JE HAIS LES CINGLÉS* - Pierre Pastiche.

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Les mots jalonnent mon existence depuis un paquet de décennies déjà. Ceux des autres comme les miens... Ma devise est fort simple, vivons heureux en attendant la mort. Et peu m'importe les ratures  [+]

O vertige de la folie béante qui mène à tous les dérèglements adultères jusqu'aux drames les plus intimes...
Je hais les cinglés.
Le cinglé agresse l'homme. Par pure cruauté.
La folie est la seule tare qui agresse l'homme par pure cruauté.
La folie est une plaie pour l'homme.
Il y a des folies qui agressent l'homme parce que c'est leur raison d'être.
Prenez la paix. (Non, ne fuyez pas. C'est une façon de rêver.)
Prenez la paix. La paix. Il arrive que l'homme prenne la paix pour un mirage. Bon. Mais il n'y a pas là la moindre manifestation de haine de la part de la paix à l'encontre de l'homme.
L'homme prend la paix pour un mirage parce qu'il enfonce des portes ouvertes, ou pire.
Le cinglé, lui, est foncièrement méchant.
Personnellement, l'idée d'avoir à l'affronter m'est odieuse.
Il arrive cependant que la confrontation homme-cinglé soit inévitable.
Quelquefois, plus particulièrement aux temps froids, l'envie de pactiser avec un cinglé se fait irrésistible.
L'homme prend alors son courage et sort le cinglé du placard à deux mains.
Il est seul. Il est nu. Il est grand.
Son maintien est digne, face au combat qu'il sait maintenant inéluctable.
Son buste est droit. Ses jambes, légèrement arquées. Ses pieds nus arc-boutés au sol.
Comme un pompier face au feu, il est beau dans sa peur.
Les portes du placard s'écartent dans un souffle.
Le cinglé est là, accroché à sa tringle dans la pénombre hostile.
On dirait un drôle de vampire agrippé à la branche morte d'un chêne noir dans l'attente silencieuse du poulain égaré au tendre flanc duquel ils ventouseront leur groin immonde pour aboucher son sang clair en lentes succions gargouillées et glaireuses, jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Cependant, l'attitude de l'homme n'est pas menaçante.
Simplement, il veut pactiser.
L'oeil averti de l'homme a repéré le cinglé tapi.
Il est planqué dans le rayon des manteaux de manière assez gauche canard.
C'est un cinglé particulièrement dangereux. Sournois.
Oh. Il ne paie pas de mine.
Le teint rose, les épaules tombantes, il ferait plutôt pitié.
Mais regardez bien ses mains. C'est une poigne de fer. Elle ne lâchera pas sa proie.
L'homme bande. Surtout ses muscles.
Il avance d'un demi-pas feutré, pour ne pas éveiller l'attention de l'ennemi.
C'est le moment décisif.
De la réussite de l'assaut qui va suivre dépendra l'issue du combat.
Avec une agilité surprenante pour un homme de sa corpulence, l'homme bondit en avant.
Sa main gauche, vive comme l'éclair, repousse le cinglé pendu à gauche d'un cintre quelconque, tandis que sa main droite se referme impitoyablement sur ce dernier.
La riposte du cinglé est foudroyante.
Au lieu d'accentuer sa pression sur la tringle, il s'en échappe brutalement, entraînant dans sa chute le bataillon des pantalons avec les pinces devant et c'est là que l'homme comprend que c'est foutu, non, c'est foutu.
A terre, le cinglé rose est blessé.
Rien n'est plus dangereux qu'un cinglé blessé.
Dans son inoubliable "J'irai cracher sur vos cinglés", Ernest Hemingway n'évite-t-il pas d'aborder le sujet ?
Un silence qui en dit long, non ?
L'homme, à présent, est à genoux dans le placard.
De sa gorge puissante monte le long cri de guerre de l'homme des paris fous.
"Putain de bordel de merde de cinglé à la con, chié."
Le cinglé rose a senti le désarroi de l'homme. Il va l'achever.
Il fait froid. La nuit, tous les cinglés sont givrés.
L'homme, vaincu, n'oppose plus la moindre résistance.
Le nez dans les pantoufles, il sanglote, dans la position du prieur d'Allah, la moitié antérieure de son corps nu prisonnière du placard, l'autre offerte au regard de la femme de ménage espagnole.
Il souffre. Quelques gouttes de sueur perlent à sa paupière.
Il n'est qu'humilité, désespoir et dégoût.
Quelques couilles de plomb pendent à son derrière.
Il a soif, il a froid, il n'a plus de courroux.
"C'est kikiki va finir au placard mon cocu", dit mon fou.

*Librement inspiré du texte "Les Ceintres" de Pierre Desproges.
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