Imbroglio à Beaubourg !

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Merci de tout cœur à vous, mes lecteurs, qui continuez à soutenir mes écrits. "Julie, matricule 247 - Le destin d'une bagnarde", mon dernier roman historique paru le 19 août 2021, est tiré  [+]

Image de Été 2019

22 h. Le musée vient de fermer ses portes. En cette nuit d’hiver, la rue obscure est déserte. Charlie, adossé au mur d’encoignure du Micmanbar, attend nerveusement. Il grille cigarette sur cigarette et, derrière la fumée, son regard ne parvient pas à se fixer. Il file sur la façade arrière du Centre national d’art Georges-Pompidou. Ses pupilles dilatées escaladent les tuyaux peinturlurés, ricochent sur d’énormes trompes d’éléphant blanches, dégringolent, reprennent leur ascension, percent le squelette tubé, butent sur les monte-charges et les ascenseurs, reviennent sur le trottoir. Rouge, vert, bleu, jaune. Charlie ricane. Décidément, il ne comprend rien à l’architecture contemporaine. Rien non plus à l’art moderne. Beau ou pas beau, de toute façon il s’en fout. Pour lui, ce soir, ce qui compte c’est l’Œuvre et sa valeur marchande.

22 h 15. L’heure approche. Il se roule une énième clope. Mal campé sur ses jambes, il s’appuie sur le mur. Son sac à dos râpe la pierre. Charlie tremble comme une feuille. Il a du mal à tenir debout. Froid, anxiété, manque. Tout cela à la fois. Quand, enfin, celui qu’il attend surgit au bout de la rue et vient dans sa direction. L’individu a terminé sa journée de boulot et il a hâte de rentrer chez lui. Ses pas pressés claquent sur le pavé.
Charlie écrase son mégot, sort un flingue de la ceinture de son pantalon, se rue sur le piéton parvenu à sa hauteur, l’empoigne par le bras, et le menace d’une voix sourde :
— Tu fais c’que j’dis ou t’es mort !
L’arme enfoncée dans les côtes, le jeune homme ne proteste pas.
— On va au musée, côté entrée du personnel.
Le duo progresse rapidement sur l’arrière du Centre Pompidou pour atteindre l’accès réservé au personnel dans un renfoncement du bâtiment.
— Tape le code pour pas déclencher l’alarme !
— Les agents d’accueil ne...
— Ferme-la ! J’suis renseigné, je sais que tu connais le code et que t’as la clé !
Le revolver s’enfonce un peu plus profondément dans la chair du gardien, un coup de pied tacle son mollet. Il s’exécute. La porte s’ouvre et tous deux pénètrent dans le niveau 1, de plain-pied avec la rue. Charlie allume une lampe torche et balaie rapidement l’endroit. Côté gauche, une boutique. Côté droit des galeries d’exposition et un café.
Il chuchote :
— Où sont les agents de sûreté ?
— Ils font leur ronde, ils sont partout.
— Te fous pas de moi ! À quel moment, ils passent par là ?
— Toutes les demi-heures...
— Il est 22 h 30, donc dans combien de temps ?
— Quinze minutes.
— Ça devrait suffire.

