Inséparables_1

il y a
6 min
8
lectures
0
Je tournais, tournais, tournais la poignée du mitigeur.
C’était déjà bien trop chaud, mais je le sentais à peine. 40. 41 degrés.
Espérais-je vraiment que l’eau allait combler le manque d’affection, le manque de contact, le manque d’humanité ?

« Tu es bien comme ton père ! »
L’accusation avait résonné comme un coup de fouet dans la cuisine trop grande.
Je savais qu’elle regretterait.
Je savais qu’elle regrettait déjà.
J’avais pu lire l’étonnement et l’appréhension dans ses yeux bruns.
Ses yeux qui avaient de nombreuses fois pleuré au-dessus de mon petit corps de bébé, une de mes mains pressée contre sa bouche. J’étais le bébé qu’elle avait désiré pendant 14 longues années. Puis j’étais devenu quelque chose de bien différent. Quelque chose qui lui brûlait désormais les yeux au point de lui faire lâcher des larmes qu’elle n’arrivait pas toujours à me cacher. Ou peut-être n’essayait-elle plus.

Mes yeux regardaient ma main crispée sur le robinet sans la voir. Mes jointures, rendues pâles par la pression, tournaient au rouge sous l’effet de la chaleur, mais
« Avec ta peau sensible, tu vas le regretter demain. »
j’étais incapable de bouger, comme écrasée par le poids de ma propre existence, et de tout ce qu’elle impliquait.
Les pensées tourbillonnaient dans mon esprit comme autant d’insectes pris au piège. Le bourdonnement de la douche, le bourdonnement de ma tête, les « pong, pong » des tuyaux, les pas à l’étage en-dessous, l’eau qui me martelait les épaules, c’était trop. Je levais le visage vers le plafond, bouche grande ouverte en un cri silencieux. Immédiatement, je sentis les filets d’eau envahir ma bouche et
« Tu pourrais te noyer !
-Se noyer dans la douche ? Elle est pas bien fine, mais on en est pas à ce point. »
l’eau chaude couler dans ma gorge, sans le réconfort que j’attendais peut-être.

Je cherchais sûrement quelque chose, oui. J’aurais voulu retrouver les sensations d’avant. La sensation d’être entourée. Aimée. Protégée. Certes, je n’étais jamais vraiment seule...
« On est là, nous. Tu sais qu’on ne te lâche pas. » fit Dana en gloussant.

Lassée, je me retournais pour leur faire face.
Nue face à elles, je me sentais bêtement plus vulnérable. Pourtant, le pouvoir qu’elles avaient sur moi s’étendait bien au-delà de toutes ces considérations.
Maria me regarda de bas en haut, avec un sourire presque animal qui me lança des picotements dans le dos.

Je levais mes mains vers mes cheveux dans l’idée de les laver, puis abandonnais. Mes bras étaient bien trop lourds.

L’échec de ce soir avait été cuisant.
Le stylo avait refusé d’obtempérer et
« Non, tu te fais des idées. Clairement, le problème vient de toi »
je n’avais pas écrit un mot. Littéralement, pas un seul. J’avais seulement réussi à griffonner de petits rectangles dans un coin de page. Pas de vers, pas de prose, pas même une idée.

« Ça arrive, ça finira bien par revenir. Ça revient toujours, après tout.
-Oui, mais ça fait des semaines ! »
L’écho de ma voix sur le carrelage bleu m’avait tellement surprise que j’en avais lâché mon savon. Quand je me penchais pour le ramasser, Maria émit un sifflement aguicheur.
-Oh, ça va s’arranger. Dans le pire des cas tu vendras ton corps. »
Dana ne put retenir une exclamation de mépris en voyant son clin d’œil.
« Tu crois que quelqu’un en veut ? Vraiment ? Tu l’as bien vue ? Tu as bien vu la cellulite sur ses fesses, son ventre qui pend quand elle se penche ?
-Et si personne ne voulait jamais de toi à cause de ton corps ? »
Visiblement agitée, Ana se tordait les mains, debout bien droite à côté du lavabo.
C’était au tour de Maria de lever les yeux au ciel.
Je me penchais pour me regarder dans le miroir. Dana avait raison. Il n’y avait rien à sauver. Rien. Une vergeture bien rouge s’étalait sous mon sein droit. Elle tendit le doigt pour la caresser, ses yeux vissés aux miens dans la miroir. Je reculais et fermais le rideau d’un coup sec. Si seulement je pouvais être seule, rien qu’une heure. Même juste cinq minutes.

