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Chantal Parduyns

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D’un coup, la porte s’ouvre sur le masque blanc troué de deux puits glacés qu’elle connaît si bien. Son dieu est campé dans l’embrasure. Son regard acéré balaie la cuisine et l’évalue rapidement. Les lourds nuages noirs qui étaient tapis sous les meubles s’amassent brutalement et sortent de leurs cachettes. Ils s’élèvent en grosses volutes menaçantes et obscurcissent la blancheur sans tache de la cuisine. Elle jette un regard vers la porte et baisse vite la tête vers son fourneau en chuchotant « Bonsoir, chéri ». Un grognement sourd lui répond.

Du coin de l’oeil, elle cherche le manque, la faute, l’étincelle qui va allumer la colère de son dieu et transformer la soirée en enfer… Rien, elle ne trouve rien… Désespérément son regard coule sur toutes les surfaces de cette cuisine qu’ils ont choisie ensemble il y a de longs mois, qu’elle avait trouvée belle puisqu’elle plaisait à son fiancé. Sans même réfléchir, elle s’était rangée à ses arguments raisonnables. Elle buvait ses paroles, admirait son intelligence. Cette cuisine n’était pas chère, on pouvait se permettre quelques armoires en plus ; le blanc va avec tout et sera toujours à la mode, même dans vingt ans. Et au milieu de ces armoires, elle avait imaginé une éternité de bonheur lumineux. Maintenant, elle est l’esclave servile et acharnée de toutes ces portes blanches laquées. Chaque jour, la jeune femme essaie de les apprivoiser ; chaque jour, elles se rebellent, elles s’ingénient à attirer les taches, résistent traîtreusement à ses coups de torchons en se couvrant de traces dès qu’elle a le dos tourné. Elle n’a jamais réussi à domestiquer cette cuisine laquée, un échec de plus à porter à son compte.

Ses regards furtifs ne trouvent rien ; tout est rangé, immaculé ; la table est mise, le repas prêt.

Pourtant, il y a sûrement quelque chose… Elle a oublié un détail quelque part dans cette immensité lumineuse qui la glace. Sur ses épaules, elle sent peser le regard noir et lourd de son mari qui attend patiemment, qui lui laisse une chance de s’amender. Déjà, elle sait qu’elle échouera, comme d’habitude, et qu’il devra pointer, du geste et de la voix, son péché évident. Mais elle s’acharne ; elle retourne son cerveau paniqué dans tous les sens. Nerveusement, elle égoutte les pommes de terre, manque de lâcher la casserole qu’elle récupère de justesse et se brûle le poignet à la vapeur.

Enfin, il s’avance dans la pièce, s’attable. Elle essaie de se rassurer : il lui donne une chance de récupérer la situation. Tout n’est pas perdu, il faut simplement qu’elle soit parfaite pour effacer la petite tache qu’il a relevée.

Il a posé les mains de chaque côté de son couvert. Du plus loin qu’elle peut, elle lui sert son repas. Elle contrôle les aliments au fur et à mesure qu’elle les dépose dans son assiette. Tout paraît bien. Il ne réagit pas, c’est bon signe. Elle n’ose le regarder.

Lentement, elle se sert enfin. Elle n’a pas faim mais elle accompagnera son repas, comme une bonne épouse. Elle soupèse mentalement ce qu’elle met dans sa propre assiette : trop peu, il lui reprochera son manque de force et sa fatigue récurrente ; trop et il lui fera remarquer le kilo qu’elle a pris depuis leur mariage.

Enfin, elle s’assied sur le bord de sa chaise.

— T’as encore oublié de saler les pommes de terre, maugrée-t-il.

— Non, non, j’ai fait bien attention.

Elle a répondu très vite à ce qu’elle croit être une question – il n’a pas encore touché à son assiette.

Les nuages noirs enflent et le tonnerre gronde.

— Je te dis qu’elles ne sont pas salées !

Il martèle chaque syllabe. D’un geste rapide du bras, il balaie son assiette qui traverse la cuisine avant de s’écraser sur le mur. La jeune femme sursaute violemment et retombe sur le sol, entraînant la chaise dans sa chute. Un éclair de douleur claque dans ses vertèbres et tout disparaît dans la lueur blanche.

Elle se recroqueville sur le carrelage, soulagée : elle n’en pouvait plus d’attendre la tempête. Elle sait que la pluie de coups s’arrêtera et que sa faute sera lavée. Tout son corps s’embrase dans les éclairs blancs de la douleur.
 
 ***

Il est parti.

Elle reste affalée sur le carrelage froid. Elle ne s’entend pas gémir, elle ne sent pas les spasmes de ses muscles bombardés.  Derrière ses paupières fermées, elle regrette sa perfection perdue, des larmes roulent, pleines de sel.

