Je ne suis pas moi

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Suis-je dans le noir, ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. Ou encore ai-je réellement réussi ? Surement les trois. Sept fois six, j’y suis parvenu ! Eurêka ! J’ai réussi ! Après quarante-deux essais... Je suis dans le noir, les yeux hermétiquement clos, et pourtant je n’ai jamais vu aussi clairement des choses si incroyables.
Rectification : c’est plutôt Moi qui vois.
Je suis couché dans ma chambre bien avant deux heures, et allumant toute obscurité. La tête orientée vers le nord, face opposée au sol, les bras formant un angle de zéro degré à l’axe du corps : exactement comme prescrit, dans « le Guide ». Les paroles-clé ? Oui... elles aussi, je les ai psalmodiées. Il n’y a pas encore longtemps. L’écho fait encore frémir les cheveux jouxtant le pavillon des oreilles : « namastasiééénamastasiééééén-naaamooonammahannnnnnnnnn ! »
Qu’est-ce qui reste encore ? Rien. Et maintenant ? Maintenant, un petit bond dans l’air. Hop ! Et voilà !
Alors c’est vrai : je suis le véhicule et Moi le conducteur. Donc je ne peux rien faire sans Moi. Moi contredisant souvent ce que je pense, pensant fréquemment ce que J’ignore. Moi... très curieux ! Je n’aime pas aller à la bibliothèque à cause de Moi. Cet appétit insatiable pour le Secret, ce malin plaisir à lécher et tripoter dans tous les sens les énigmes... C’est toujours Moi qui ai raison. On a toujours cru qu’On est inséparable. Les rares fois où je suis surmonté par la lassitude, Moi, aimant sortir pour les ballades spatiales, sans avertissement, reviens les jambes au cou, poursuivi par des "terroristes", à telle enseigne que je suis souvent réveillé de manière brutale. Alors j’ai pris un breuvage, vieille bonne recette prescrite par grand-père, pour ne plus avoir d’insomnie à cause de Moi. Depuis ce jour, je ne suis plus détachable de Moi.
Jusqu’aujourd’hui. Tout a commencé quand On était tombé sur Le Guide. Un livre bizarroïde. Des choses extraordinaires y sont écrites. Et même dangereuses. Moi ne voulant pas lâcher, je l’ai suivi malgré tout dans la lecture. Indéniable croque-livre, Moi... J’ignorais totalement que ce qu’On allait y découvrir allait changer doublement notre vie. Moi voulant la Vérité, je ne voulais que la tranquillité de l’ignorance. Ce fut le début des querelles.
Ce soir, je suis couché dans le noir, seul, les yeux fermés. Et Moi flottant dans l’air, montant vers les étoiles, les yeux grandement ouverts sur les mondes inexplorés. Moi, seul, dans cette dimension incommensurable et inconnue, infinie mais accessible, illimitée et intemporelle.
Première étape, selon Le Guide : « Transformer diverses dynamiques en énergie spécifique ». C’est parti pour l’aventure ! Trouver la voie de cette énigme a été un jeu d’enfant. Direction : la Chine. Que dans ce monde pas besoin d’avion! On est l’avion. Mobile à la vitesse de la lumière. Désire et tu obtiens ! Cherche, et tu trouves mieux qu’espéré ! Il suffit juste d’un... "Clic" aussi vraisemblable que : E=mc2.
Et... Clic. Voici, Moi, en un très haut lieu de la pratique des arts martiaux.
Et maintenant ? « La trente sixième Chambre de Shaolin, dit une voix ». Le Guide avait raison : une voix te guidera sur le bon chemin.
Clic encore. Et net devant une majestueuse représentation divine et vivante : le Bouddha. Quelle merveille!
Bouddha suscite en Moi des mouvements. Force, habileté-dextérité, souplesse. Une synthèse de techniques de combat du lion, du singe et du serpent. Une puissante énergie remonte en Moi. Ensuite, Bouddha fait surgir en Moi à travers son regard perçant et enflammé la réalité du Dharma. Concentration-explosion-élévation. Et la lumière fut : « Les corps existentiels supérieurs de l’être ».
Mais qu’est-ce que cela veut dire encore ? « Va en Egypte ».
Clic. La grande pyramide de Giseh. La plus grande merveille au monde, externe comme interne. « Cherche le livre des morts ». Quoi, le livre des morts ? Ça ne résonne pas du tout bien, ça. Un frisson a frayé un chemin en Moi. « L’important n’est pas la mort mais le Chemin, le Chemin qui conduit à la Vérité, la Vérité qui conduit à la Vie ». Mais, il y a un labyrinthe là-bas, au fond de cette vieille bâtisse ! Le couloir de la mort, comment y trouver son repère ? Pas de place au doute. Lâche-Moi, Descartes !
