Intime séduction

il y a
4 min
42
lectures
0
Intime séduction
Chapitre 1

Quand, j'entendis, un doux chant d'oiseau. Vous alliez partir. Affaiblies graduellement par la distance grandissante avec chaque seconde qui s'écoulait, les dernières notes du chant frémirent à peine dans la brise du soir ; puis, plus rien que le souvenir. Certaine d'être bien accueillie, ma pensée souvent s'est arrêtée sur les tourelles de votre sombre château; elle y vole aujourd'hui et met ce livre à vos pieds. Ce mauvais esprit qui a baptisé l'enfant prodigue et la courtisane, ce fléau qu'il faut combattre jusqu'au seuil de la famille, est-ce que j'ai besoin de vous dire comment il s'appelle ? Il s'appelle : Albert venait de rentrer. Les premières clartés d'un beau jour de mars commençaient à paraître ; comme un rideau de gaze déchiré peu à peu par le vent, le brouillard qui noyait Nantes se dissipait, tandis que les rives de la Loire restaient comme ensevelies dans une brume épaisse qui semblait flotter avec le courant.
-Albert ouvrit les fenêtres de sa chambre à cet air vif du matin, et, passant une éponge mouillée sur son visage pâli et fatigué parla veille, il se jeta dans un fauteuil. De lointaines rumeurs, des bruits encore indécis, puis d'instant en instant plus fort, plus accentué, montaient autour de lui ; la grande cité s'éveillait. Sous sa fenêtre passaient en causant des ouvriers qui allaient au» travail ; les ménagères ouvraient leurs portes, et le marchand dé vin, déjà sur le seuil de son cabaret, arrêtait au passage les manœuvres et les matelots qui descendaient au port.
-Il y avait, dans le tableau de ce mouvement naissant, dans l'animation graduelle de ces ; rues, dans l'activité matinale de toute cette population laborieuse, comme un enseignement, un contraste, une sorte de reproche, à lui. Dont la vie s'usait en se dépensant dans les plaisirs faciles et énervants d'une riche oisiveté.
-Bien souvent un semblable spectacle s'était déroulé sous les yeux d’Albert, alors qu'après une nuit de jeu ou de débauche, il rentrait chez lui d'un pas lourd et traînant ; jamais il n'en avait été frappé, il l'avait regardé sans le voir. Mais ce jour-là il resta longtemps appuyé à son balcon, cherchant par la pensée à s'initier à la vie laborieuse et calme des gens qui passaient devant lui, l'enviant presque ; et quand après avoir fermé la fenêtre, et laissé tomber les épais rideaux de velours, il chercha le repos, le sommeil ne vint pas. Il était inquiet, préoccupé, mécontent de lui-même, il sentait en lui comme un grand vide, une immense lassitude.
-Il arrive une heure dans l'existence, surtout lorsque tout jeune, encore presque enfant, trop tôt on a pris la vie d'homme, lorsque le cœur, neuf d'impressions, s'abandonne au courant de ces plaisirs, de ces amours faciles, occasions toujours renouvelées et toujours plus engageantes ; qui naissent en foule à chaque pas qu'il fait, sous les pieds du riche et oisif adolescent ; il arrive une heure, et elle est proche, où la satiété vient, et

2
Avec elle le dégoût, fatigue morale autant que physique, plus peut-être. Alors viennent le jour où la maîtresse que nous croyions fidèle nous trompe, la nuit où la fortune contraire s'acharne à détruire les plus habiles combinaisons de notre jeu ; et ce temps fatal arrivé, nous nous arrêtons l'esprit morose, affaissé, l'âme inquiète ; troublée comme par un remords.
-Nous jetons un regard dans le passé, dans les heures de la vie disparue, et cette vie qu'hier nous trouvions si belle, si enivrante, cette vie nous. Répugne et nous fait honte.
-Lassés de chercher vainement dans cette tourbe immonde du passé un souvenir de bonheur, nous voulons soulever un coin du voile de l'avenir, et comme le noyé qui s'accroche au premier objet que rencontre sa main convulsive, toutes les facultés de notre âme se tendent, pour s'y attacher, vers une douce espérance, vers une affection qui ne soit pas intéressée.
-Mais dans les exigences de la vie inoccupée, partout nous suivra l'ennui, l'ennui fils de l'oisiveté même. Demain sera-ce qu'était hier ; la femme sera brune au lieu d'être blonde ; la fortune favorable au lieu d'être contraire ; voilà tout ; mais nous n'en aurons pas moins payé ces caresses, et cet or entassé devant nous n'enlèvera pas de notre front les fatigues de l'insomnie, ni de notre cœur les amertumes du dégoût, les répugnances de la satiété.
-Et demain, s'écriait Albert, en marchant à grands pas dans sa chambre, quand je traverserai, dans mon équipage, au trot rapide de mes chevaux, la foulé : qui se rangera en grondant, j'entendrai des voix qui diront, envieuses : Qu'il est heureux ! Amère dérision ! Sanglante ironie ! Heureux ! Parce que mes habits sont coupés à la dernière mode !
-Heureux ! Parce que je roule en voiture au lieu de marcher ! Heureux parce que je puis aller digérer, sur les canapés de soie de mes maîtresses, les vins frelatés et les. Mets échauffants d'un restaurant à la mode ! Heureux ! Parce que. Le sort a voulu que je pusse dépenser en un jour ce qui serait l'aisance pour une famille d'ouvriers pendant toute une année ! Heureux enfin. Parce que je n'ai rien à faire, qu'à bien vivre ?
-Heureux soit, puisque tout le monde le dit, mais ce bonheur-là commence par sécher le cœur et finit par tuer le corps.
-M. de Lester tin, le père d'Albert, était un honorable qui, après avoir amassé une grande fortune, en faisant un peu le commerce de l'Inde et de. Bourbon, et beaucoup la traite des noirs, avait quitté les affaires et s'était retiré dans un splendide hôtel qu'il avait fait construire.
-C'était un homme bon au fond, assez serviable, mais que l'habitude des affaires et' le contact des hommes avaient rendu méfiant et craintif. Ne se targuant point de sa richesse il n'avait point de morgue; s'il eût. Eté
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,