Imago

il y a
5 min
326
lectures
21
Finaliste
Jury
Recommandé

Majeur de fond J'explore les profondeurs souterraines, à la recherche de ce que nous cachons  [+]

Image de Automne 2013
En réfléchissant bien, cela aurait pu être pire. Un éphémère par exemple. Un papillon vivait quand même plus longtemps.
Borel était assis au milieu des bois sur un vieux tronc abattu. Immobile, la bouche légèrement entrouverte, il fixait la chrysalide accrochée à une brindille. La métamorphose était presque achevée. Sous la peau de la nymphe, une aile, les antennes et les pattes du papillon étaient visibles.
Il avait découvert la chrysalide quelques jours auparavant, par hasard, en s’arrêtant pour se désaltérer. Il avait bu puis rangé sa gourde et il n’avait pas fait un pas de plus. Plus tard, il était allé chercher le tronc moussu. Il lui servait de siège depuis qu’il avait choisi de rester.
Il était arrivé par la vallée, il aurait pu venir des collines ou du plateau. Cela faisait des années qu’il marchait ainsi sans but et sans répit, incapable de savoir précisément ce qu’il cherchait dans cette fuite sans fin qui l’amenait à la fois si près et si loin du monde.
Pour le moment, installé sur le vieux tronc, il transpirait. L’air était lourd, encore plus étouffant dans la moiteur du sous-bois. Les nuages gorgés de pluie arrivaient par l’ouest. Il se leva et resta un court instant immobile, les bras ballants, avant de marcher nerveusement autour de la chrysalide. Ses doigts pétrissaient son alliance d’un geste compulsif. Au loin, le tonnerre grondait. L’anneau s’échappa de ses mains et il se baissa pour le ramasser. Son regard s’attarda sur l’alliance. Avec une légère nausée, il chassa les souvenirs de son esprit. Un vent frais s’était levé. Il frissonna et se concentra à nouveau sur la chrysalide. Une onde d’excitation le traversa. La coque nymphale avait commencé à se déchirer et le papillon forçait le passage avec ses pattes. La tête et le thorax émergeaient. L’insecte aspira de grandes goulées d’air et son corps se gonfla. La peau de la nymphe éclata totalement dévoilant les ailes molles et chiffonnées du papillon.
Les premières gouttes de pluie s’écrasaient sur Borel.
Il rejeta la tête en arrière et scruta le ciel d’un œil inquiet. Il savait qu’à ce stade l’exosquelette était mou et encore susceptible de grandir. Si le papillon était abîmé maintenant, l’extension totale des ailes serait impossible, condamnant l’insecte à une infirmité qui pouvait lui être fatale. Mais le feuillage dense du sous-bois assurait une protection suffisante et déjà le sang passait du corps vers les nervures, gonflant les ailes.
Borel, la gorge sèche, en oubliait presque de respirer. Le papillon continuait de prendre du volume, il se dilatait avec grâce dévoilant la subtile décoration de ses ailes.
Le ciel noir rattrapait les bois, Borel s’en moquait. Son cœur frappait sa poitrine, ses yeux brillaient, un large sourire fendait son visage. Les gouttes de pluies jouaient du tambour sur sa peau et sur les feuilles des arbres. Le rythme s’accéléra. Le vent arrivait par bourrasques et il s’aperçut soudain que sa chemise était trempée.
La foudre s’abattit sur un des grands frênes et l’arbre s’effondra dans un fracas épouvantable de branches cassées.
Borel, avec stupeur, regardait la cime des arbres tournoyer sous les nuages. Il était allongé dans la boue, le tronc du frêne en travers du corps. Une douleur atroce lui broyait le bassin. Sa salive avait le goût du sang.
Ses mains pouvaient toucher l’écorce rugueuse. Il essaya de prendre appui contre le tronc, l’effort arracha à sa poitrine une plainte sourde.
Les ailes du papillon avaient fini de s’ouvrir. L’insecte pendu à la brindille se balançait mollement.
Borel ferma les yeux.