Il y a quelques mois, elle resplendissait sur le parvis de l’église, jeune et belle, elle voulait se croire parfaite et niait en riant tous les défauts que ses parents avaient déjà pointés du doigt. Elle n’était qu’une petite oie blanche imbécile, elle le savait maintenant. Il l’aimait, lui faisait confiance mais elle n’avait pas su le rendre heureux. Sous sa robe immaculée, il n’y avait que bêtise et incompétence. Il valait mieux que ça. Elle l’avait déçu.
 
 ***

Les jours passent. Les plaies cicatrisent, les bleus s’effacent, les saignements qui l’angoissent semblent vouloir s’arrêter (elle était enceinte mais elle a perdu le bébé, elle le sait) ; pourtant la crainte est là, qui s’étend. Entre le moment où son dieu part et celui où il revient, les heures s’écoulent, monotones et solitaires. Souvent, la jeune femme se pelotonne dans une apathie désespérée et seule la peur de son seigneur et maître la pousse de tâches en tâches.
 ***

— Regarde ce que j’ai trouvé…

Il tient dans ses mains un chat entièrement noir dont les yeux luisent comme deux éclats de jade poli.

— Tu te plaignais d’être seule, ça te fera de la compagnie.

Il lâche le chat dans la cuisine.

— Tu es contente ? Il te plaît ?

Elle croit lui avoir dit un jour qu’elle préfère les chiens mais il a oublié, il a tant de choses à penser, tant de responsabilités au boulot, avec ses collègues qui lui laissent tout sur les bras.

— Oui… Merci.

La chatte s’assied devant la jeune femme, guette son accord. C’est une chatte, elle le sait. Elles se connaissent. Tous les jours, quand le maître est parti, la chatte s’installe derrière la fenêtre de la cuisine et attend un bol de lait, un morceau de viande.

— Bon, caresse-le alors ! Il ne griffe pas. Qu’est-ce que t’es froussarde !

La jeune femme se penche, gratte un peu entre les deux oreilles. La chatte se lève et explore la cuisine tranquillement.

— Tiens !

Le maître lance quelques billets sur l’évier.

— Tu achèteras ce qu’il faut !

— Oui… Merci.

Il s’empare du chat, l’observe.

— Voyons… Ah, c’est une fille, tant pis ! On l’appellera Bianca, qu’en penses-tu ?

— Oui, c’est bien.

Satisfait, il se redresse et sourit d’un air arrogant avant d’ajouter :

— Au moins, c’est original !

Elle ne lui dit pas qu’elle l’avait déjà baptisée « Jade ».

Avant d’aller se coucher, la jeune femme enferme la chatte dans la cuisine. Étendue dans le noir, elle imagine avec effroi les dégâts qu’elle découvrira le matin, et tous les poils noirs qui vont s’incruster partout, et les traces de pattes sur le carrelage blanc… Avant l’adoption de  « Bianca », elle n’arrivait déjà pas à satisfaire aux exigences de son dieu ; alors maintenant, avec cet animal, ce sera mission impossible. Et puis, un chat noir dans une maison, ça porte malheur. Ce cadeau est une calamité.

C’est vrai qu’elle s’était plainte d’être seule, enfin, pas tout à fait ; elle avait émis le désir de travailler à l’extérieur pour rencontrer des gens et ramener un peu d’argent. Elle entendait encore sa réponse : « Mais enfin, tu n’y penses pas ! Tu n’as pas de diplôme, tu ne sais rien faire, qu’est-ce que tu vas trouver comme boulot, à ton avis ? Faire des ménages ? Tu ne t’en sors déjà pas avec le tien ! Ramener de l’argent… mais tu rêves ! Tu gagneras des clopinettes qui ne suffiront pas à payer tes déplacements ! Et puis tu vas peut-être arriver à être enceinte, un de ces jours… »

Six heures du matin, la jeune femme sort discrètement du lit et part inspecter la cuisine avant que le réveil ne sonne. Tout va bien, la chatte n’a rien sali. Elle prépare le café et la mallette de son maître.
 ***

La jeune femme est allongée sur le divan, les yeux entrouverts, une main posée dans la fourrure noire de Jade qui lèche son visage salé de larmes séchées. Malgré tous ses efforts, la colère a soufflé sur la maison et s’est abattue lourdement sur son corps.

Cette chatte est étonnante. Elle s’est installée dans la maison comme une complice discrète. Dès que le maître est là, Bianca ne répond qu’à lui, ne regarde que lui et lui réserve le droit exclusif de la caresser. Dès qu’il a le dos tourné, elle devient « Jade ». Très vite, la jeune femme a constaté que la chatte ne réagissait jamais quand elle l’appelait « Bianca ». Par contre, son premier prénom lui faisait pointer les oreilles, tourner la tête et venir chercher des caresses.

— Tu n’es qu’une opportuniste, mais je t’aime quand même !

Jade lève la tête, outrée. Un éclair d’or traverse ses yeux verts, ses pupilles s’étrécissent.

— Excuse-moi, je suis injuste. C’est vrai que tu fais de ton mieux pour le mettre de bonne humeur, c’est vrai qu’il se met moins en colère depuis que tu es là.

