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Je ne l'ai pas reconnu immédiatement

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Korete

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« Tu peux m'expliquer : pourquoi as-tu accepté ce rendez-vous ?
_ Je te l'ai déjà dit mille fois. On voit que tu m'écoutes. C'est juste un ancien ami de lycée. Cela fait presque vingt ans que l'on ne s'est pas revu mais il a retrouvé mon contact sur Internet et...
_ Juste un ancien ami ? Ami comment ? Parce que, à la manière dont tu t'es apprêtée...
_ Qu'est-ce que tu insinues encore ? Tu m'énerves avec tes petits sous-entendus.
_ Je remarque juste que tu te mets rarement en jupe, surtout une jupe aussi courte. Et ton décolleté est, c'est le moins qu'on puisse dire, prononcé.
_ Qu'est-ce que tu t'imagines ? Il m'a dit qu'il était marié, qu'il avait deux enfants...
_ Oui, mais toi tu es célibataire, encore.
_ Eh bien, j'ai décidé de le rester. J'ai trop espéré, j'ai eu assez de déboires. C'est fini, je n'attends plus rien de l'amour. Je préfère miser sur l'amitié.
_ L'amitié ? Entre un homme et une femme ? Est-ce que ça ne dérape pas de façon systématique ? Moi, l'amitié entre un homme et une femme, je n'y crois pas.
_ Oh ! Et puis tu m'agaces. Tu vas me lâcher ? Allez, fiche le camp !
_ C'est ainsi que tu te comportes avec moi ? Moi qui suis ta seule et véritable amie. C'est égal, je ne dis plus rien mais tu sais très bien que je serai, quoique tu fasses, partout et en toute circonstance avec toi. »
Enfin ! Un peu de tranquillité. Pendant que cette emmerdeuse me parlait, les allers et venues n'ont pas cessé autour de moi. En ce samedi de printemps, le centre ville grouille de vie et le café est bondé. J'observe, installés sur les tables voisines, des groupes d'amis en discussions animées, des couples aux doigts enlacés, des familles, mais pas d'homme seul. J'aperçois aussi une femme, très belle, je dois l'avouer.
« C'est clair que tu ne peux pas rivaliser avec ta cellulite et ta peau négligée.
_ Qu'importe, on dirait que sa beauté ne la prémunit pas de la solitude. Alors, épargne-moi tes commentaires. »
Absorbée dans ses pensées, le femme tourne le dos à la porte. Alors que je scrute le moindre mouvement, que j'examine les visages, elle semble peu préoccupée de ce qui se passe autour d'elle.
Je lâche un soupir et regarde ma montre. Il est à peine dix-sept heures trente et nous avons rendez-vous à dix-huit heures. Pourquoi suis-je arrivée si tôt ? C'est une bonne question.
« Tout simplement, tu l'imaginais fou d'impatience et naturellement galant. Pour toi, il ne faisait pas de doute qu'il arriverait au moins avec deux heures d'avance.
_ Qu'est-ce que tu as encore à ramener ta fraise ? Tu n'étais pas sensée me laisser tranquille ?
_ Mais tu t'ennuies, là, avec ta solitude. Ca saute aux yeux. Je viens te tenir compagnie en toute amitié. 
_Je peux très bien me passer de tes services. Je préfère être seule pour pouvoir me replonger dans mes souvenirs. Alors, va-t-en. »
Entre deux coups d'oeil circulaires, je me vautre avec volupté, avec nostalgie, dans mon passé de lycéenne. Le sourire de Mathias m'obsède. Nous étions toujours l'un avec l'autre. Pour tout le monde, il était évident que nous formions un couple alors que nous n'avons rien partagé de plus qu'une franche camaraderie, un amour purement fraternel. Puis la vie, le temps ont fait leur œuvre broyant comme à leur habitude tout autour d'eux. Le baccalauréat en poche, je m'inscrivais dans une école de commerce tandis que lui se destinait au journalisme. Et bêtement, nous nous sommes perdus de vue. J'en viens à regretter, parfois, de n'avoir pas céder lorsque... Je ne devrais pas penser cela, l'autre peste risque d'en profiter et je me dispense très bien de ses petites leçons de morale.
Et maintenant, quelle heure est-il ? Dix-sept heures quarante cinq. Que l'attente ma paraît longue.