Le visage dans les mains, je les entendais encore chuchoter de manière véhémente. Je me concentrais de toutes mes forces pour ne pas les écouter, mais des bribes de conversation m’arrivaient, des fuites dans un barrage de volonté bien fragile. Au fond, je voulais savoir. Au fond, peut-être appréciais-je ce que Dana me faisait, plus encore que les encouragements de Maria. Je me complaisais dans la sensation d’avoir sa botte sur ma gorge en tous temps, tandis que Maria tentait de lui faire lâcher prise. De me faire lâcher prise.

Je glissais le long du mur. Accroupie sous l’eau, une de
« Une de tes positions préférées pour pleurer. La veuve éplorée, le fœtus, le chien battu, la pauvre conne, on sait. »
mes positions préférées pour pleurer. La cascade m’apparaissait plus froide d’ici. Je tournais encore et
« C’est pas possible... »
j’avais presque l’impression d’être dans les bras de quelqu’un.
Dans quels bras est-ce que je voudrais être ?
J’ouvrais les yeux en réalisant que je ne le savais même pas.

J’avais croisé beaucoup de gens qui m’avaient voulu du bien. Mais m’ouvrir à ces gens avait presque toujours le même résultat : la fuite. Trop abîmée, trop compliquée, trop bizarre. Je me prenais souvent à rêver d’une vie normale
« Ennuyeuse. »
avec des relations normales, un travail normal, un esprit normal. Des yeux qui me permettent de voir le monde autour de moi, le vrai
« Ou rien n’est vrai, ou tout l’est, il faut vraiment que t’arrêtes avec ça. »
et pas celui que l’on peint pour moi. Mais il est aussi difficile pour moi d’expliquer ma situation que pour les autres de la comprendre et
« Et si personne ne pouvait nous comprendre ? Vraiment jamais ? Qu’est-ce qu’on deviendrait ? »
c’est pourquoi rester « seule » est finalement le plus simple. Nous avons eu de longues discussions sur ce sujet, notamment avec Ana : le risque d’être encore maltraitée ne vaut pas la peine d’être couru.
Je pensais, parfois, que j’étais une personne. Une vraie. Une personne
« Et ça recommence... »
capable d’avoir une relation dans laquelle je ne me laisserais dominer ni par l’autre, ni par mes démons.
« Hé ! »
Mais je n’y arrivais pas. Malgré tous mes essais, c’était peine perdue.

Je me secouais pour me sortir des ces pensées. À quoi bon. Je sais ce que les gens veulent. Je sais que parfois, ils me veulent, moi. Moi et moi seule.

Mais nous ne sommes pas disponibles séparément. Si quelqu’un me veut, c’est moi, avec les trois autres.

Elles ont toutes les trois cette faculté incroyable à bloquer tout ce qu’il se passe autour, comme si l’on se regardait dans les yeux à travers un tube. Je ne vois qu’elles. Je n’entends qu’elles. Parfois une, parfois une autre. Mais parfois, le conflit entre elles devient tellement fort que c’est la cacophonie qui m’engloutit, qui me tient éveillée des nuits entières alors qu’elles se laissent gagner par l’emportement et finissent invariablement par s’entre-déchirer.

Pourtant, je ne peux pas me passer d’elles.
Nous sommes, au sens premier, inséparables.

