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LAURÉAT
Sélection Jury

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Jiing. Jiing. Jiing. Ce petit bruit irréel semble venir de loin, mais il se concrétise à chaque seconde. Je tente de quitter les bras de Morphée, poussé par le cri strident de mon réveil. Je tente d’en écraser l’imposant bouton, je le rate, la journée commence bien (-1). Lever rapide, ouverture des volets, contemplation du mur vert de l’immeuble d’en face, je suis toujours en zone de logement pour classe moyenne basse. Je lève les yeux au ciel, toujours gris, la poisse. La routine matinale commence, un café, une douche, j’enfile mes vêtements et me voilà prêt à en découdre avec le monde (+3). Le monde entier est malheureusement aussi prêt à en découdre avec moi. Je quitte mon appartement de classe G, prend l’escalier et descends les sept étages qui me séparent du parking. En reprenant mon souffle une fois arrivé en bas, j’espère secrètement que c’est la dernière fois que je le fais, que je pourrais un jour avoir accès à l’ascenseur.

Je me dirige vers la section G du parking, je monte dans mon véhicule. Ma voiture m’informe sur mon niveau de points InterComT et me donne mon classement. Je dois faire attention, si je ne rattrape pas mon retard de points, je pourrais être rétrogradé en catégorie H lors du prochain TO. Vient le tour de l’actualité qui reste assez moribonde et monotone. Je n’ai accès qu’aux informations classées G de toute façon. Enfin vient le tour de mon réseau social. Jean est toujours alité et vient de passer sous la barre des 100 crédits. Faudrait que je lui envoie un petit message d’adieu tant qu’il en est encore temps, je doute qu’il arrive à passer la semaine. Dommage, il était drôle, je le connais depuis longtemps quand j’y repense. Je finis par faire un bon score au quizz oral pour vérifier que j’ai bien saisi tout ce qu’on m’a dit (+7). Après l’apparition de ce fameux quizz obligatoire et la centralisation totale des actualités par InterComT, le taux de rébellion a chuté de manière drastique dans le monde. Les gens veulent gagner des points et ont fini par y croire. C’est peut-être mieux comme ça pour tout le monde.

Le trafic est assez fluide. Je commence à penser que je vais avoir un peu d’avance, peut-être assez pour gagner le bonus de ponctualité, 4 crédits, c’est toujours appréciable. Faudrait pas non plus que je me prenne un excès de vitesse, je n’ai pas trop les moyens en ce moment. J’arrive enfin à l’entrée du parking de ma société, GlobalEnt. Un coup de badge, direction la section G, une petite manœuvre et le tour est joué, je suis bien arrivé en avance (+2+4). Direction les escaliers, quinze étages à pieds, je fantasme encore une fois sur le groupe F et son droit d’accès aux ascenseurs. Je passe le bonjour aux collègues que je croise, et je finis par m’installer dans mon alcôve.

GlobalEnt est un opérateur du réseau InterComT sur le continent européen. En plus d’assurer à ses abonnés un accès au réseau InterComT, celui-ci propose un suivi de ses clients et s’occupe donc de recevoir les plaintes des gens mécontents et de vérifier avec eux l’état et les variations de leurs soldes. Depuis peu, son personnel est également en mesure de donner des pistes pour tenter de faire gagner plus de crédits à leurs clients. GlobalEnt s’occupe des catégories F à K. Pour les catégories inférieures à K, c’est une autre société qui a récupéré le marché et qui assure seulement un service minimal auprès de ses clients. L’élite de la population a, elle, le droit de choisir entre plusieurs opérateurs de luxe qui fournissent de multiples prestations supplémentaires.

Je suis un de ces hotliner qui se doivent d’expliquer aux gens pourquoi ils seront déclassés au prochain TO, pourquoi certains de leurs proches sont exclus du réseau et se voient donc refuser l’accès à tous les appareils reliés à InterComT, menant à leur mort dans la semaine qui vient. Annoncer ce genre de nouvelles n’est jamais facile, mais au moins ça paye bien. Ma paye est relative à la gravité des nouvelles que je donne. Durant cette matinée, j’ai de la chance, je tombe sur deux cas d’exclusion : l’un pour avoir provoqué un accident de la route, l’autre pour avoir tout perdu au jeu. Sur les deux personnes, j’arrive à en persuader une de se rendre d’elle-même dans un centre de retraitement où elle recevra un dernier repas avant d’être « terminée » de manière « douce » ! Je gagne ainsi une bonne prime (+20+20+100). Ravi de mes succès matinaux et voulant vérifier mon nouveau classement, je me connecte à mon compte InterComT derechef. Mon terminal se fige.

