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Le banc est certes un peu ferme mais le soleil en ce début de matinée de juin est bien agréable. Le parc Monceau est calme malgré les joggeurs qui courent inlassablement dans ses allées comme des écureuils en cage. Les mères de famille ne vont pas tarder avec leur progéniture agitée et bruyante, suivies par les personnes d’un certain âge venant réchauffer leurs vieux os au soleil. J’attends avec une impatience teintée de fatalisme mon premier voisin. Va-t-il s’intéresser à moi où se contentera-t-il de manipuler son smartphone sans même se soucier de ce qui l’entoure, les pelouses manucurées ou les arbres plus que centenaires voire même les arcades et le petit pont ?

Il est déjà dix heures passées et personne n’est encore venu s’asseoir à côté de moi. Je vois enfin approcher un homme d’un certain âge, bien mis et d’allure distinguée. Un costume en laine légère, une cravate un peu datée et des chaussures soigneusement cirées quoique un peu avachies. Il ajuste une paire de lunettes sur son nez, sort un journal de sa poche et un crayon. C’est bien ma chance, le voici plongé dans une grille de mots croisés sans avoir même daigné me faire l’aumône d’un regard. Quelle déception. Au bout d’une petite heure, il se lève et me laisse seul de nouveau.

Heureusement, pour peu de temps. Un couple s’approche en discutant avec véhémence. Ils s’assoient de concert sans même s’apercevoir de ma présence, trop occupés à se disputer. Je suis bien obligé, malgré moi, de participer passivement à leurs échanges. La femme reproche à son compagnon de ne pas avoir le courage de demander le divorce à son conjoint légitime malgré ses promesses répétées. Pour lui, il est encore trop tôt, il doit la ménager son épouse sinon elle va très mal le prendre. Croyez-en mon expérience, il n’abandonnera jamais sa femme. Trop lâche, comme tous les hommes. Elle se met à pleurer, il tente maladroitement de la consoler en lui faisant de nouvelles promesses. Je sens que cette ravissante idiote va céder une fois de plus. Gagné. Un pâle sourire aux lèvres, elle semble de nouveau croire en ses belles paroles. Ils se lèvent et me laissent. Décidément, ce n’est pas ma journée.

Je commence à m’ennuyer ferme malgré la masse des promeneurs qui ne cessent d’affluer. Il faut dire que nous sommes un samedi, jour propice pour fréquenter ce joli parc. Une silhouette gracieuse me cache quelques instants le soleil. Elle se penche vers moi et me saisit délicatement d’une main au poignet gracile et aux ongles soigneusement vernis.

Au fait, j’ai oublié de me présenter. Je suis un livre. Un livre en édition reliée, pas un banal format de poche. Je fais partie de ce concept venu comme beaucoup de choses d’outre-Atlantique, le Bookcrossing. Je préfère le terme français de « semeur de livres », une sorte de club du livre sans frontières, d’échange de livres à l’infini. Il suffit de laisser l’ouvrage que l’on vient de lire, qu’il soit récent ou ancien, roman de gare ou grand classique, qu’importe, l’essentiel c’est qu’il soit lu et qu’il profite à tous. Il faut qu’il soit déposé, comme je l’ai été moi-même, dans un lieu public. Si vous en trouvez un, vous pouvez l’accueillir chez vous, le lire puis le relâcher. N’oubliez pas de le remettre dans un emballage en plastique car nous, les livres, nous craignons beaucoup l’humidité. Je m’appelle Hygiène de l’assassin. Drôle de titre pour un drôle de livre mais je n’y suis pour rien. Demandez plutôt des explications à mon auteure.

Pour ma part, j’ai déjà beaucoup voyagé. Aujourd’hui, je viens de quitter une charmante vieille dame qui logeait dans un petit deux pièces boulevard de Courcelles. Je suis resté un peu trop longtemps chez elle car elle avait attrapé une mauvaise bronchite qui l’a laissé alitée plusieurs jours. J’ose prétendre que ma présence lui a fait beaucoup de bien. Dès qu’elle a pu ressortir, elle est venue me déposer sur le banc où elle m’avait trouvé.

Donc une main me saisit délicatement. La jeune femme, manifestement adepte du « semeur de livres », me feuillette puis me range sans hésitation dans son sac à main. Fort heureusement, je dépasse un peu du haut du sac, cela me permettra de respirer et de voir où ses pas nous mèneront. J’apprécierais de changer de quartier. Ce n’est pas que le XVIIe arrondissement me déplaise, bien au contraire, mais, comme dit le vieil adage populaire « changement d’herbage réjouit le veau ». La foulée est souple et rapide, cette jeune personne est manifestement pressée de rentrer chez elle. La voici qui se dirige vers une bouche de métro. Ligne 2, direction Nation. Faites qu’elle descende à Montmartre. J’adore ce quartier. Gagné, elle s’arrête à la station Blanche. La voici qui monte la rue Lepic d’un pas un peu moins rapide. Il faut dire qu’elle est très pentue cette rue Lepic. Une des rues les plus célèbres de Paris, elle monte, elle tourne, c'est idéal pour découvrir Montmartre. Elle commence de la place Blanche avec le mythique cabaret du Moulin Rouge et se termine à la place du Tertre en haut de la butte. On passe devant le Moulin de la Galette et le Moulin Radet.