Et je me demande souvent, a-t-il eu les mêmes ? Comment les a-t-il gérées ? Ai-je pris les bonnes décisions ? Serait-il fier ? Comprendrait-il ? Oui, il comprendrait. Il comprendrait que j’ai essayé de me protéger. Et que j’ai peut-être réussi, dans une certaine mesure.

Il y a des choses dont on ne peut pas se protéger.
Comme notre propre cerveau.
Mais que se passe-t-il si l’on « sort » les parties hostiles ? Si on les découpe, si on les recolle un peu plus loin ? Dans le bon environnement, elles se développeront. Elles deviendront des organismes semi-autonomes.
C’est avec cette approche pragmatique que j’ai décidé d’en arriver « là ». Là, c’est à dire sous la douche, à quelques centimètres de trois femmes qui me veulent un mélange de bien et de mal que j’ai mis de trop longues années à comprendre. Trois femmes qui forment le cocktail autodestructeur qui se trouve dans ma tête. Trois femmes qui mangent, dorment, pleurent, rient, baisent, jouent, vivent avec moi. Chaque seconde de chaque jour de ma vie.
Quatre femmes profondément co-dépendantes.

J’ai appris à avoir de l’affection pour elles.
Pour Dana, flamboyante, enragée et destructrice, parfois douloureusement enjôleuse, qui se charge de me rappeler qui je suis, souvent en forçant le trait. Qui parfois me cloue au lit pendant des semaines. Qui enlève le goût à la nourriture, le goût aux gens. Qui lave consciencieusement les couleurs de mes paysages, m’offrant de perpétuels camaïeux de gris. Elle aime prendre mes mains et faire de moi sa marionnette. Elle essaye de tourner le volant de la voiture quand je conduis. Elle pose mes mains sur les parapets et me force à regarder l’eau, trente mètres plus bas. Elle susurre à mon oreille que tout a une issue, et que si j’osais, si seulement j’osais...
Pour Ana, toujours accrochée à mon bras, si bien que j’ai ses marques dans la chair, à présent. Sa voix pressante, ses inquiétudes, sa manière de m’attraper l’estomac et de le tordre pour me forcer à l’écouter. Sa manière de s’asseoir sur mon torse, son petit corps pourtant frêle bloquant ma respiration, ses cheveux ternes encerclant mon visage. Sa manière de le prendre entre ses mains et de me rappeler, en plongeant ses grands yeux gris emplis de panique dans les miens, tout ce qui est allé de travers, et qui pourrait prendre un tournant pire encore. Sa manière de me détruire, tout en essayant de me protéger.
Pour Maria, qui me rappelle que rien n’importe vraiment. J’ai eu du mal à la cerner, mais je sais pouvoir compter sur elle, notamment lorsqu’il s’agit de remettre la rousse à sa place. Elle m’a appris qu’il est acceptable de passer à autre chose. « To let go ». Elle m’a appris que toute chose passe, les bonnes comme les mauvaises. Et quand la vie devient « trop », je sais que je peux me réfugier dans ses bras et, d’une certaine façon, arrêter d’exister. Arrêter de ressentir. Être là sans être là. Parfois pendant des mois.

Quand j’ai arrêté de les voir comme des colosses intouchables, j’ai pu les voir telles qu’elles sont.
Des parties de moi-même.
Celles que j’avais si longtemps reniées.

Je sortais de la douche, un peu titubante. L’air était irrespirable, je dus me glisser entre Maria et le sèche-serviette pour attraper la mienne et me sécher tant bien que mal. Encore trempée, je laissais tomber. L’ouverture de la porte m’envoya une vague d’air frais qui me donna la chair de poule. Un peu réveillée, je me jetais dans mon lit et m’enroulais dans la couverture.

Dana se glissa à côté de moi. Assise au bord du lit, Maria se laissa aller en arrière pour poser sa tête sur mon ventre Ana, à son habitude, était assise contre le mur et me caressait distraitement les cheveux.

Au moins pour ce soir, tout le monde était calme.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,