Invasion

il y a
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Mon nom est Actinea. D’apparence humaine, je suis l'ultime spécimen d’une créature marine disparue il y a 500 millions d’années. Mon espèce a muté pour quitter les océans devenus hostiles  [+]

Image de Hiver 2014
La tache écarlate était en mouvement. Cela avait sans doute capté inconsciemment mon regard. Elle trottinait sur un morceau de bois mort, déposé sur le rivage par les eaux paresseuses du lac.

Assise sur la plage, je suivais son parcours sur le sol, entre mes jambes repliées. Elle tenta quelques secondes une incursion sur le sable sec mais rejoignit très vite le confort du bois poli par le soleil et l’eau.

La bébête était comme ses compatriotes repérées la veille : trop grande, trop ronde, trop... tout. Les gros points noirs qui couvraient son dos n’étaient pas conformes aux standards locaux.

Je suivais d’un œil morne son manège dont le sens m’échappait. Sans doute mon acuité visuelle était-elle insuffisante pour percevoir les proies minuscules qu’elle poursuivait tantôt à gauche, tantôt à droite.

Pour mieux l’observer, je me penchai sur elle. Quelques mèches éparses de mes cheveux balayèrent et soulevèrent quelques grains de sable autour d’elle. Elle se figea. Une seconde après, elle initiait un rituel propre à toute espèce animale, la toilette. Deux membres ancrés sur le thorax se soulevèrent et, grâce à leurs parties articulées, vinrent se placer contre ses mandibules. Sa tête triangulaire oscillait de bas en haut contre les micro-crochets fixés à l’extrémité de ses pattes.
Toute à ma fascination de cet organisme complexe et minuscule, je mis quelques instants à percevoir un chatouillis le long de mon tibia gauche. Je quittai l’objet de mon étude entomologique pour jeter un coup d’œil curieux sur ma jambe.
Un spécimen différent par la forme, mais visiblement de la même origine lointaine, explorait méthodiquement ma peau. Je soupirai. Rien ni personne n’allait donc les arrêter. Sans nul doute, complaisance et indifférence générales leur ouvraient toutes les portes du Vieux Continent.
Cet exemplaire-là était d’une couleur encore moins orthodoxe : un jaune mat et profond comme celui d’un poivron mûri sur pied. Cette couleur inhabituelle m’arracha un rire, jaune lui aussi. Je me l’avouai à contrecœur : elle était superbe.
Enhardi par la découverte de la planéité de ce nouvel environnement, l’insecte se mit à accélérer tel un pendulaire qui découvre avec délice l’asphalte neuf après des jours de chantier, de déviations et de ralentissements. Ivre peut-être de cette folle équipée, c’est pourtant par un itinéraire tortueux qu’il parvint à la rondeur lisse de mon mollet et disparut dans le creux poplité.

La bestiole étrangère avait quitté le champ rassurant de mon viseur. Je déglutis avec peine. Je me penchai en arrière et levai la jambe à la verticale, fouillant ma jambe nue d’un œil méfiant. Le frôlement ténu de la course de l’intruse vers de nouvelles hauteurs, ma cheville cette fois, me rassura. Je me rassis. C’est alors qu’une vague plus forte que les autres engloutit mes pieds. La perception aigüe de l’eau glacée me saisit au ventre. Je reculai prestement pour préserver mon séant.
La donzelle, manifestement indestructible, avait résisté tant au tsunami qu’au séisme de mon dernier mouvement. Elle explorait, imperturbable, un orteil mouillé puis l’autre. Elle s’arrêta brièvement, peut-être pour boire une infime gouttelette d’eau. Puis elle reprit son chemin vallonné. Elle me chatouillait de plus en plus.
Agacée, je lui fis vider les lieux sans ménagement : mon index droit, retenu d’abord par mon pouce, céda à la pression et se détendit en la frappant de plein fouet. Propulsée dans les airs, il lui fallut une fraction de seconde pour ouvrir ses ailes et disparaître de ma vue. Je pensai : « Toi, tu as eu de la chance ».
Je cherchai alors le premier sujet qui avait retenu mon attention. Le coléoptère avait lui aussi disparu.
Le soleil d’avril était déjà chaud malgré l’heure matinale. Je me sentais bien, seule comme à l’accoutumée, sur cette petite plage communale. Bien, mais désœuvrée. La contemplation du lac, des dents du Midi et du Mont-Blanc m’apportaient d’habitude une bouffée de sérénité. Aujourd’hui, tout cela m’ennuyait. Ma nature active, réactive plutôt, bouillonnait. Impérieuse, elle exigeait une réponse immédiate.
Je devais ajouter un peu de piment à ma promenade quotidienne. Je sortis un petit objet de ma poche. Pensive, je me dis : « Voilà qui prouve ma préméditation ». Je me levai prestement et partit d’un pas décidé vers l’extrémité de la plage. Là, je débutai, avec méthode et application, une exploration de la trentaine de mètres que comptait la rive accessible à cet endroit.
Mais dans ma tête, les pensées valsaient en tous sens. M’avouais-je coupable ? Oui et non. Si les coccinelles étaient restées sagement à mes côtés, la petite boîte serait toujours au fond de ma poche. Leur absence m’indisposait plus encore que leur présence. Leur compagnie avait éveillé ma sympathie devant la perfection de leur forme et l’éclat de leur robe. Mais leur disparition avait tout effacé. C’était donc leur faute. Elles avaient scellé le destin de leurs congénères par leur fuite.

