Cas de conscience

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J'espère que me lire fera plaisir à "celles et ceux'' qui s'attarderont sur mes histoires. J'écris sans prétention avant tout pour l'amour des mots, leur musicalité, les émotions qu'ils me  [+]

- Nom ?

- Bidoche

- Prénom ?

- Maurice

Maurice Bidoche répond sans frémir aux questions posées par l'adjudant chef Delanus. Son assistante Christine enregistre ses réponses sur l'ordinateur. A la question sur sa profession, Maurice, une moue convulsive découvrant des dents barrées de deux canines telles des crocs répond fièrement :

- Boucher charcutier traiteur.

Christine devient blême. Tout en tapant sur son clavier, elle réalise que les deux gendarmes Charmeton et Parmentier ne se sont pas fichus d'elle. Régulièrement taquinée par ces deux loustics, Christine en bonne vivante finit toujours par esquiver leurs blagues tout en gardant le sourire. Aujourd'hui c'est différent. Bidoche a réellement cuisiné de la viande humaine ! En plus ce salaud a l'air de s'en vanter ! En effet, le gugusse semble fiévreux et comme possédé. Avec moult détails, il raconte son premier crime et la manière dont il s'est débarrassé du corps. Découpé, haché menu-menu et mélangé à de la viande de porc. Les jours suivants, premier surpris par le succès fulgurant de ses saucisses et de son pâté de campagne, pour justifier l'appétence de la nouvelle saveur de sa charcuterie, cette ordure évoqua d'innovantes recettes !

Christine frissonne de dégoût et de singulière fascination. Ses doigts deviennent fébriles. Son mari et ses deux garçons adorent la viande et celle de Bidoche à l'unanimité de ses mâles, est de loin la meilleure. Aussi, Christine, soucieuse de bien tenir les cordons de la bourse tout en conciliant une saine gestion et le bon goût de la qualité se ravitaille essentiellement chez lui. En effet, en plus d'être goûteuse, sa viande est vendue à des prix raisonnables et ses saucisses, ah mon Dieu, des saucisses à se damner ! Surtout au barbecue, elles sont divines.

Toutefois, l'idée que ses chers petits, son doudou d'amour et elle aient pu manger de la chair humaine lui donne envie d'aller vomir toute la bile qui lui remonte le long de son œsophage sur la face de ce Bidoche et de l'achever en frappant son crâne jusqu'à l'exploser avec son clavier AZERTY. Cependant, professionnelle jusqu'au bout de ses ongles manucurés, luttant contre des spames stomacaux, Christine ne laisse rien transparaître et tape inlassablement les horreurs débitées par le prévenu avec un calme olympien trahie seulement par quelques involontaires sourcillements et rictus de la bouche.

Delanus, quant à lui, semble défaillir. Son teint habituellement mat vire au blanchâtre. Faut dire qu'ici l'adage "dans le cochon, tout est bon" est à son apogée. A part quelques anciens qui font encore eux-mêmes leur charcuterie, la majorité l'achète et ce Bidoche, plusieurs fois médaillé, en est le principal pourvoyeur. Lui même s'est fait confirmer par sa femme Martine que c'est bien chez lui qu'elle s'est fourni la viande pour faire la fondue bourguignonne le week-end où ses parents furent invités à passer avec eux le dimanche en famille. Si sa douce et pacifique Martine apprend que les tendres bouchées étaient peut-être celles du disparu de Lozère, c'est la crise cardiaque assurée voire l'hospitalisation psychiatrique. Au mieux, un bon lavage de l'estomac et du colon devrait suffire pour éliminer toutes traces humaines potentielles. Finalement, invoquant une pause, il s'éclipse dans une pièce isolée pour appeler le gastro-entérologue qui soigne son père pour son reflux gastrique et des hémorroïdes épisodiques.

Débordé mais par amitié pour son père, le docteur Brémon accepte de le recevoir en consultation avec sa femme Martine, ses deux filles, Juliette et Mylène ainsi que ses parents, Henri et Jacqueline. L'ampleur du travail fait soupçonner au médecin une intoxication alimentaire. Pressentant l'urgence, inquiet pour Henri son patient favori devenu au fil des ans un véritable ami et dont le trou de balle n'a plus de secret, le médecin lui propose de le recevoir avec toute sa smala le lendemain à la première heure. Soulagé mais soucieux de convaincre tous les concernés, l'adjudant chef remercie le médecin pour sa diligence et retourne dans la pièce pour continuer l'interrogatoire, les boyaux retournés.

Entre 350 et 400. Vous comprenez, à la fin, je ne tenais plus les comptes. Tout y passait : les vieux, les jeunes, les fous, les malades. Personnellement, je préférais les femmes car leur chair plus tendre rendait plus moelleuse mes préparations. Ceci dit j'adorais les fous car avant même de commencer à les égorger, ils gueulaient déjà de toutes leurs forces comme des putois qu'on écorche. Quand je pense que tout ça s'est arrêté à cause d'une femme aussi insignifiante que cette Paulette ! Ca m'apprendra d'avoir kidnappé une villageoise. Dans un village, même si l'on vit tout seul, on fait parti d'un tout. Élémentaire mais je l'avais oublié. Pourquoi elle ? Comme d'habitude, par opportunisme. Je rentrais d'une tournée avec mon camion quand mes phares ont éclairé sa silhouette. Je me suis garé sur le bas côté, feux éteints. Dans ma camionnette, j'ai toujours un long bâton qui fait office de matraque au cas où. Tel un serpent, je me suis faufilé vers elle, calquant mes pas sur les siens quand enfin à sa portée, je l'ai assommée. Confidence pour confidence, je l'espérais plus grasse.