Mort de trouille mais en même temps excité par le danger, Charlie pousse rudement l’agent du musée dans le dos, et ils progressent dans le couloir. Une première toile se présente : un trait de peinture censé figurer l’horizon en son milieu ; au-dessus un embrouillamini de lignes et au-dessous un fouillis de ratures et de taches. « Ça rime à rien », pense Charlie. Il se marre tout seul, dans sa tête. « Ah, ah... Heureusement que j’ai arrêté mes études d’arts appliqués. Appliqué, je l’étais pas vraiment... » À cette évocation, le souvenir d’Élodie surgit. Élo, son ex. À l’époque de leurs études en fac – il n’y a pas si longtemps et, pourtant, il lui semble que cela fait un siècle, elle était en couple avec l’autre, là, celui qui marche devant lui et qui n’en mène pas large. Charlie lui a piqué sa nana. Même si l’autre n’a jamais rien su de la trahison, ça et le braquage de ce soir sont, pour Charlie, des revanches sur les winners. C’est Élodie qui l’a rencardé, sans le vouloir, sur les habitudes et responsabilités du mec qu’il tient au bout de son arme, l’un des gardiens du musée Georges-Pompidou. Le gars, lui, persévère dans l’art et fait une thèse. Tant mieux, ses connaissances vont être utiles.
Charlie ne perd pas son temps à observer les tableaux, trop volumineux, trop encombrants pour être emportés.
— J’veux une œuvre !
— Laquelle ?
— Une qui vaut cher ! Facilement transportable.
À cet instant, le faisceau de sa lumière tombe au sol sur une installation, prétendument artistique et contemporaine. Il découvre trois cônes avec des dessins énigmatiques sur les côtés ; du ruban en PVC ; des inscriptions ici et là « Interdit au public », « Ne pas franchir » ; et au centre, un bloc sculpté blanchâtre, qui représente... Charlie ne trouve vraiment pas à quoi peut ressembler la sculpture sur laquelle coulures et éclaboussures de couleur s’étalent. « Ah, pour du moderne, c’est du moderne ! Je me demande vraiment où l’artiste a pêché son idée. Il carbure à quoi, ce mec ? » Un bruit soudain l’inquiète. Il éteint sa lampe, rejoint le gardien, plaque une main sur sa bouche, et écoute. Quelques secondes s’égrènent. Ce n’est qu’une soufflerie qui s’est mise en marche. Rassuré, il se détend, relâche le jeune homme, rallume, et reprend le cours de sa réflexion. Juste avant d’éteindre, dans la lueur tamisée, il a entrevu une plaque fichée au mur au-dessus de l’installation. Il ne l’a vue que l’espace d’une seconde, mais le chiffre inscrit sur cette plaque lui parle bien.
Il murmure :
— 90 000 ! C’est un beau prix, ça !
— Quoi ?
Charlie braque sa lampe sur la sculpture.
— Cette horreur vaut 90 000 euros !
— Euh...
— Essaie pas de me bourrer la caisse ! Je sais c’que j’ai vu ! Elle est signée au moins ?
— Quoi ?
— T’es idiot ou tu le fais exprès ? La sculpture, là, elle porte la signature de l’artiste ?
— Ah ! Oui, oui, dessous. C’est une œuvre cotée. L’artiste, Cy Twombly, est célèbre. Le musée présente une exposition rétrospective...
— Boucle-la, tu vas nous faire repérer ! Je la prends !
Charlie pose son arme à terre, se débarrasse de son sac à dos, le tend à l’autre pour qu’il enfourne la sculpture dedans, pendant que lui se précipite sur les trois cônes qu’il empile les uns dans les autres.
Quand le claquement de pas et un éclat de voix leur parviennent. Les agents de sécurité peuvent débouler d’un instant à l’autre. Charlie panique. Il endosse son sac, se colle les cônes sous le bras, agrippe le gardien par la veste, le tire et l’entraîne pour rejoindre la sortie le plus rapidement possible. À présent qu’il a son butin, il fuit sans prêter attention au tapage de leur course.
— Presse-toi ! Vite !
Aucun cri, aucun signal. Les agents ne se sont pas encore aperçus de leur présence.
— Ouvre cette putain de porte !
Ouf, il s’en est tiré ! Il se rend compte seulement maintenant du risque qu’il a pris. Quand il est sous l’effet de la coke, plus rien ne l’effraie. Et puis, rien de tel que l’idée d’en manquer pour le rendre invincible. Il jubile, il a réussi son coup ! Il va pouvoir revendre l’œuvre d’art et en tirer une coquette somme, même s’il n’atteint pas les 90 000 €. Avec ça, il va rembourser Guzmán, son dealer, à qui il doit pas mal de fric. Ce connard ne pourra plus menacer de lui couper les vivres. En pleine euphorie, Charlie ne tarde pas à disparaître dans les rues de Paris.
Sur le visage de l’agent d’accueil, un sourire s’épanouit. Il en est quitte pour une bonne frayeur.