10 milliards de gens sont inscrits sur InterComT. Toutes ces personnes engendrent un peu plus de 1000 milliards de connexions au réseau quotidiennement. InterComT possède bien entendu une architecture décentralisée répandue tout autour du globe avec de nombreux systèmes de sauvegardes journalières mis en place pour éviter de plonger l’humanité dans le chaos au moindre problème. Chaque personne possède ainsi toutes ses données sur un des nombreux serveurs qui parsèment la planète. Le mien devait avoir un vice de conception, ou bien est-ce juste le destin après tout ? Toujours est-il qu’un bit, un simple bit valant 0 passe à 1. Sur les quelques milliards de bits qui composent mes données personnelles, il ne représente finalement qu’une infime partie. Qu’elle importance pourrait-il bien avoir sur ma vie ? Malheureusement ce bit est le bit de parité de ma variable d’apport personnel et celle-ci passe donc logiquement d’une valeur positive à une valeur négative, et ça, ça peut avoir de l’importance sur ma vie.

Après un redémarrage de mon terminal, je retourne sur mon compte. J’ai bien touché mes primes, elles me mettent à l’abri du déclassement pour le prochain TO. C’est une très bonne nouvelle ! Je passe le reste de ma journée à gérer de petits dossiers de clients mécontents qui appellent pour essayer de gagner un point ou deux à force d’usure et de plaintes. A la fin de la journée, ça ne fait pas très lourd (+10). A 19 h, je lève le camp, les bons dossiers ne tombent jamais le soir, c’est un piège à stagiaire de rester la soirée.

C’est reparti pour la voiture, le trafic est un peu plus chargé que ce matin, ça va me permettre de planifier ma soirée. Comment fêter cette prime providentielle ? J’hésite entre une séance d’aisthéma pour voir la dernière grosse production américaine ou alors faire un peu de sport. L’aisthéma fait un peu plus festif, donc je demande les horaires des séances à mon ordinateur de bord. La prochaine séance commence dans trois-quarts d’heure, j’accélère un peu en passant sur la bande de gauche. Un écureuil traverse. J’ai toujours aimé les écureuils, ils me rappellent les dessins animés de mon enfance, et puis c’est mignon comme tout un écureuil, on en fait des peluches. Bien entendu l’éviter à la dernière seconde est impossible, le système anti-accident de ma voiture m’en empêche. L’écureuil ne rentrera pas dans son abri ce soir. Mon système de navigation me fait savoir que j’ai gagné 15 points. Oui, j’ai gagné des points. Je demande à ma voiture de faire une recherche dans l’argus d’InterComT pour vérifier depuis quand écraser un rongeur rapporte des points. La réponse ne se fait pas attendre, selon le cours des crédits InterComT de la journée, écraser un écureuil coûte 15 points. Le doute s’installe en moi, sans doute une erreur de connexion de ma voiture, elle se fait vieille après tout.

Je finis par arriver à l’aisthéma de mon quartier. Je traverse le parking à grandes enjambées, pas envie de perdre des points en arrivant en retard. Je remarque un détritus bloqué sous la porte des escaliers quand je la pousse, un point facile celui-là. Pourtant la poubelle du hall de l’aisthéma me signifie que je perds un point. Pas le temps de m’éterniser, je fonce vers la caisse automatique et je me prends un ticket (-6).

Après la séance, je rentre chez moi un peu troublé par ma collision avec l’écureuil et l’apparent dysfonctionnement de la poubelle de l’aisthéma, ce genre de choses n’arrive normalement pas, je suis bien placé pour le savoir, c’est moi qu’on appellerait pour se plaindre. J’y verrais plus clair demain, c’est sans doute un problème du serveur régional qui fatigue.

Nouvelle journée, on recommence. Je rate à nouveau le bouton de mon réveil (+1), je me prépare le café, prends ma douche, descends les escaliers, retrouve ma voiture, c’est reparti pour un tour (-3). Les informations ressemblent à celle d’hier, le quizz portant sur les actualités est toujours aussi facile (-8). Puis vient le moment de mon classement et du rappel des opérations effectuées sur mon solde. J’ai perdu 10 points ce matin, je ne comprends pas. Les souvenirs d’hier soir commencent à revenir, je commence à paniquer. Les informations ne font pas état d’une avarie dans le réseau InterComT, ils en auraient forcément parlé. Qu’est ce qui m’arrive ? Pourquoi moi ?

Je me gare sur une aire de repos pour reprendre mes esprits, ça n’est pas prudent vis-à-vis des autres conducteurs que je conduise alors que je commence à être rempli d’une terreur sourde (-9). Je revérifie mon solde sur mon téléphone, je viens de reperdre des points, la panique me gagne. Stop. Réfléchis, qu’est-ce qui s’est passé ? Tout a commencé avec l’écureuil, j’ai gagné des points, je n’aurais pas dû. Puis la poubelle qui s’est retournée contre moi, mon réveil qui m’a fait gagner un point, ça n’arrive jamais, je perds des points sur le quizz, ça n’est pas non plus normal. Je commence à saisir, il y a dû avoir un bug, mon compte s’est inversé. Que faire ? Aller travailler pour aller perdre des points et être déclassé au prochain TO, il n’en est pas question. Dans mon état, il faut que je m’isole, pour le bien de tous (-5). Mon téléphone recommence à vibrer, j’ai encore perdu des points, se mettre à l’écart quand on est dangereux pour le reste des gens fait normalement gagner des points, je suis fichu, il faut que je bouge. Si je n’agis pas mal très vite, je vais tout perdre, peut-être même être exclu avant Jean. Cette pensée me révulse, je remonte dans ma voiture.

