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"Ils ont fait l'impensable !"

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Il est dans le sport des exploits qu’on n’oublie jamais. France – Brésil 3-0 en 1998 ; Yannick Noah à Roland-Garros en 1983. Et d’autres, plus confidentiels, qui méritent pourtant d’être relevés comme de vraies réussites sportives et humaines.
Celui dont je vais parler ne vous évoquera peut-être pas grand-chose. Reste que ce fut un très grand événement de l’histoire d’un jeune sport : le gaming. Cela s’est déroulé en octobre 2016, à San Francisco, moment que trois Russes et deux Ukrainiens russophones ont choisi pour défendre avec bravoure et classe les couleurs de la Communauté des États indépendants.

Nul ne leur donnait aucune chance. Dans le tournoi de qualification des régions mineures du jeu League of Legends (Amériques latines nord et sud, Turquie, Brésil, Sud-Est asiatique, Japon, Océanie et CEI) pour la coupe du monde, dénommé l’International Wildcard Tournament, ils avaient obtenu leur billet en remportant un match serré contre une équipe sud-américaine, Lyon Gaming, trois sets à deux. L’équipe dont je parle, Albus Nox Luna, était donc qualifié pour le Mondial du jeu, et destinée à affronter ce qui se faisait de mieux. Le tirage au sort ne leur fut pas du tout favorable : ils affronteraient le champion d’Europe (G2 Esports), le vice-champion d’Amérique du Nord (Counter Logic Gaming) et le champion de Corée (ROX Tigers), dans l’optique d’une très hypothétique qualification pour les quarts-de-finale, performance que jamais une « Wildcard team » n’avait réalisée.
Les forces en présence paraissaient très déséquilibrées. Les meilleurs joueurs de G2 Esports (G2) se trouvaient aux postes clés ; l’équipe Counter Logic Gaming (CLG) avait terminé finaliste ou victorieuse des trois grands événements de l’année auxquels elle avait participé, en particulier ; et la Corée, que ce soit ROX Tigers (ROX) ou les autres, représentait toujours le plus grand danger. Les analystes ne donnaient absolument aucune chance à nos Russes.
C’est ainsi que sur les réseaux sociaux, les équipes humilièrent verbalement les joueurs d’Albus Nox Luna (ANX). De même, les commentateurs français, lisant le tweet du tireur de G2, Zven, plaisantèrent sur le fait que la chance était du côté des Européens, qui avaient « deux équipes Wildcards ». La vieille rivalité Europe – Amérique du Nord sur LoL se traduirait, comme souvent, par une victoire européenne dans les moments décisifs.
L’entrée en matière des Russes serait délicate. Ils jouaient le match d’ouverture face à ROX. Nul n’attendait Smurf, PvPStejos, Kira, aMiracle ou Likkrit au niveau des autres équipes.
Contre ROX, la correction attendue eut bien lieu. Nos Russes ne s’emparèrent pas d’un seul objectif neutre (dragon, Baron Nashor), ou structurel (tourelles). Ils concédèrent vingt-neuf morts, contre douze victoires. Les Coréens prirent d’ailleurs le premier Sang sur leur soutien, Likkrit. Je n’avais pas eu le temps de regarder le match, mais le résumé montrant que la partie s’était achevé en un temps somme toute assez rapide de vingt-cinq minutes. Pourtant, je trouvais que ces Slaves s’étaient tout de même plutôt bien défendus. En tous cas, sur de nombreux affrontements, ils avaient tenu la dragée haute aux Asiatiques ; ils étaient désavantagés stratégiquement en jouant sur le côté faible de la carte ; et ils avaient bien tenus leurs rangs pendant environ dix à quinze minutes, avant de s’écrouler. Je m’étais dit : « À voir, ils ne se débrouillent quand même pas si mal. »
Après une bonne nuit de repos, la compétition reprit. Les Russes affrontaient les champions d’Europe, G2. Après dix minutes équilibrées, la rencontre pris peu à peu une tournure difficile pour les Européens. Même les commentateurs se demandaient comment la Anivia du milieu-de-ligne Kira se combinait aussi bien avec le Brand du soutien Likkrit et la Poppy du haut-de-ligne PvPStejos. Au bout de trente-cinq minutes de jeu, le tout tourna à la démonstration de combat en équipe. Une nouvelle fois, Kira étourdit Zven avec son Z, tandis qu’il utilisait son E pour créer un mur artificiel, contre lequel le Z de PvPStejos pourrait étourdir le tireur suédois. Ce fut la Bérézina. Après une minute à attraper et éliminer ainsi trois joueurs européens à la suite, les Russes s’emparèrent des dernières tourelles et firent sauter la base adverse. Le monde entier du jeu vidéo fut sous le choc.
Ce n’était pas fini pour autant. Contre CLG, qui venaient de battre ROX et G2, et qui pouvait prendre, virtuellement, seul, la première place du groupe, les Russes remportèrent une nouvelle victoire. L’exploit commençait à se voir à l’horizon. À la fin de la première semaine de phases de groupe, la poule A comptait trois équipes à deux victoires une défaite, et les G2, bons derniers, sans aucun succès.
La deuxième était plus courte, puisque chaque groupe se jouait en une seule journée, et donc le tout serait plus intense, et chaque match serait décisif.
Ce que j’attendais avec impatience, c’était le match des Russes contre les Coréens. Je ne doutais pas qu’ils rééditeraient la performance contre au moins l’une des deux autres équipes. Ce qui fut vérifié en une partie pliée en trente minute contre CLG. Une véritable démonstration qui devait faire taire les tweets injurieux et incendiaires des Occidentaux. Non, ANX n’était pas un simple punching-ball, et elle venait pour la troisième fois, en quatre rencontres, de le démontrer. Ils gagnaient peu à peu les cœurs de tous, et chacun se mit à rêver. Et s’ils battaient ROX ? Et s’ils faisaient tomber le géant ?
Contre ROX, ce fut un combat de tous les instants. Pendant trente minutes, les Russes remportèrent la partie sur le plan stratégique. Les Coréens se trouvèrent dos au mur au moment où les Russes, à la surprise générale, s’emparèrent du baron Nashor de façon tout à fait discrète, et sans la moindre vision de leurs adversaires. Mais Peanut, le forestier coréen, parvint, par la suite, avec l’aide de son milieu-de-ligne Kuro, à s’emparer par deux fois de l’objectif aux nez et à la barbe des Russes, qui l’avaient encore une fois engagé avec quasi-succès. À la soixante-cinquième minute de jeu, l’affrontement entre les deux formations tourna au prodige de rapidité et de réflexe, lors d’un combat en équipe au niveau de l’inhibiteur de la voie du haut tenu par les Coréens. À trois reprises, la Poppy de Smurf sauva son tireur aMiracle et le Taric de Likkrit, qui, lors de la quatrième tentative de le faire tomber, s’en sortit grâce à son Z et son saut éclair.
À la soixante-neuvième minute, les Russes, enfin équipés du bonus de baron Nashor, qu’ils avaient pu à force de persévérance capturer, pénétraient de nouveau dans les dernières défenses asiatiques. Épuisés de ne pas y parvenir, ils crurent perdre la bataille décisive, mais c’est le moment que choisit Likkrit pour étourdir trois adversaires et laisser les sbires de son équipe achever la base adversaire. Ils avaient réussi. « Ils ont fait l’impensable ! » s’écria ainsi l’un des commentateurs anglophones.
L’interview de Likkrit par Sjokz, la journaliste néerlandaise chargée des interviews, devait rester dans les mémoires. Il révéla que les Russes avaient dû s’entraîner seuls pendant la période avant les championnats du monde, parce que tous les avaient regardés de haut. Amusé, il s’exclama : « Bah, oui, nous aussi on peut gagner ! »
Les Russes avaient leur qualification en poche, et pouvaient rêver d’une première place dans le groupe A. C’était somme toute anecdotique, eut égard à ce qu’ils avaient réalisé. Mais G2, pour l’histoire, en a décidé autrement, remportant ainsi sa seule victoire du tournoi.
C’est cette défaite que choisit Likkrit, beau joueur, pour rendre un hommage vibrant aux Européens, appelant à l’esprit de combativité et à ne jamais baisser les bras, même dans l’adversité. Il fit même l’éloge de Zven et Mithy, le tireur et le soutien, les plus en faute dans les critiques sur Twitter, approuvant leur fierté.
Le match décisif entre ROX et ANX pour la première place tourna cette fois-ci, selon la logique, à l’avantage des Coréens. Le quart-de-finale de ANX fut perdu trois sets à zéro contre l’équipe européenne H2K. Mais jamais je n’oublierai cette équipe pétrie de talent, d’humanité, de fierté et de volonté. Ils avaient réussi ce qu’aucun petit poucet n’avait réussi avant eux : prendre le monde de stupeur en s’élevant au diapason des meilleurs.
Ce texte leur rend hommage.



