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FINALISTE
Sélection Public

Soudain, le silence se fait dans la forêt. La mort tigrée va surgir d’un instant à l’autre. C’était écrit. Les signes d’alerte s’étaient multipliés ces derniers mois. L’histoire de cette inévitable catastrophe me revient en un film accéléré.

***

Tout avait commencé trois ans auparavant, en Inde, dans l’état du Karnataka. À cette époque, je travaillais comme coopérant dans une zone montagneuse et inhospitalière du Malnad. Enfin, si la nature se montrait rude, il n’en était pas de même de la population avec laquelle j’entretenais de bons rapports. J’étais secondé dans ma tâche d’ingénieur agronome par une jeune compatriote avec laquelle j’établis des relations au-delà des simples nécessités professionnelles.

C’est dans ce contexte que Tara entreprit de faire parler d’elle. Cette tigresse avait tué vingt-deux villageois en l’espace de quelques semaines. Elle commençait à prendre goût à la chair humaine comme en attestaient les restes à demi-dévorés de ses dernières victimes. De tigresse tueuse, la bête devenait mangeuse d’hommes.
Prévenues, les autorités avaient dépêché deux éléphants et plusieurs centaines de volontaires conduits par un spécialiste des fauves pour abattre l’animal.
Après une traque aussi longue qu’éprouvante, la bête avait succombé aux chasseurs chevronnés armés de fusils à répétition. Dans son repaire, ils avaient découvert un bébé tigre que l’on décida d’épargner.

La dépouille de Tara fut exposée à la population. Même morte, étendue sur une litière de paille, elle impressionnait encore. Sa réputation l’avait précédée et les autochtones se pressaient pour contempler la tueuse qui avait terrorisé l’état pendant des semaines. Sa progéniture était exhibée d’une façon qui ne me plaisait guère. Conquise par l’apparence de l’animal, Julie voulut absolument le garder avec nous malgré l’opposition du représentant local. Il estimait qu’un tel animal ne présentait pas les garanties de sécurité nécessaires, opinion partagée par les villageois qui entouraient le bébé tigre d’une crainte superstitieuse.
Pour ma part, je me laissais attendrir par l’aspect tigre en peluche de ce petit animal qui n’aurait pas dépareillé la vitrine d’un magasin de jouets. C’est tout naturellement que Julie le baptisa Khilauna, jouet en langue hindi.

Après quelques tractations, il fut décidé de nous en confier la garde. De toute manière, il appartenait à une espèce protégée et, à le voir évoluer dans la maisonnée, rien n’indiquait une prédisposition à l’instinct meurtrier de sa mère. Julie le nourrissait au biberon, ce dont il s’accommodait. Difficile de l’imaginer mis bas par un fauve aussi féroce que Tara.

Au bout d’un an, ses habitudes changèrent, son gabarit également. Il passa le plus clair de son temps à traîner dans le village, parmi une population dont l’hostilité première avait fait place à une attitude plus ouverte, voire à une certaine bienveillance.
De mon côté, je trouvais que Julie consacrait trop de temps à cet animal certes charmant mais dont la nature sauvage restait prégnante.
Les saisons puis les années se succédèrent dans une drôle d’ambiance. L’aspect insolite de ce ménage à trois s’estompait aux yeux de notre entourage mais pas aux miens. Au contraire, je percevais un changement latent, un élément pernicieux dans l’air. Il ne faisait aucun doute que Khilauna en était à l’origine.
Désormais adulte, il avait atteint son plein développement. Ses trois cents kilos provoquaient un respect craintif. Je recommençais à déceler dans les yeux des indigènes cette lueur qui dansait dans leurs prunelles lorsqu’ils contemplaient le cadavre de Tara sur la place du village.
Les enfants eux-mêmes ne se risquaient plus à le chevaucher ou à lui tirer la queue comme jadis.

Ce qui m’inquiétait tenait avant tout à son attitude assez possessive envers Julie qui semblait peu s’en émouvoir. Assez ombrageux et impulsif en certaines occasions, le félin paraissait développer une relation contre nature avec celle qui était devenue ma compagne officielle depuis quelques mois.
Avait-il perçu un changement dans nos rapports ? Toujours est-il que je détectais une tension nouvelle, une violence rentrée chez l’animal. À plusieurs reprises, je crus discerner une lueur dangereuse dans ses yeux quand il ne se sentait pas observé. Le regard qu’il coulait sur Julie lorsqu’elle évoluait en bermuda et débardeur dans les rues du village possédait quant à lui un je ne sais quoi d’incongru.
Un jour, je le vis arriver silencieusement dans la clairière dont j’inspectais le sol ameubli et bien drainé.
Ses yeux jaunes sondèrent les miens pendant une longue minute. Une éternité. À dater de ce jour, je pris soin de ne plus revivre pareille expérience et m’assurais la présence d’une tierce personne lors de mes déplacements.

