5
min

Ils vinrent, les Rois mages, chargés de beaux présents

Image de Victor Fleury

Victor Fleury

1005 lectures

103

FINALISTE
Sélection Jury

Enfin, le premier contact ! Depuis le temps que l’humanité rêvait de donner un visage à l’autre, celui qui viendrait de l’espace. Tout avait été imaginé : les fictions les représentaient petits avec de gros yeux ronds, sous les formes de sauriens agressifs ou de longilignes sylphides. Ce besoin pressant de rencontrer l’ailleurs avait poussé les terriens à toutes les affabulations. Certains photographiaient des frisbees en les faisant passer pour des soucoupes volantes, d’autres passaient la tondeuse à gazon selon des tracés alambiqués dans les champs reculés du Kansas. Toutes ces tromperies n’étaient pas la marque d’un besoin de reconnaissance risible, mais plutôt celle d’un espoir brûlant que se concrétise une réalité d’outre-espace que l’imaginaire humain, parvenu à maturité, réclamait d’urgence.

La grande peur des conspirationnistes, la confiscation par une agence gouvernementale d’un éventuel secret venu des étoiles, se trouva injustifiée. En effet, Ils choisirent de contacter en premier lieu les médias. C’est ainsi qu’un pourcentage non négligeable de la population terrienne eut le loisir de découvrir les Rois mages sur le plateau du Kenneth Daily Show, une émission de divertissement diffusée en prime time.

— Oui, répondit l’alien avec un sourire charmeur, le terme « Rois mages » nous a semblé le plus approprié pour nous présenter à vous. En plus d’être un clin d’œil à votre exotique culture terrienne, cette expression traduit le plus sincèrement notre véritable nature.

La créature s’affalait nonchalamment sur l’un des poufs colorés parsemés autour de la table flashy du Kenneth Daily Show. En dépit de sa carrure de footballeur américain et de sa tronche d’iguane mêlée de pitbull, le Roi mage respirait la sympathie. Une entente cordiale le liait déjà au présentateur. L’homme de spectacle se rengorgeait d’accueillir un si prestigieux invité : il en oubliait de distribuer à travers le plateau les humiliations dont il accablait habituellement ses collaborateurs pour faire se bidonner le public.

— Rendez-vous compte ! Fanfaronnait Kenneth Bickman. Melchior ici présent... Vous permettez que je vous appelle Melchior ? Après tout, vous êtes un Roi mage (rires)... ne s’est pas rendu à la Maison Blanche afin de rencontrer le Président, ni au Vatican pour y serrer la pince de Sa Sainteté ! Non, la première forme de vie extraterrestre connue a choisi le Kenneth Daily Show pour se faire connaître ! Alors, Melchior, nous en sommes plus flattés que surpris, bien sûr (rires), mais tout de même ! Si vous voulez bien nous expliquer ce choix que tous ne comprennent pas...

Le monstre surnommé Melchior se tourna vers Bickman dans un froissement de ses plumes multicolores. Encore une fois, un rictus hérissé de dents acérées illumina sa face prognathe.

— Oh, ce choix est pourtant évident : vous servez à vos invités de délicieux cookies... (rires enthousiastes du public, cet alien savait s’attirer les faveurs de son auditoire.) Non, sans plus de langue de bois, Kenneth, si nous avons choisi la télévision pour nous exprimer, c’est qu’il s’agit là du pouvoir véritable sur votre planète. Sans blague, vous m’auriez vu discuter avec le président de votre assemblée ou le secrétaire général du parti communiste chinois ? Ils ont l’air d’un ennui mortel, et de plus, ils sont impuissants à prendre quelque décision que ce soit... Or, nous venons, terriens, pour lancer un ultimatum... Il concerne chacun de vous, et pas seulement vos gouvernants.

Au mot « ultimatum, » l’ambiance se refroidit singulièrement. Quelques G-men aux lunettes sans tain surgirent des coulisses, brandissant leurs insignes de la NSA ou du FBI. Téléguidés par leurs oreillettes grésillantes, ils encerclèrent la scène pailletée du Kenneth Daily Show. L’alien profita de ce temps de latence pour lancer une œillade coquine à sa voisine de table, la plantureuse actrice de cinéma Cindy Reith, avant d’engloutir un cookie et de poursuivre sa logorrhée.

— Permettez-moi d’être plus explicite, Kenneth, et ne faites pas cette tête. Les Rois mages n’exigeront pas l’arrêt de votre émission : elle est excellente ! (rires automatiques et circonspects du public.) Pour en revenir à nous autres, Rois mages, il faut vous dire que notre voyage jusqu’à votre système solaire a grillé pas mal de carburant, et que nous souhaiterions tout simplement faire le plein !

— En somme, claironna Kenneth Bickman, il s’agit encore et toujours de pétrole !
La franche rigolade des spectateurs révéla le soulagement de tous. En revanche, les G-men se raidirent... L’armée des États-Unis s’embourbe dans des pays lointains pour le précieux or noir, et ne voilà-t-il pas que des cacatoès de l’espace entrent à leur tour dans l’affrontement géopolitique pour cette précieuse ressource ! Cependant, Melchior se hâta de les détromper.

— Vous n’y êtes pas, Kenneth ! Notre astronef, que nous avons garé sur la face cachée de votre lune pour ne pas vous déranger plus que nécessaire, nécessite un tout autre carburant : nous le propulsons mentalement à l’aide de pensées étrangères.

— Je comprends pourquoi vous êtes venu me voir, fanfaronna Kenneth Bickman. Saviez-vous que je dispose d’un QI de cent-trente ? (rires)

— Oh ! L’intelligence n’a rien à voir là-dedans, Kenneth, reprit Melchior lentement. L’important est que ces pensées regorgent de souffrance. Plus les étrangers qui fournissent le carburant en bavent et plus loin nous serons propulsés. Voilà pourquoi nous voulons qu’une partie de la population terrienne embarque sur notre astronef.

Les téléspectateurs du monde entier retinrent leur souffle.

— N’ayez crainte, poursuivit le Roi mage, la souffrance requise ne sera pas obtenue par un procédé sordide de torture physique. Nous sommes civilisés ; nous nous servons de nos pouvoirs pour plonger nos invités dans des abysses de souffrance mentale, générant ainsi une énergie que votre civilisation qualifierait de « magique ». Je vous rassure : les êtres vivants contribuant à cette opération ne décèdent pas systématiquement ! Quelques spécimens conservent même leur capacité à formuler des pensées basiques...

Réalisant enfin que ses déclarations terrorisaient l’assistance, le Roi mage vit ses plumes se colorer en rose fuchsia. Le pauvre était gêné que sa demande soit aussi mal reçue, d’où son changement de coloris.

— Ne le prenez pas comme ça, Kenneth ! Mon peuple ne demande qu’un petit quart de la population terrienne : cela serait amplement suffisant ! Nous avons conscience que ce n’est pas très poli, mais nous sommes pressés par le temps. Nous vous laissons donc le choix de désigner entre vous les humains qui partiront dans notre vaisseau. Accordons-nous sur un chiffre de deux milliards : dans un mois terrestre, je reviendrai vous voir, Kenneth, et vous devrez me donner la liste des « invités » que vous et vos pairs avez sélectionnés. Avez-vous bien saisi nos exigences... ? Kenneth ? Vous vous sentez bien... ?

Le sourire du présentateur s’était figé en une grimace horrifiée. Cependant, un réflexe professionnel lui permit de poser une dernière question.

— Mais... Et si nous refusons de choisir parmi nous... si nous refusons de vous livrer deux milliards d’êtres humains, que ferez-vous ?

— Oh, soupira Melchior dans un chuintement nasal, je suppose que nous nous verrons dans l’obligation de nous servir par nous-mêmes... Bien sûr, à ce moment là, nous procéderons au hasard... Nous avons une sorte de gros aspirateur sur notre astronef : si vous ne prenez pas de décision concernant l’identité de nos deux milliards d’invités, la récolte se fera plus vite, voilà tout ! Cela dit, Kenneth, je suis désolé de ne pas pouvoir m’attarder, mais à présent que nos conditions sont posées, ma présence est requise sur notre astronef. Merci pour votre accueil, et n’oubliez pas : à dans un mois !

Ce fut le chaos. Des attentats, des révoltes, des révolutions eurent lieu en quelques semaines. Des voix s’élevèrent pour dénoncer l’interview du Kenneth Daily Show comme une supercherie. Cela ne semblait pas être l’avis du gouvernement des États-Unis. Les chefs d’État de la planète s’enfermèrent plus d’une semaine dans l’hémicycle des Nations-Unies, assiégés par une foule de contestataires humanistes qui refusaient de céder au diktat des Rois mages. Les décideurs ne comptaient pas laisser le hasard décider de la survie des uns et des autres. Des choix furent faits. Ceux que tout le monde attendait, bien sûr : le gouvernement chinois offrit généreusement de livrer la population tibétaine, tandis que l’Europe proposait de sacrifier les masses de ses anciennes colonies. L’Amérique latine, l’Asie et l’Afrique furent ainsi délestées des traîne-savates qui les peuplaient. Les pays de l’hémisphère nord en profitèrent pour vider leurs prisons, asiles et autres lieux de déviance.

Le jour J, Kenneth reçut à nouveau Melchior sur le plateau du Kenneth Daily Show. Ce fut l’occasion d’une audience record : tous les téléviseurs en état de fonctionner retransmettaient l’événement ! Kenneth Bickman eut le bon goût de se sentir honteux en transmettant à l’alien l’épais dossier contenant les noms des sacrifiés.

Lorsqu’il reçut le registre entre les pattes, Melchior hérissa ses plumes. Ses gros yeux noirs triangulaires exprimaient une déception profonde. Lorsqu’il parla, environ sept milliards de nuques frissonnèrent d’effroi.

— Je suis navré, Kenneth, sincèrement navré... Votre espèce a échoué au test d’empathie décidé par le consortium galactique. Si vous aviez refusé de choisir parmi vous deux milliards de sacrifiés, j’aurais pu vous accueillir dans l’Assemblée des peuples sensibles de l’univers. À présent, j’ai bien peur que votre intégration ne soit compromise, terrien.

— Que... que se va-t-il se passer, alors ? demanda Kenneth Bickman.

L’aéronef des Rois mages sortit de derrière la Lune. En une fraction de seconde, son armement déclencha une apocalypse mondiale. La surface de la Terre fut nettoyée, prête à accueillir une meilleure espèce.

PRIX

Image de Printemps 2016
103

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Il est trop tard pour voter mais il n'est pas trop tard pour aimer. Très bon texte : j'ai aimé.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie (le coq et l'oie) si le cœur vous en dit.

·
Image de Emma A
Emma A · il y a
Mon vote de dernière heure... je croyais être déjà revenue !
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Il faut faire confiance aux Terriens pour le cynisme. Une histoire glaçante !
·
Image de Chris Artenzik
Chris Artenzik · il y a
Merci pour ce moment, vous pouvez aussi me découvrir.
·
Image de E.H. Lakota
E.H. Lakota · il y a
Mon vote et bonne chance pour la finale !
Si vous souhaitez me soutenir... http://short-edition.com/oeuvre/poetik/aquarelle-2

·
Image de Claudine Lehot
Claudine Lehot · il y a
Pauvre planète, elle est en grande souffrance, que va-t-on devenir, nos enfants et petits enfants .... Félicitations !
si vous avez envie de me soutenir : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-theatre-de-la-vie

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Bravo, tout simplement, pour ce texte m'ayant permis de passer un agréable moment. Je vote avec plaisir !
En finale "poésie", je suis là : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/humeur-noire A bientôt, peut-être.

·
Image de Acérée De La Plume
Acérée De La Plume · il y a
La fiction mélangée à l'humour et la peur,
Je réclame une suite d'honneur !

·
Image de Charis Stebard
Charis Stebard · il y a
Apocalypse now! J'ai bien aimé et bien voté! Si les haikus t intéressent je suis en finale de blizzard!
·
Image de Victor Fleury
Victor Fleury · il y a
Je suppose que cela peut se négocier, Br'rn. Je contacte Melchior de ce pas. Il sera sans doute heureux d'apprendre que vous avez apprécié ce texte, et je me joins à lui pour remercier ceux qui ont pris le temps de nous adresser un message. Luc M, vous surestimez les talents pédagogiques de ces cacatoès de l’espace. Guy Bellinger, j'apprécie que vous me rapprochiez de M. Brown, merci.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Cette cathédrale était immense. Elle se dressait au milieu du désert comme la folie du vieillard apparaît à l’orée de la mort, laide, inappropriée...

Du même thème

NOUVELLES

A la base je ne voulais pas y aller. Et puis ils en ont parlé aux informations de vingt heures, c'est passé en première page de tous les journaux quotidiens et en quelques ...