Au même moment, Bidoche bifurque son regard sur la poitrine généreuse de Christine. Cette dernière, étonnée de ne plus recevoir d'aveux, lève ses yeux de l'ordinateur et croise ceux concupiscents de Bidoche. Une fulgurante bouffée de chaleur l'embrase lui donnant le désir impérieux de se lever de sa chaise et d'aller pour de bon le fracasser avec son clavier. Heureusement pour son outil de travail et le maintien de son emploi car si Christine avait assouvi son envie elle aurait pu perdre son travail, Maurice Bidoche continue comme si de rien n'était.

- J'ai rapidement regretté de l'avoir prise mais bon une fois embarquée, je me devais d'aller jusqu'au bout, ma devise étant de ne laisser aucun témoin. Les os ? J'ai une broyeuse. Tous les os au pilon. Très bon engrais naturel pour les plantes. Vous avez vu mon jardin, mon parc ? Vous savez si j'ai sévi si longtemps, c'est que tout le monde se fout de tout le monde. Limite si les gens étaient heureux de constater qu'avaient disparu les furoncles qui squattaient leurs bancs, dormaient aux pieds de leurs immeubles, trainaient dans les squatts. Cette population itinérante n'intéressant personne à composé l'essentiel de mes prises. J'évitais au maximum de prélever des gens insérés. Ceci dit, quand je voyais un petit con insolent qui crache par terre et qui en a rien à foutre de mes remarques, je me faisais presque un devoir de le capturer. Vous comprenez, je ne supporte pas les gens qui crachent. Traumatisé par un voyage organisé en Chine, j'en ai gardé des séquelles.

Cherchant en vain la compassion, manifestement ce Bidoche est complètement fou. Avec une légèreté déconcertante, il raconte tout. Pour la première fois de sa vie, Delanus aimerait être projeté en plein moyen âge pour avoir l'impunité de supplicier cet inique personnage. Savoir qu'il va finir ses jours en prison voire dans un asile répandre son fiel surement faire des émules lui est insupportable. Delanus se sent écrasé par ce constat implacable. Que faire ? La peine de mort est abolie et même s'il n'est pas friand de voir couper des têtes, il estime que s'il doit y avoir une seule et unique dérogation, elle doit être accordée pour cet ignoble énergumène. Conscient que des esprits faibles, retors, pervers risquent de tomber en fascination devant un tel gourou du crime, Delanus se donne le devoir moral de le supprimer. Il refuse catégoriquement l'idée que par ses actes horribles, Bidoche serve d'exemple à la duplication. Martine comprendra. Elle saura trouver les mots pour expliquer à leurs filles. Ce soir, c'est lui qui assure la permanence et le dernier jour de garde à vue de Bidoche. Demain, il est transféré en prison. Demain, il sera trop tard.

Investi d'une mission, Delanus entre en pleine nuit dans la cellule où Bidoche étalé sur un lit de fortune dort paisiblement du sommeil du juste. Agacé de le voir si paisible avec un sourire d'autosatisfaction sur les lèvres, Delanus sort son arme de service et la pointe contre le front de l'endormi. Réveillé par le contact froid du canon, Bidoche soulève ses paupières lourdes de fatigue et à la vue du canon se réveille instantanément, le corps tressaillant d'un soubresaut de surprise hébétée.

- Eh du calme, qu'est ce qui vous prend ? bégaie de panique Bidoche, les yeux définitivement grands ouverts.

- Je vais te buter répond calmement Delanusse.

- Si vous faîtes ça, vous êtes un homme fini ! prédit Bidoche.

- Si tu savais comme je m'en fous soupire Delanus. J'en ai vu des criminels mais toi tu les surpasse tous. Même aux USA, ils en n'ont pas d'aussi dégénérés.. Tu as de la chance tu vas mourir rapidement contrairement aux pauvres gens que tu as massacrés. J'espère seulement une fois crevé, que tu pourriras en enfer.

- Ecoutez, ne faîtes pas ça. Vous savez j'ai déformé la réalité. Pour me rendre intéressant, j'ai dit que je torturais et tuais mes victimes mais c'est faux. C'est un complice qui faisait tout ! l'âme noire de notre duo c'était lui ! moi j'étais juste le rabatteur et le traiteur.

- T'essaie de m'embrouiller ordure.

- Pas du tout. Je ne suis pas un meurtrier. Je vous jure et vous répète que c'est l'autre qui s'amusait à les torturer jusqu'à les tuer pendant que je faisais ma tournée. Mon rôle se limitait à kidnapper les victimes et à les cuisiner. Parfois, les corps étaient tellement mutilés, maltraités que je ne pouvais rien en tirer. D'ailleurs si j'ai fini par tuer mon acolyte, c'est que je n'en pouvais plus de sa cruauté.