Ah ! La porte s'ouvre, laissant le passage à un homme. Seul. Et avec un bouquet de fleurs. Je tends le cou. Je me dévisse la tête. Je dois avoir une allure complètement ridicule mais je distingue mal son visage qui émerge difficilement au dessus des tables bondées.
« Là, on peut dire que c'est totalement de ta faute. Myope comme tu es ! Comment se fait-il que précisément aujourd'hui, tu n'aies pas mis tes lunettes ? Par coquetterie ?
_ C'est un oubli. Tout le monde peut oublier, non ?
_ Et tu as oublié ta tête aussi ? Il te l'a fait perdre ? »
L'homme avance entre les tables. J'agite la main. Il se dirige d'un pas décidé, sans l'ombre d'une hésitation, vers l'autre. L'autre femme seule de ce café qui tourne si résolument le dos à la porte. De sa main libre, il couvre ses yeux et j'imagine sa voix qui claironne :
« Surprise ! »
C'est peut-être une convention entre eux. La femme attend l'homme le dos tourné pour qu'il ait le plaisir de la surprendre. Je trouve ça puéril, banal, miteux.
Et « Jalouse !
_ Quoi, jalouse ?
_ N'essaye pas de me la faire. Tu fais ta dégoûtée mais toi aussi tu aimerais bien que quelqu'un te cache les yeux en criant surprise.
_ Pfff !
_ Surtout quelqu'un avec un bouquet de fleurs.
_ Je n'attends pas de bouquet de la part d'un ancien ami que j'ai perdu de vue il y a presque vingt ans.
_ Bon, arrête avec ton alibi de l'amitié. Ca ne trompe personne et ça ne trompait personne à l'époque puisque, comme tu l'as rappelé, tout le monde vous considérait comme un couple. »
Une sonnerie de téléphone m'arrache à la torture de ce tête à tête. C'est peut-être lui ! J'espère qu'il ne va pas annuler notre rencontre.
Je me penche vers mon sac et fouille fébrile. Evidemment, le portable est introuvable. Lorsque je mets enfin la main dessus, la sonnerie s'arrête. Je le rejette dépitée et me redresse. Et là il se produit quelque chose d'absolument incroyable. Tandis que ma tête pivote verticalement pour reprendre sa position, une main se plaque sur mes yeux.
« Surprise ! »
Je fais volte face et découvre, éberluée, l'homme au bouquet de fleurs. Ainsi rapprochés, j'ai tout le loisir de remarquer le début d'embonpoint qui alourdit le ventre, l'odeur de transpiration et les traits que les années ont abîmés. Le sourire ne parvient pas à effacer l'impression de lassitude que le temps et son cortège de petites concessions ont marquée sur ce visage.
« Bonjour, je suis Mathias. »
Il est trop tard pour faire machine arrière, trop tard pour réaliser qu'il ne faut pas confronter la réalité des souvenirs avec celle du présent et que les amis de jeunesse ne devraient pas déborder du cadre que la vie leur a assigné. Je me mords les lèvres. La déception est immense.
« Et tu sais quoi ?
_ Oh ! Qu'est-ce que tu as toi, encore ?
_ Tu es déçue ? C'est réciproque. »
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RAC · il y a
Bon d'accord physiquement l'Apollon n'est plus mais peut-être qu'il a de l'humour et d'autres qualités...J'attends la suite de l'histoire !
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Cétacé · il y a
Hé oui! les années passant (... soupir ...), on prend des claques. ... Cé
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Chantal Sourire · il y a
La désillusion... c'est vrai aussi de certains lieux enjolivés, j'aime !
Et vous invite sur ma page si le coeur vous en dit...

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Etoile* · il y a
Il m'est arrivé de penser rechercher mon ami et/ ou "amour platonique" de lycéenne mais je n'ai jamais été plus loin. A lire cette histoire j'ai sûrement bien fait (d'autant que je m'entends super bien avec mon époux depuis quarante ans! )
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Korete · il y a
Pour avoir essayé, que ce soit amour ou ami, j'ai effectivement à chaque fois ressenti la distance des années passées sans se voir. Merci pour votre lecture.
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