3
min

J'aime la piscine

Image de Lucie M. Ponroy

Lucie M. Ponroy

85 lectures

14

En sortant du vestiaire, elle sentit un courant d’air parcourir ses mollets. Elle serra sa vieille serviette plus étroitement autour de sa taille et s’étonna de trouver pour une fois l’éponge râpeuse et usée bien agréable. Elle déposa ses affaires dans un des casiers à code, songeant à ce qu’elle devait emporter et ce dont elle n’avait pas besoin. A chaque fois c’était pareil, elle se retrouvait encombrée de choses inutiles et fouillait désespérément son sac à la recherche du bonnet indispensable ou du gel douche bienvenu.
Le brouhaha diffus, sourd, tout en résonances ne l’aidait vraiment pas à se concentrer. Elle frissonna, s’en remettant à sa bonne étoile elle repoussa la porte du casier, pour retrouver au plus vite la tiédeur des bassins.
Mais avant cela, il lui fallait d’abord affronter l’angoissante inexactitude du réglage des températures de douches. Le courant d’air toujours accroché à ses mollets, elle arriva dans cet espace ni vraiment clos ni tout à fait ouvert et se prit, comme une gifle molle, la moiteur en plein visage.
Le souffle suspendu le temps de s’adapter à ce changement de climat, elle jeta sa serviette sur la barre métallique de l’ilot central et appuya avec conviction sur le robinet poussoir de la douche la plus éloignée des ouvertures. L’eau gicla, brûlante et tomba en pluie d’aiguillons sur ses épaules. Elle sauta vivement sur le côté, le temps de trouver le moyen de régler la température. Etrangement, pas une des douches n’avait le même système de réglage. Elle abandonna celle-ci au profit de la douche d’à côté dont le système lui semblait plus familier. L’eau s’écoula plus mollement et parvint à effacer peu à peu la sensation encore vive de brûlure. Mieux, elle régla si bien la température qu’elle eut la sensation d’avoir trouvé le millième de degré parfait, celui correspondant d’ailleurs certainement au climat du ventre maternel, tant elle se sentait enfin au diapason, en totale harmonie avec son corps.
L’eau ruisselait le long de ses cheveux et parcourut mille chemins avant de tomber sur la mosaïque bleue et blanche et finir par se précipiter dans la petite grille ronde ajourée à ses pieds. Elle eut du mal à s’arracher à cette méditation tiède et humide, mais finit par se diriger d’un pas vif, vers le dôme de verre et d’acier qui surplombait les deux bassins de nage, non sans avoir récupéré sa serviette et son sac au passage.
Il lui fallut alors se remotiver sur son objectif premier, à savoir challenger son propre record de 40 longueurs en moins de 27 minutes et trente secondes, car franchir cette zone digne de l’ère glaciaire, entre douches et bassins, relevait déjà de l’exploit.
Son cuir chevelu raidi, ses tempes contractées, elle résista à l’envie de remettre sa serviette tandis que son pas devenait saccadé, calculé, automatique. Elle n’envisageait pas une seconde de glisser et de s’étaler sur le sol froid et dur, il y a des ridicules qu’on ne se sent pas prêt à affronter ! Mais c’était aussi le moyen qu’elle avait trouvé pour déplacer le moins d’air possible tout en se hâtant vers le gradin où elle pourrait poser ses affaires (le deuxième à droite, toujours le même, pourquoi ? elle ne savait pas, c’était comme ça) avant de rejoindre enfin une contrée au thermostat mieux réglé : les bassins.
Elle s’immergea dans l’eau turquoise aux rayures marines, et ne put toutefois s’empêcher de la trouver fraîche. Mais dès qu’elle repéra son couloir de nage, elle se lança dans une brasse coulée, lente, profonde et régulière semblable au rythme de la respiration d’un enfant qui dort.
Elle expérimenta alors la subtile contradiction entre la chaleur dégagée par l’énergie de son corps et la fraîcheur venant imperceptiblement climatiser sa peau, ses membres et même son esprit, comme des picots de chair de poule qui croiseraient le chemin d’une goutte de sueur. Fascinant.
Ses muscles commençaient également à se faire sentir, doucement au début puis la brûlure devint plus vive, elle dût forcer pour finir les deux dernières longueurs sans ralentir. Le souffle court, elle attrapa l’échelon sous le plongeoir et arrêta aussitôt son chrono.
Elle avait amélioré son temps : quarante longueurs en vingt sept minutes dix-neuf. Contente d’elle, elle s’accrocha à l’échelle et décida de s’accorder une dizaine de minutes dans le bassin de Spa afin de profiter de la chaleur réconfortante des bains bouillonnants.

Satisfaite et requinquée, elle pouvait commencer à étudier sa sortie de piscine. Il faut dire qu’Ursula Andress, glamour à souhait, sortant de la mer dans « James Bond contre Dr No » était une image toujours très présente pour elle à la sortie des bassins. Son petit mètre cinquante et ses cheveux châtains courts ne la découragèrent en rien dans ce parfait remake. Elle retira son bonnet, s’ébouriffa les cheveux et regagna les douches, non sans avoir récupéré serviette et sac au passage.
Il lui manquait le shampooing. Normal.
Elle se laissa aller néanmoins avec bonheur à la douce sensation que lui procurait à chaque fois le gel douche qui devient mousse, s’étend et recouvre sa peau pour évacuer ces odeurs agressives de chlore et de javel à grand renfort de parfum de fleur d’oranger, de thé vert ou de fleur de coton selon ses envies, ses humeurs.
Elle s’amusa ensuite à dessiner des chemins dans la mousse pour la faire entièrement disparaître dans un dernier jet d’eau brûlante.
Arriva alors le moment de se rhabiller.
Dans une cabine de moins d’un mètre carré, dont la moitié était occupé par un banc, les cheveux dégoulinants, la serviette déjà trempée, devoir trouver ses habits, dans le bon ordre, ne pas les faire tomber du banc sur le sol humide et réussir à enfiler un jean moulant sur des cuisses humides relevait pour elle du cauchemar.
Et tout le bien-être ressenti grâce au sport et à l’effort efficacement fourni, toute la sérénité, la détente apaisante apportée par les effets de l’eau, tout cela envolé en deux minutes à cause de cette moiteur, cette chaussette qui colle, cette culotte introuvable, ce peigne qu’on a oublié, ces cheveux aplatis, ... cette fille qui ne ressemble plus à rien.

Je déteste la piscine.

14

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Moi aussi je déteste la piscine
·
Image de Claudine Lehot
Claudine Lehot · il y a
c'est tout à fait cela, je me souviens des cabines étroites etc.
·
Image de Mana
Mana · il y a
J'ai la même piscine, les mêmes douches au réglage hasardeux… et le même sac dans lequel il manque toujours un truc :-) Sauf que je ne le décrirais pas aussi bien...
·
Image de Delokebelle
Delokebelle · il y a
C'est tellement vrai...se rhabiller dans les cabines de la piscine est un enfer et en lisant le texte je retrouvais toutes les sensations désagréables de cette épreuve du bain...
·
Image de Laurent Cruel
Laurent Cruel · il y a
J'allais y aller. Du coup j'hésite. Je préfère relire le texte, c'est comme si j'y étais.
·