Maurice Bidoche écarquille ses yeux, s'agenouille devant Pierre Delanus et gémit de l'épargner.

- Pourquoi alors tu nous a abreuvés de détails sordides avec une telle jubilation ? Et ton soi-disant complice, c'était qui ?

- Je sais. En fait, je suis un pauvre type. A part ma boustifaille, je ne sais rien faire d'autre. Passer pour un monstre c'est mieux encore que d'être rien aux yeux des gens. Quant à mon complice, je ne parlerais que devant mon avocat.

Merde, merde, merde se dit Pierre. Et si c'était vrai ?

Perturbé par cet aveu inattendu, Delanus recule, son pistolet toujours en joue. Après une légère hésitation, le gendarme décide de le remettre dans son fourreau quand tel un guépard bondissant vers sa proie, Bidoche se jette sur lui. Delanus surpris par la force insoupçonnée de son prisonnier, échappe un juron. Déséquilibré, très vite il est écrasé au sol. Aussitôt, les mains puissantes de Bidoche étranglent son cou et il sent déjà l'air lui manquer. Impuissant, il tente par tous les moyens de se défaire de son empoigne. Effondré d'amener dans l'au delà comme ultime image celle du visage triomphant et rougi par l'effort de Bidoche, il essaie encore de se libérer quand surgit Christine, telle Calamity Jane, un flingue à la main, tirer sans hésitation sur Bidoche, mettant fin comme par enchantement à son asphyxie.

Toujours affalé au sol, reprenant doucement ses esprits, Delanus réalise que Christine lui a sauvé la vie. Le corps inerte de Bidoche définitivement désactivé, git dans une mare de sang à côté du sien. Péniblement, Delanus se relève et voit Christine comme il ne l'avait jamais vue auparavant. Les yeux pétillants, souriant de toutes ses dents comme soulagée d'avoir débarrassé la terre de l'un de ses démons. Subitement empressée, elle se dirige vers son collègue pour lui prodiguer les premiers soins. Elle lui défait son col de chemise, s'assure qu'il respire normalement et appelle les secours.

Immédiatement, Christine est interpellée. Pendant son interrogatoire, pour justifier sa présence, Christine s'explique.

- J'étais tellement perturbée par les aveux de Bidoche que je n'arrivais pas à dormir et pour une fois, les ronflements de mon mari n'y étaient pour rien. Petit sourire dans la salle. Je savais que mon chef était de permanence et vu que j'habite à deux pas de la gendarmerie, je ressentais le besoin de m'épancher avec lui à propos du cas Bidoche. Étonnée de ne pas le voir à l'accueil, je me dirige vers la cellule de garde à vue quand je vois le suspect se jeter sur Pierre. Armée de courage mais impuissante pour intervenir dans ce duel physique, je cours vers la pièce où sont stockées les armes à feu pour les nouvelles recrues. Connaissant parfaitement le Sig Pro, je l'arme et me rue vers la cellule priant le ciel que ce ne soit pas trop tard. Visiblement, c'était la fin, Bidoche ayant pris l'ascendant aussi, après une sommation restée sans réponse, j'ai tiré.

Malgré une rougeur furtive empourprant les joues de la pulpeuse Christine, sa déposition fut confirmée par Delanus et validée sans appel par l'inspecteur en charge de l'affaire. Delanus expliqua la raison de son intrusion dans la cellule par le fait que Bidoche hurlait qu'il voulait se pendre. Prenant au sérieux la menace, dans l'urgence, il décida d'aller seul retirer les draps et couvertures pour éviter son suicide quand ce fou furieux s'est jeté sur lui...

L'enquête fut courte et lapidaire. La légitime défense fut plaidée. Les traces de strangulation autour du cou de Delanus témoignaient de la violence subie et légitimaient l'utilisation d'une arme à feu pour neutraliser le prévenu. Même ses lointains neveux étaient soulagés de sa mort rapide. Non seulement l'étalement de leur nom dans un procès qui promettait d'être fleuve et croustillant leurs a été épargnés mais en plus la procédure pour profiter de tous les biens du défunt se trouva simplifiée et par conséquent rapide à leurs très grandes satisfactions.

Finalement, pour les clients de Bidoche, le plus grand traumatisme fut moral. Retrouvant tous le goût normal des saucisses, pâtés et autres andouillettes, ils réalisèrent comme dans un cauchemar que le véritable goût est décevant. Malheureux autant d'avoir mangé des semblables que d'avoir retrouvé la véritable saveur de leur charcuterie préférée, sachant qu'ils ne pourraient retrouver une entière virginité intestinale, à défaut, ils subirent pour se purifier des lavements du colon, de l'estomac et ingurgitèrent à foison des décoctions et des jus principalement à base de citron. Le docteur Brémon, n'a jamais eu autant de clients et à l'aube de sa retraite, fit de toute cette merde le plein de biftons.
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