Clic. Voici, Moi, dans la salle funéraire de Khéops. Apparait comme par enchantement un rouleau de papyrus. L’effort pour le lire s’avère un peu rude. Page 2, le message : « qui ne se laisse pas vivre à jamais ne vivra à jamais ce qu’il a laissé ». Ça veut dire quoi ça ? Comment déchiffrer ce message ? Egaré, voici Moi, égaré au milieu de ce labyrinthe.
« Reviens, Moi. Vite reviens-moi, On est en danger ! »
Qu’est-ce que cette voix ? Ce n’est pas du tout « la Voix » ! Soudain, une ombre effrayante s’approche de Moi. Des yeux flamboyants et une lance à la main. Anubis ! Le gardien des morts. Qu’est-ce qu’il veut de Moi, celui-là ?
J’ai la sensation d’être un peu secoué, un peu pincé... un peu transpercé par une lame tranchante. J’entends des cris semblables aux voix des hommes angoissés. « Reviens, Moi, je crie, vite reviens-moi, On est en danger! »
Anubis fonça sur Moi, lance à la main et l’air terrifiant. « Fuis ! Chuchote la Voix ». Pas l’ombre d’une hésitation. Clic. Mais les ailes refusent de se déployer. Anubis est tout proche. Clic ! Clic ! Clic ! Enfin, dans les airs, très loin au-dessus de la terre des pharaons. Plus de méchant loup-humain-divin derrière Moi. Et maintenant ?
Je sens une fraicheur incisive me pénétrer les pores aux poils raides. Je sens quatre angles droits contrecarrer l’air dont je dépends. « Reviens, Moi. Vite reviens, On est en danger ! »
« Va à Jérusalem... là où "Celui qui est descendu du ciel en bas s’est laissé mortifier sur la croix par la méchante horde d’incroyants et d’orgueilleux sans esprit ni loi, est remonté en Haut et reçois la force des choses d’en-Haut et de celles d’en bas ". Là, se trouve le Chemin, la Vérité et la Vie.»
Quelle voix écouter ? Je suis en danger, certes, mais la Vérité n’est pas loin de Moi, il faut qu’On finisse ce qu’On a commencé. Clic. Voici, Moi, sur le mont Golgotha. « Cherche le rouge, dit de nouveau la Voix, la couleur de l’Alliance Nouvelle et Éternelle, versée pour la multitude en rémission des bêtises et des conneries. Trouve ! » Clic. Trouvé ! Du sang sur les roches et dans une tunique déchirée. Et après ?
C’est alors qu’apparait sur une croix, au milieu de deux autres, une lumière jaillissante. « Avance vers la Vérité, dit un homme illuminé d’un blanc aveuglant, descendant sur les nuées ! » Soudain l’ombre effrayante, réapparait, lance à la main : Anubis. Un grand trou se creuse entre l’homme vêtu de lumière de gloire et Moi. Au milieu : le loup-humain-divin, terrifiant.
Je sens la terre se retourner, se morceler. J’écoute des cris, des pleurs déchirant le ciel. Mais qu’est-ce qu’ils foutent, ces gens-là ? Qu’est-ce qu’ils veulent faire ? J’étouffe. Je sens l’air définitivement disparaître. J’étouffe. J’étouffe. J’étouffe... « Reviens, Moi, reviens-moi ! »
Seigneur, au secours ! Sors-Moi de ce trou et je serai sauvé ! Conduis-Moi vers le Chemin parfait de Vérité pour l’instant d’après ! Tout à coup, la lumière enveloppant l’homme sur les nuées descend sur Moi et se fait si éclatante qu’Anubis est foudroyé ; il disparait dans le néant. L’homme vêtu de gloire s’approche de Moi. « Voici, la Vérité, dit-il.»
Clic ! Clic ! Clic ! Clic ! Non ! Non ! Non ! Non ! Comment ont-ils osé faire ça ? Je ne faisais juste que dormir... et Moi entrain de fouiner quelque part pour amener la Lumière au monde, borné aux choses d’en bas et aveugle aux choses d’en-haut... Mais quels incrédules !
C’est Moi qui vous écris cette nouvelle : « Allez-y vite ordonner à mes frères que je sois rapidement déterré. Je ne suis pas Moi. La Vérité s’est manifestée à Moi, dans le Livre de Vérité descendue d’en-haut. Je dois vous La révéler afin que vous puissiez voir dans le noir, même les yeux fermés, inch Allah !»

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