Les autorités avaient déclaré leur présence nuisible. Moi, je déclarai la chasse ouverte. Le nez penché au-dessus du sable tel un chien truffier, je scrutai en fait le sol en quête d’une tache mouvante jaune, orange ou rouge.

Je connaissais l'abondante diversité de mes futures proies. Les nombreuses variétés augmentaient le plaisir de la traque. La première sera-t-elle jaune ou presque entièrement noire ? Aura-t-elle plus de dix taches ou sera-t-elle d’un beau rouge carmin uniforme ?

Tous mes sens s’éveillèrent, symbiotes de l’instinct du prédateur : mes narines vibraient, avides des effluves de substrat mouillé et de bois pourri. Mes cils protégeaient des rayons rasants du soleil deux globes affublés d’une mobilité inhabituelle. Leur focale était bloquée sur une distance de deux mètres et l’ouverture couvrait avec netteté un champ sphérique de trente centimètres carrés. Pas plus : je risquerai de rater ma cible.

Je devais encore faire taire mon habituelle bienveillance envers toute créature du Bon Dieu. Pour cela, je me répétais qu’il était encore possible d’arrêter l’envahisseur asiatique. C’était pour des raisons économiques qu’on l’avait introduit en Europe. Il représentait une main-d’œuvre abondante, efficace et besogneuse. La bestiole ne rechignait pas à la tâche, elle en redemandait au contraire. Carnivore terrible, elle semblait perpétuellement affamée, jamais rassasiée. Cet appétit gargantuesque était peut-être une réponse à des années de disette dans les campagnes chinoises. Elle engloutissait les pucerons à la pelle comme si, elle aussi, avait droit enfin à sa part du gâteau.

La traque fut trop brève. Quelques trente secondes suffirent pour dénicher un exemplaire dont l’exotisme insolent ne faisait aucun doute. Je le fis glisser sur mon doigt et me redressai. Je contemplai ma prise : jaune dorée avec neuf taches noires par élytre. Elle n’avait pas les pois tout ronds de notre coccinelle à sept points. J’ouvris prestement le petit tiroir en carton de la boîte d’allumettes et y poussa le rastaquouère à l’intérieur. Un sentiment jouissif de satisfaction m’inonda. La légitimité de ma mission m’apparut alors comme un phare. Les dernières brumes du doute se dissipèrent. Dès lors, une unique question se posa à moi : combien ?

En trente minutes, je dénichai une vingtaine de coccinelles dont la variété exceptionnelle porta mon agacement à son comble. Mon œil sélectif, digne de celui d’un phrénologiste du XIXème siècle, nota l’absence de l’espèce indigène. Ce manque me serra la gorge. Où était donc la gracile et fragile Bête à mon Dieu de mon enfance ? Je gardai espoir. Ma protégée avait sans doute choisi un autre terrain de jeu, les prairies de trèfle peut-être.

La plage, quadrillée en long et en large, était maintenant nettoyée de l’espèce invasive Harmonia axyridis.
Il fallait encore aller au bout de l’entreprise citoyenne. Une petite voix, adepte du laisser-faire, manifestante anti-avortement à ses heures sans doute, me susurrait au creux de l’oreille des mots dérangeants qu’aussitôt je jugeai excessifs : « raciste, génocidaire ». Je crus même entendre... « Mengele » après avoir bouté le feu à un vieux mouchoir et quelques brindilles sèches. Je ripostai tout haut : « La fin justifie les moyens ».

L’agaçant murmure se tut enfin quand je jetai la boîte d’allumettes dans le petit brasier. Elle se consuma entièrement sans que rien n’en échappe. Je couvris les cendres chaudes d’une poignée de sable humide. Quelques maigres volutes s’élevèrent encore vers le ciel radieux. Puis, plus rien.

Mon devoir accompli je quittai ma petite plage. Je pensai alors : « Demain je reviendrai ».

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Yves Brard · il y a
Enfin une belle écriture doublée du sens de l'humour, bravo pour cette nouvelle, les petites bêtes à Bon Dieu de ma jeunesse ont bien changé...
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Eva Dayer · il y a
Bravo pour ce texte allégorique plein de drôlerie !
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Actinea · il y a
Merci pour votre sens de l'humour et détection de l'allégorie ;-). J'avoue que j'avais quelque crainte, je suis rassurée.
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Anne S. Giddey · il y a
Je vote pour l'originalité de ce zoom très détaillé sur ces coléoptères et leur prédatrice... Une lecture agréable !
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Actinea · il y a
Entre deux "ratissages" de plage, la prédatrice vous remercie ;-)

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