Je jubile quand ma future lectrice s’arrête et pousse une lourde porte au numéro 72. Elle habite donc rue Lepic. Elle tape rapidement son code d’entrée, en habituée, puis monte à pied deux étages d’un escalier étroit au plancher ciré de frais. Elle sort les clés de son appartement, pousse un soupir de soulagement en enlevant ses chaussures et se laisse tomber dans un canapé profond. Je pousse également un soupir de soulagement car je commençais à avoir mal au cœur d’être secoué dans tous les sens. Toujours aussi délicatement, elle m’extrait de son sac puis de la pochette plastique qui m’empêchait de bien respirer. Elle me pose sur une table basse en verre fumé. L’appartement est meublé et décoré avec soin, un parquet en points de Hongrie et des moulures anciennes au plafond. Il respire la quiétude et le bon goût. Près de la fenêtre se trouve une cage à oiseaux contenant un couple d’inséparables aux couleurs flamboyantes. Je sens que je vais passer quelques jours fort agréables dans cet appartement. Un rituel s’établit. Dans la semaine, ma nouvelle logeuse part tôt le matin et rentre le soir vers 19 heures. Elle doit avoir une vie professionnelle intense car pour décompresser elle commence par se verser une flûte, de champagne toujours, de champagne rosé souvent. Cela me rappelle mon auteure. Puis elle me reprend, lit quelques-unes de mes pages et me repose sur la table basse après avoir remis en place un marque-page original, en métal doré avec un homard. Les journées passent, elle m’oublie un peu, part une semaine complète puis finalement lit mon dernier chapitre. Je sens que je vais bientôt quitter ce nid douillet et les gazouillis des inséparables. Mais c’est là le lot des livres « semés ».

Je ne m’étais pas trompé. La main au poignet gracile me met dans son sac, cette fois-ci bien au fond avec le tube de rouge à lèvres, le miroir de poche et divers autres objets que l’obscurité m’empêche de distinguer. Nous voici donc repartis vers une destination inconnue, du moins pour moi. Le trajet est bref. Le nouveau lieu semble calme, le silence uniquement troublé par des chants d’oiseaux. La main me sort du sac, me pose délicatement sur un nouveau banc et ma lectrice s’en va. Me voici dans la petite Allée des Brouillards bordée de jolis pavillons. J’ai appris un jour par un guide s’arrêtant à son entrée, rue Girardon, l’origine du nom de cette étroite allée romantique.

Au XIIème siècle, à cet emplacement se tenaient une ferme et un moulin dits « des Brouillards ». Cette appellation provient des vapeurs d'eau émanant des nombreuses sources de ce petit plateau et qui, au contact de l'air frais, formaient un manteau de brume dans le paysage.

Me voici de nouveau seul. Bien que l’allée des Brouillards soit empruntée chaque jour par les promeneurs amoureux de Montmartre, en quête d'un air de la Butte d'autrefois, rurale et pittoresque, je crains de devoir patienter quelque peu. Erreur. Une silhouette s’approche à grand pas et s’arrête soudainement, comme pétrifiée. Je distingue une femme vêtue de noir et coiffée d’un chapeau excentrique. Je reconnais, stupéfait, mon auteure. Elle s’assied à côté de moi, me prend dans ses mains gantées de noir et tourne quelques une de mes pages, amusée. Puis elle fouille dans son gros sac cabas et en ressort un élégant stylo à plume. Elle dévisse délicatement son capuchon, réfléchit quelques secondes et se met à écrire ces mots sur ma deuxième de couverture : « Êtes-vous ma prochaine victime ? ». Puis Amélie Nothomb, car c’est bien elle, signe sa dédicace, me repose et s’en va, un sourire malicieux au coin de ses lèvres ourlées de noir.

Comme l’a dit un jour Albert Einstein, « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito ».

PRIX

Image de Été 2019
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Samia.mbodong · il y a
Un joli clin d’œil à Amélie avec cette belle aventure parisienne d’un de ses livres.
Bravo et merci je soutiens.

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Valérie Labrune · il y a
Une façon amusante de venir s'immiscer dans la vie privée de lecteurs eux-mêmes en quête de découvrir celles contenues dans la tête d'un auteur, devenant à son tour personnage ici. Jolie spirale.
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Gunther · il y a
Où comment faire tourner les têtes. :)
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Eisas · il y a
Amoureux des mots et de la littérature. Merci pour ce moment où l'on reprend confiance. Mes voix et je m'abonne à votre page.

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes.
Amicalement Éric

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RAC · il y a
Quelle belle histoire et quel bel hommage aux auteurs, aux livres et aux idées ! Merci pour cette belle découverte & à bientôt...
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Gunther · il y a
Quel bel enthousiasme.
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Ginette Vijaya · il y a
Une belle balade d'un livre qui à lui tout seul a des choses à dire . Un autre regard sur le monde des livres .
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jc jr · il y a
Quand les mots sortent du stylo pour se retrouver dans un livre qui fait du tourisme. Un moment très agréable de lecture pour cette nouvelle originale, même si pour ma part, je me serais attardé un peu plus sur la manière de lire et les manies de chaque lecteur. Mes voix et bienvenue sur ma page.
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Stéphane Sogsine · il y a
Pour une fois un objet "humanisé" contribue à faire une bonne nouvelle. J'ai aimé cette délicieuse promenade dans Paris
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Chantal Sourire · il y a
Léger et plaisant à lire, je vote !
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Arbre à Poèmes · il y a
Authentique petite aventure souriante. Bravo et merci.
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Joan · il y a
Très originale cette idée de livre (ça nous change un peu des proses souvent banales). Le plaisir en est augmenté par une écriture soignée.
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