Jade se recouche, apaisée.
 ***

Le printemps est arrivé aujourd’hui et avec lui, les promesses d’une nouvelle grossesse. La jeune femme est heureuse, elle a nettoyé les vitres, lavé les rideaux, un vent de fraîcheur musarde sur les portes blanches des armoires, le soleil s’y reflète. Jade caresse de ses coussins le carrelage humide et immaculé.

Il a fait trop beau aujourd’hui, l’orage menace. Malgré la salade appétissante et les ronronnements apaisants, il éclate, furieux.

Dans un coin de la cuisine, Jade se ramasse, ses poils terriblement noirs se hérissent. Elle voit la jeune femme impuissante et soumise, elle observe le maître qui tempête, elle le suit de ses yeux verts où semble couler de l’or liquide. A grands pas, le maître contourne la table, le bras dressé, le visage livide. De ses yeux glacés, il fixe la jeune femme. Alors Jade bondit dans ses jambes, vive comme l’éclair ; son feulement violent déchire l’air et stupéfie l’homme. Déséquilibré, il tombe, sa tête heurte de côté la poignée du four qui s’arrache dans un craquement sinistre. Un bruit mat de chute et le silence, long, dense s’installe dans la blancheur glacée de la cuisine.

Sereine, Jade s’assied aux pieds de la jeune femme, lève la tête ; on dirait qu’elle sourit…

Le maître ne lèvera plus jamais le bras mais Marianne ne le sait pas encore.
 

PRIX

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Jusyfa · il y a
Bonjour Chantal, en première lecture, vous avez contribué à ce que " À chacun sa justice " soit en finale et je vous en remercie.
Aujourd'hui, ce texte est placé en tête des suffrages. Pour certifier que votre premier choix fut le bon, je vous invite si vous le voulez bien, à venir le soutenir à nouveau.
Avec mes remerciements.
Julien.

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Jusyfa · il y a
Bonsoir Chantal, je reviens vers vous pour vous inviter à découvrir et éventuellement à soutenir " À chacun sa justice " une nouvelle en finale du GP automne. Merci.
Julien.

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Chantal Parduyns · il y a
Désolée, je ne puis être présente sur le site pour l'instant, il faut d'abord que je répare ma petite santé...
Bonne soirée à vous. J'espère que vos voeux ont été comblés.

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Jusyfa · il y a
Comme je viens de le dire sur " Un coup de dès jamais ...." soyez surtout attentive à votre santé et à votre bien-être. Pour info, "à chacun sa justice " a terminé lauréate du prix public et vous avez participé à cette victoire. Je vous en remercie.
Portez vous bien !
Belle soirée.
Julien.

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Claire Bouchet · il y a
Une histoire ordinaire de violences conjugales sournoises et répétées. Celles-ci auraient pu se poursuivre encore longtemps si une petite compagne féline n'avait l'intelligence d'intervenir. Je trouve votre texte très fort Chantal.
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Chantal Parduyns · il y a
Merci pour votre soutien qui me fait chaud au coeur. Désolée de ne pas avoir répondu plus vite... Des ennuis de santé ne me permettent pas d'être réactive sur Short en ce moment... et depuis quelques semaines...
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Jusyfa · il y a
Votre histoire et la qualité de votre écriture m'ont "embarqué " , j'ai apprécié de bout en bout , mes 5***** avec plaisir.
Si votre temps vous le permet, je vous invite à découvrir un poème en lice du GP automne " pour le meilleur et et pour le pire ? Ben c'est vrai !" . Merci pour votre lecture.

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Chantal Parduyns · il y a
Merci ! Titre surprenant pour un poème... Cela titille ma curiosité...
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Marie · il y a
Sur un thème malheureusement classique, une histoire bien conçue et bien écrite ! Et une chute libératrice, même pour le lecteur !
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Chantal Parduyns · il y a
Merci ! Je suis très heureuse que mon histoire vous ait plu. Bonne journée à vous !
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Chantal Parduyns · il y a
Oui, les chats sont des animaux fascinants. Merci pour votre commentaire et pour l'invitation ! Bonne journée !
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Zouzou · il y a
Vénérons le chat comme le faisaient les Egyptiens !
En lice Poésie avec ' Des rêves d'Iran 'et 'Continuer' si vous aimez

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Jean-Francois Guet · il y a
huis clos réussi ! et vive le chat et vive le chat ... ;)
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Chantal Parduyns · il y a
Merci ! Je suis ravie que l'héroïne féline de cette histoire vous ait plu. Bonne journée à vous !
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Chantal Parduyns · il y a
Merci pour le commentaire, les voix et... l'invitation... Bonne fin de we à vous !
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Jean Calbrix · il y a
Et dire que certains disent que les animaux ne pensent pas ! Bravo, Chantal, pour votre nouvelle qui démontre le contraire. Vous avez mes cinq voix.
Permettez-moi de vous inviter à une promenade dans les dunes : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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