C’est quand le ventre de Julie s’arrondit que l’attitude de Khilauna devint ouvertement menaçante.
Malgré mes tentatives de mise en garde, Julie ne voulait rien entendre et l’idée même de se séparer de son fidèle compagnon lui apparaissait insupportable.
Ce fut également à ce moment que je me procurai un revolver Smith & Wesson et une boîte de cartouches calibre 38 spécial.
Je ne croyais guère en l’efficacité de cette arme contre le danger que je subodorais mais au moins m’apportait-elle un réconfort moral.
Le dénouement approchait et je préférais éviter une confrontation ouverte. Mon antagoniste avait de qui tenir et l’expression « les chiens ne font pas de chats » me semblait plus vraie que jamais.
Mes appréhensions furent ravivées un jour que je le vis poursuivre une gazelle avec une vélocité prodigieuse. D’après l’indigène qui m’accompagnait, certaines de ses pointes de vitesse dépassaient les cinquante kilomètres-heure. Quant à moi, j’estimais le bond qu’il exécuta pour attraper sa proie à une quinzaine de mètres...
Planter ses crocs dans la gorge de son infortuné adversaire ne lui prit qu’un instant. Le reste se perdit dans un brouillard rouge.

***

Aujourd’hui, je repense à cette scène tandis que la jungle m’enveloppe de son silence. Va-t-il attaquer par-derrière ? Sur le côté ? J’avais lu dans un ouvrage spécialisé que les tigres tuent leur proie en les égorgeant ou en leur brisant la nuque. Pour un humain, je suppose qu’il va procéder de cette manière.
Fuir ? Il me rattraperait sans effort.
Passé sous ma ceinture, le calibre .38 pèse de tout son poids. Là-bas, les hautes herbes viennent de s’écarter. Khilauna apparaît. Le revolver en main, j’attends le futur mangeur d’hommes.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Jcjr · il y a
Je suis reparti dans cette Inde mythique, parcourant la jungle magique de Kipling, où Khilauna garde en lui l'instinct sanguinaire et dangereux de Shere Khan. J'ai aimé et vous invite à vous perdre dans le brouillard du prix Imaginarius. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-brouillard-9.
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Eddy Riffard · il y a
Merci pour votre passage. J’ai voté pour votre récit hier après -midi. J’ai apprécié le bestiaire que vous évoquez dans votre court texte.
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Sylvie Franceus · il y a
J'ai tellement aimé cette manière de dire " la mort tigrée ", oui tellement.
Voici mon soutien impair
sylvie

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Valoute34 · il y a
Chouette texte griffant d'un ménage à trois inquiétant...
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Eddy Riffard · il y a
C’est d’ailleurs un de mes textes préférés.
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Virgo34 · il y a
Pour ça aussi, on est d'accord !
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Ludivine_Perard · il y a
trop bien écrit, j'ai adoré. Mais que se passe-t-il après ? :o
n'hésitez pas à aller voir ma nouvelle pour me donner votre avis si vous avez 5 min =)

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Eddy Riffard · il y a
Merci pour votre retour.
Je lirai votre nouvelle ce soir.

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Ludivine_Perard · il y a
merci c'est gentil =)
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Fred Panassac · il y a
À nouveau mon soutien en finale, bonne chance Eddy !
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Eddy Riffard · il y a
Merci de nouveau, ce texte se sera bien battu.
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Fred Panassac · il y a
Ah oui en effet, dommage. Je n’ai pas encore connaissance des résultats officiels. Pour les prix du public ce sera sûrement encore sans grande surprise, j’ai hâte de connaître les choix du jury et de savoir s’ils correspondent à des textes que j’avais appréciés.
Vous vous êtes bien défendu, ce sera pour une prochaine fois : beaucoup d’appelés et peu d’élus, c’est le « jeu » et j’en sais quelque chose. Belle journée Eddy.

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Delo · il y a
J'aime l'atmosphère de cette histoire.
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Eddy Riffard · il y a
C’est vrai que le récit baigne dans une atmosphère particulière. Merci de votre passage.
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Atoutva · il y a
On aurait envie de continuer la lecture. Bravo !
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Eddy Riffard · il y a
Merci beaucoup.
De mon côté, j’ai apprécié l’ambiance subtile de votre « Lierre ».

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Atoutva · il y a
j'ai vu et vous en remercie bien.
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote et bonne chance...Quand les animaux ne sont plus des peluches...!
Je suis aussi en finale avec un TTC, Pair et impair et une nouvelle, Un dimanche en forêt...

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Eddy Riffard · il y a
Merci.
Je suis passé sur votre page, j’ai d’ailleurs laissé un commentaire.

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Chantal Sourire · il y a
Merci !
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Thomas d'Arcadie · il y a
Bravo ! C'est très prenant :)
Mon soutien !

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Eddy Riffard · il y a
Vous avez le mien pour la matinale.
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Julien Rose · il y a
Mes voix .
Je suis de même en finale . Si vous passez par mon mur .

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Eddy Riffard · il y a
Je suis passé.
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