Je suis sur la route. Surtout ne pas ralentir, rester en excès de vitesse pour ne pas perdre de points. Les voitures défilent sur ma droite alors que je les dépasse. Trouver une solution, vite… Le voyant de ma jauge d’essence s’allume, le sort s’acharne contre moi. Je sors à la station-service suivante, je ne peux pas payer, il va falloir improviser. Je commence à faire le plein, j’ai des frissons qui me parcourent tout le corps, je suis à bout de nerfs. Je n’ai jamais enfreint la loi de manière délibérée, et maintenant c’est la seule façon de m’en sortir. Mais pour combien de temps encore ? La station possède une barrière qui empêche les automobilistes de sortir, c’est l’employé qui l’active de l’intérieur, une relique du passé. Il faut que j’y aille. Je rentre dans la boutique déserte, il est derrière son bureau. Je ne peux pas lui demander d’ouvrir la barrière, il va falloir employer la manière forte. Je saisis un tournevis au rayon bricolage, je m’approche de lui, commence à le menacer, il refuse de m’ouvrir et se jette sur moi pour me désarmer. Nous roulons à terre, je suis en pleine panique, j’arrive à me dégager, je suis maculé de sang, et ça n’est pas le mien (+10 000). Je me sens mal, je ne peux pas rester là, quelqu’un pourrait me voir. J’active l’interrupteur de la barrière, retourne à ma voiture et commence à rouler, toujours plus vite, toujours plus loin.

Mon système de navigation m’indique que j’ai reçu un message et me le lit :
« Bonjour cher abonné N°18541254,
Nous avons constaté des anomalies sur votre compte depuis la journée d’hier. Tout ceci est l’œuvre d’un petit problème technique sans grande importance. Nous avons régularisé votre compte et toutes vos pertes et vos gains de points depuis hier sont en train d’être recalculés et seront rétablis dans les plus brefs délais.
Nous sommes sincèrement désolés pour la gêne occasionnée,
L’équipe d’InterComT »

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Image de Magalune
Magalune · il y a
Ouh c était trop bien. Je me suis immédiatement sentie bien dans cette histoire. Mon sentiment dominant à l issue de ma lecture ? ENCOOOOOOORE ! :-) Merci pour ce bon moment. Si vous avez quelques minutes à m accorder, je vous invite à venir découvrir ma participation au prix saint valentin.
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Patty · il y a
Bonjour cher collègue. Je m'appelle Patty. Votre nouvelle est très intéressante, vous vous débrouillez très bien pour un futur ingénieur, et puis vous gagnerez mieux votre vie avec votre métier qu'avec votre loisir. J'écris aussi des nouvelles, à l'occasion, jetez-y un coup d'oeil. Vous me feriez grand plaisir. Je suis votre opposée. J'ai 60 ans, au chômage et j'écris depuis l'âge de 13 ans. A bientôt. Patty.
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Utilisateur désactivé · il y a
ton texte est vraiment très prenant j'ai adoré, quel talent!
n'hésite pas à passer voir mon fan art si tu veux http://short-edition.com/oeuvre/strips/une-lettre-de-sirius merci d'avance :)

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Elka · il y a
Oh c'était vraiment cool ! J'ai adoré l'idée et la descente aux Enfers (je m'attendais même à ce que ça finisse sur la poursuite du bug, un peu en queue de poisson ; que le système censé contrôler le monde pour faire le bien condamne ce pauvre gars à faire le mal pour survivre : mais hé, tu m'as eu, et la fin imminente du gars donne des frissons)
C'était très bien écrit, l'insertion des points gagnés ou perdu fort bien incrustés. Voilà une société où j'ai pas envie de tomber, brr
Bravo !

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Tom Tixry · il y a
Y a-t-il une suite ? :3C'est un très très bon récit, qui en livre me plairait encore plus ^^
Je suis friand de ce genre d'histoires qui me fait un peu penser à Time Out (mais dans Time Out c'est du temps au lieu de points ; un très bon film que je conseille d'ailleurs à tous ☺). Un système de points pour éviter la délinquance, etc., why not ? Non, je rigole, ce serait horrible... il n'empêche que dans ta nouvelle ça déchire, si je puis m'exprimer ainsi :-)

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Michaël Finet · il y a
yahouu
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