— Les Chinois vont nous doubler.
— A quelle heure est fixée la Conf Call avec les Indiens ?
— Appelle Thierry Morel. Je veux qu’il soit sur le coup.
— Bon sang, à quelle heure est cette Conf Call ?
— J’ai vérifié le process, ça ne peut pas venir de chez nous.
— A quatorze heures, je crois.
— Que dit la fab ?
— Donnier sera là dans cinq minutes.
— Donnier est un nul. Trouvez-moi Segura.
— Quatorze heures ? Putain ! Pourquoi si tard ?
Orsini haussa les épaules.
— Ca a été reporté.
Borel massa la racine de son nez. La situation était préoccupante. Tôt ce matin, il avait pris le premier avion pour Toulouse.
Il avait éteint son portable personnel. Il avait besoin de toute sa concentration. Et il avait aussi besoin de calme. Les gars manifestement étaient paniqués. Il leur demanda un box muni d’une station.
Cela lui prit la matinée et une bonne partie de l’après-midi mais il trouva l’erreur.
Il posa crânement son rapport sur le bureau. Les gars soupirèrent de soulagement.
— Si on fêtait ça à La note bleue ? proposa l’un d’eux.
C’était le bar du coin. Tous avaient besoin de décompresser.
— Tu nous as sauvé la mise, dit Orsini en levant son verre.
Borel jeta discrètement un regard à son portable. Un nombre impressionnant d’appels en absence était affiché. Il arbora un sourire béat.
— Je vais être papa, avoua-t-il. Je le suis peut-être même déjà.
— C’est vrai ? Ta femme doit accoucher ?
— Elle est entrée à la maternité ce matin.
— Ce matin ?
— Merde ! T’as pas pu assister à l’accouchement, alors.
Borel eut un petit rire.
— Elle faisait un peu la gueule quand je suis parti...
Il leur fit un clin d’œil et leva à son tour son verre.
En fait, ils s’étaient sérieusement disputés. Il l’avait laissée en pleurs. La faute aux hormones.
— Et alors ? C’est un garçon ou une fille ?
— Un garçon.
— Faut fêter ça ! Patron, une deuxième tournée !
Il n’avait pas envie d’écouter ses messages. Il était certain que les trois-quarts étaient des pleurnicheries, des reproches. Merde, ce job était important. Elle pouvait quand même le comprendre. Le boss comptait sur lui. Il l’avait encore prouvé aujourd’hui. Il était le meilleur.
— Elle va être fière de moi.
Non, il ne voulait pas gâcher cette journée. Le jour de la naissance de son fils. Il rangea son portable au fond de son porte-documents.
Il lui restait deux heures avant son avion. Il commanda une troisième tournée.
L’A320 atterrit avec dix minutes de retard et il sauta dans un taxi en direction de la maternité.
— Je viens voir ma femme et mon fils !
Sa voix tremblait. Il avait vaguement conscience que son haleine sentait l’alcool. Peut-être aussi avait-il parlé d’une voix un peu trop forte. Il se racla la gorge.
— Ma femme est entrée ce matin chez vous... Enfin, à la clinique... Elle allait accoucher d’un petit garçon...
L’infirmière le regardait fixement. Borel eut un geste d’agacement. Il attrapa la femme par la manche et secoua son bras.
— Alors... je suis Papa ?
— Pardon ?
— Est-ce que je suis Papa ?
— Vous êtes monsieur... ?
Borel sentit qu’il rougissait. Sa main lâcha la blouse.
— Borel. Monsieur Borel, bredouilla-t-il.
— Votre enfant va bien.
— Et ma femme ? Dans quelle chambre se trouvent-ils ?
— Je suis désolée. Votre femme est morte pendant l’accouchement.


Il rouvrit les yeux.
La douleur dans ses reins était insoutenable. Il eut un violent frisson. Une fièvre perfide le gagnait. Les gouttes de pluie se mélangeaient aux gouttes de sueur. Ses lèvres s’entrouvrirent, elles bougeaient à peine, butant inlassablement sur le même mot : pardon... pardon... pardon...
Il ne pouvait pas crever comme ça.
Il chercha le papillon, le vent et la pluie l’avaient emporté. Il le retrouva au milieu des branches d’un arbuste, toujours accroché tête en bas à la brindille.
L’insecte n’était qu’à une soixantaine de centimètres de son visage. La brindille était à l’abri des gouttes mais le vent la faisait osciller de façon inquiétante.
Le papillon tenait ses ailes écartées pour les faire sécher. Borel, à travers le rideau de pluie, ne put s’empêcher d’en admirer une nouvelle fois la pigmentation.
Il se concentra et son bras se leva lentement. Sa main se déplaçait à peine, la douleur qui enserrait son bassin volait ses forces. Ses doigts mirent un temps qui lui sembla infini avant de rejoindre le papillon. La main en coupe, prenant soin de ne pas toucher aux ailes, il protégea l’insecte du vent.
La brindille ne se balançait presque plus.
Un râle de victoire s’échappa de sa poitrine endolorie. Il risqua un œil par-dessus les arbres. A l’ouest le ciel redevenait lumineux, l’orage passait. Toute son attention revint sur le papillon et il s’aperçut avec horreur que sa main tremblait. De violents soubresauts secouaient maintenant ses doigts, remontaient le long de son poignet, gagnaient son bras. Sa main s’abaissait, elle touchait déjà la brindille. En un ultime spasme, son bras s’affaissa sur le sol.
Les extrémités de ses doigts touchèrent quelque chose de dur et froid, de la pierre. Il sentait le papillon battre contre sa peau. Il ne l’avait pas écrasé, l’insecte était sauvé !
Il fallait maintenant qu’il soulève sa main. Bien sûr un papillon, c’était presque rien, à peine plus qu’un éphémère. Il ne pleuvait presque plus. Mais c’était vivant. Sa tête tournait, la douleur était partie. Où était sa main ? Il fallait qu’il la soulève. Il voulait pas crever comme ça.

Le soleil était revenu et l’herbe et les feuilles des arbres avaient séché. Les ailes du papillon avaient fini de durcir.
L’insecte voletait dans sa prison de chair. Il aurait bien voulu sortir. Il commençait à avoir faim.

Recommandé
21

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !