuits-blanches-1
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Mahogany · il y a
Haha ! Merci beaucoup pour votre commentaire !
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Kokoro · il y a
Je n'ai pas lu votre texte. C'est mieux que la lecture : j'ai entendu et rencontré ce mec qui se débat avec lui-même, sa voix, le battement de son sang, ses accès de niaque. Merci
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Mahogany · il y a
Ho ! Mais c'est moi qui vous remercie !
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Utilisateur désactivé · il y a
Très agréable lecture. Le style, la cadence, l'expression des tourments intérieurs de votre personnage. Son histoire.. J'ai beaucoup aimé. Merci.
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Mahogany · il y a
Ravi de vous avoir procuré du plaisir !

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