Après le cambriolage, Charlie rentre directement chez lui et se couche parce qu’il ne se sent pas bien. Ça le gratte de partout, des milliers de puces courent sous sa peau. Sa bouche est aussi asséchée que son compte en banque, sa respiration laborieuse. Les effets de la drogue... Au lever, il se sent déprimé. Comment faire pour refourguer l’œuvre ? À qui ? Il ne parvient pas à se souvenir de son plan. D’ailleurs, a-t-il un plan ? Pour avoir de l’argent rapidement, il a agi sur le coup de l’impulsivité... Tant pis, il a encore la solution de l’échanger contre une remise de dette, Guzmán se débrouillera bien mieux que lui pour en tirer le maximum. Le trafiquant a des contacts et il ne pourra pas cracher sur l’oseille qu’il peut se faire avec.
De nouveau très confiant, Charlie sort avec son sac à dos garni, plus un sac de voyage contenant l’autre partie du trésor. Il traverse Paris pour se rendre dans un charmant quartier tranquille, plutôt bobo, où il a rendez-vous avec son dealer. Un guetteur, âgé d’à peine une dizaine d’années, signale son arrivée lorsqu’il pénètre dans le square. Un rayon de soleil arrose les buissons, sous lesquels le shit des clients est planqué. C’est un bon présage. Guzmán est assis sur un banc. Il lit son journal, fait comme s’il ne le voyait pas. Arrogant, il l’ignore dans un premier temps. Charlie sait qu’il ne doit pas l’interrompre dans son occupation. Il pose ses sacs, s’assoit à côté de lui, et attend que le trafiquant lui adresse la parole.
Ce qui ne tarde pas :
— Ça va, Charlie ?
— Plutôt bien.
— T’as une bonne nouvelle pour moi ?
— Ouais.
— Tant mieux, tant mieux. T’es pas un taré, toi ?
— Nan. Pourquoi tu dis ça ?
— Parce qu’on vit dans un monde de tarés ! Tiens, lis ça.
Guzmán lui tend son journal. Un titre s’étale en grosses lettres « Imbroglio à Beaubourg ! ». Charlie se moque d’en savoir plus, il a hâte de voir la réaction de Guzmán devant la perle rare qu’il lui rapporte. Pourtant, la suite de l’article retient son attention. Il poursuit sa lecture : « Dans la nuit de mardi à mercredi, à 22 h 30, le Centre Georges-Pompidou a été la cible d’une arnaque de génie. Un mystérieux plaisantin a volé une œuvre d’art des plus originales. Tout a commencé lorsqu’un homme, non identifié pour l’instant, a forcé un agent d’accueil à lui ouvrir la porte d’entrée du personnel du musée. Sous la menace d’une arme à feu, le gardien s’est exécuté, faisant preuve d’un exceptionnel sang-froid. Le voleur n’est pas allé très loin dans le musée, il s’est arrêté au niveau 1, et a dérobé la première chose qui se présentait à lui : une installation de l’artiste Cy Twombly. Si nous ignorons la motivation du voleur, nous savons que ce n’est pas un professionnel de la cambriole car il a oublié son revolver sur place – un revolver à pétard et en plastique – avec de magnifiques empreintes sur la crosse. Le malfrat n’est pas non plus un connaisseur en art conceptuel puisque ce qu’il a pris pour une œuvre d’art était, en fait, un balisage signalant au public une zone de travaux ! Il est reparti avec de la rubalise, trois cônes en plastique de chantier sous le bras, et un vulgaire morceau de plâtre oublié par les ouvriers. Montant du braquage : 30 €. Selon le gardien, dont la présence d’esprit a permis de sauver une véritable œuvre artistique, et qui n’a pas détrompé l’apprenti voleur, c’est le chiffre apposé sur une plaque qui l’a aveuglé : 90 000. Euros ?... Non !... Volts ! L’intrus court toujours dans la nature, mais une enquête est ouverte... »
Le cœur de Charlie bat à 90 000 à l’heure ! « C’est impossible, j’me suis pas gouré ! » Il relit l’article. « Putain ! » Envolée l’Œuvre...
— C’est marrant, hein ? Bien, passons aux choses sérieuses. Je suppose que t’es venu pour me régler c’que tu me dois. Bon, tu m’le donnes, ce pognon ?
Ahuri, Charlie dévisage le dealer. Le fric... La perle rare... plâtre et plastique... Il imagine la dérision de l’autre, son dédain, sa fureur, et surtout les représailles. Charlie se lève lourdement du banc. Il sort de son sac à dos la sculpture... Il se retourne et, de toutes ses forces, l’abat sur le crâne de Guzmán.
Au moins maintenant, ce bloc de plâtre a une valeur, celle de l’arme du crime !

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