Un peu de vocabulaire :

Haut-de-ligne (toplaner) : joueur, en général faisant office de gros sac à PV et à fortes capacités défensives.
Forestier (jungler) : joueur chargé de défendre les intérêts stratégiques et statistiques de son équipe en s’emparant des monstres neutres à l’aide de son sort Châtiment.
Milieu-de-ligne (midlaner) : joueur, en général à fort potentiel de dégâts physiques, et ayant peu de statistiques défensives.
Tireur (ADC) : joueur à la faible mobilité, utilisant en général de forts dégâts magiques, et pouvant parfois porter des coups critiques ; en revanche, il dispose de très de PV.
Soutien (support) : joueur évoluant aux côtés du tireur, chargé de le défendre contre les ennemis.
A (Q) : Sort de zone, activé par la touche A.
Z (W) : Sort toujours destiné à donner un malus à l’adversaire, activé par la touche Z.
E (E) : Sort toujours destiné à obtenir un bonus à son équipe, activé par la touche E.
R, ou sort ultime (R, ultimate spell) : Sort à utiliser avec prudence, qui vous donne un gros avantage.
Baron Nashor : objectif neutre augmentant les statistiques de vos sbires.
Dragon (drake, dragon) : objectif neutre augmentant les statistiques de votre équipe de diverses manières.
Tourelle (turret, tower) : défense tirant sur un ennemi trop proche et trop menaçant.
Sbire (minion) : créature qui est gérée par l’intelligence artificielle. Ils sont alliés, neutres (dans la jungle) ou adverses.
Inhibiteur (inhibitor) : structure défensive inhibant la création de supersbires jusqu’à sa destruction par l’équipe adverse. Défendue par la tourelle de troisième niveau.
Base (Nexus) : structure à détruire. Défendue par les tourelles de quatrième niveau (T4). Ne peut-être détruite si les trois inhibiteurs de la base sont sur pied et que les T4 ne sont pas détruites.

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Aurélien Azam · il y a
Le sujet est très original en littérature, et je trouve à la fois très osé et très intéressant de l'aborder dans une nouvelle shortienne. Le public de lecteurs sera je pense très restreint... mais j'avoue apprécier énormément ce clin d’œil à Albus Nox Luna, un nom qui revient souvent dans le monde du jeu vidéo. Les termes techniques sont bien maîtrisés, et on sent une réelle admiration derrière les mots. Le video gaming est un des arts majeurs de notre société, à la fois dans le fait d'être spectateur mais aussi acteur de mondes numériques à construire et à faire soi : ce texte en est une vibrante matérialisation, et je le soutiens entièrement !
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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci beaucoup !
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Nelson Monge · il y a
Très intéressant. Merci.
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