Il était une femme... - Chapitre 1 (partie 1/3)

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Volutes féminines : Portraits de femmes autour de l’opposition entre la beauté et le poison. Ces textes s’articulent autour d’un geste et des multiples définitions qu’il est possible d’en  [+]

【Dimanche 23 octobre 2011】

Dans un premier temps, il convient de me présenter. Je m’appelle Mickaël et ce journal marque mes retrouvailles avec l’écriture. N’étant pas spécialement à l’aise pour parler à l’oral, j’ai toujours considéré qu’écrire était le meilleur moyen de m’exprimer. C’est aussi une façon d’exister. En fait, j’ai ce rêve un peu fou de pouvoir être l’auteur d’un roman, de raconter une histoire. Que mes mots finissent dans de beaux livres avec de belles reliures, qu’ils y trouvent une place sur des étagères, dans des bagages ou dans le creux d’une main. Qu’ils puissent susciter de l’enthousiasme, éveiller des sentiments ou toucher la corde sensible d’un individu. Pouvoir laisser mon empreinte dans une bibliothèque ou des souvenirs dans l’esprit des gens, c’est peut-être prétendre à une certaine forme de reconnaissance, d’immortalité. Et cette rencontre si particulière, prolongée grâce à ce méconnu destin dont j’ignorais presque l’existence, m’a donné l’élan nécessaire pour me rapprocher de ce qui a une grande valeur à mes yeux. Me voici donc être le narrateur d’un récit naissant qui assume sa forme de journal et où je m’accorde la liberté de parler du monde qui m’entoure, des personnes que j’affectionne, de ces sujets qui me passionnent et faire la lumière sur les évènements marquants de mon passé. Ceci est le premier chapitre, appellation digne d’un soliloque qui veut prétendre à devenir roman, et c’est également le point de départ d’une histoire qui aurait pu commencer par «Il était une femme...».

J’ai vu dans son regard ce qu’aucun mot ne peut définir. Ses yeux se sont agrippés aux miens avec une rare intensité. Son parfum s’est imprégné et a enivré tout mon être. Son sourire a électrocuté mes émotions. Elle n’était pas juste une jolie jeune femme qui laisse bonne impression. Elle était bien au-delà de ce qu’il me serait possible d’écrire, élevant mon instinct vers l’irrationnel. Il ne s’agit pas non plus de ce que certains qualifieraient de «coup de foudre», métaphore maladroite pour se convaincre que la beauté physique suffit à justifier les sentiments tout en pardonnant qu’ils soient éphémères. Je parle d’une sensation qu’il fait bon d’avoir en soi, parce qu’elle emprunte à l’amour sa force et à l’espoir son sens. Elle incarne la muse que tout homme rêve d’approcher et elle est à l’origine de ce texte tant notre rencontre a su me bouleverser. J’ai la conviction que ça ne peut pas s’arrêter là, et je ne peux imaginer vivre sans la revoir au moins une fois. C’est pourquoi j’ai à coeur de la retrouver. Par tous les moyens. Certains diront qu’il s’agit là d’une quête insensée dont l’issue est incertaine, et ils n’auraient pas tort, mais je préfère entretenir l’attente quitte à être déçu plutôt que de vivre avec des regrets.

Je me souviens de ce jour où, dans la bibliothèque du lycée, je me suis assis face à une grande table, un stylo à la main et une feuille blanche sous les yeux. Il fallait que les mots sortent, que l’encre soit un soutien à cette agitation intérieure et confie au papier mon secret, celui d’éprouver un élan amoureux. Et il en est ressorti une forme poétique, pour rendre beau ce qui ne pouvait pas l’être. La poésie est ainsi devenue mon mode d’expression, un dialecte confidentiel. Le nombre de syllabes dictait le rythme de mes pensées, les rimes enjolivaient mes sentiments et le quatrain structurait mon imagination. Mais il manquait à la poésie une vertu : la liberté. Être libre d’écrire sans avoir à respecter une sonorité, sans prêter attention à la longueur ou à la forme. N’avoir ni limites ni contraintes. La prose incarnait cette liberté tant convoitée. Seulement j’appréhendais cette vastitude. Elle était intimidante, voire effrayante. Les règles de la poésie offraient des repères, tandis que la prose n’en avait pas vraiment. C’était un langage autrement plus complexe, qui exigeait de grandes qualités. Une expérience semblait souhaitable et il me fallait l’acquérir en persévérant, en allant au-delà des doutes et des incertitudes. Non pas pour prétendre être écrivain, mais pour apprendre la valeur des mots et ce qu’on peut en faire.

L’obstacle qu’il m’est encore difficile à surmonter, c’est ce sifflement permanent dans mon oreille droite et qui m’empêche d’entendre le silence depuis près de dix ans. Des acouphènes dont l’origine reste mystérieuse, seules des hypothèses allant d’une forte exposition sonore au choc émotionnel apportent un semblant d’explication. Aujourd’hui, le calme se résume à ce son pur et aigu, dont l’intensité est variable selon les périodes. De ce fait, mon cerveau a pris l’habitude de répéter un air de musique récemment entendu pour faire diversion, ce qui n’aide en rien pour la concentration. Pour ne pas me laisser distraire ni par la gêne ni par le subterfuge, je dois mener une lutte acharnée. Ecrire dans de bonnes conditions s’apparente depuis longtemps à un fantasme, devant me faire à l’idée que les mots doivent accoucher au beau milieu d’un enfer auditif. C’est un peu comme si l’inspiration était agressée, l’imagination amputée et les mots bâillonnés. Je réécris souvent mes phrases pour cette raison, mais aussi par volonté de mesurer parfaitement le choix des mots, pour qu’ils expriment au plus juste une émotion, une situation, un souvenir... Aussi, j’ai tendance à faire quelques longueurs quand j’écris, pour accorder de l’importance aux détails que l’on ne fait qu’ignorer, pour ces gens que l’on ne fait que croiser ou pour ces moments que l’on ne fait que survoler. Le dictionnaire des synonymes est mon meilleur allié pour retrouver le nom commun, l’adverbe ou l’adjectif qui donnera un sens précis à chacune de mes phrases, et en y mettant tout mon coeur et toute ma volonté, peut-être arriverai-je à faire honneur à l’écriture. Transmettre du mieux possible mon amour des mots en respectant la langue française, c’est aussi partager de la façon la plus juste mes sentiments, mon quotidien. Ma modeste existence.

J’ai le souvenir d’avoir visité bon nombre de sites où il était permis de partager ses textes au milieu d’autres apprentis écrivains. La plupart de ces lieux avaient un nombre de membres impressionnant et la profusion de textes pouvait engloutir les autres en un rien de temps. La poésie avait l’air d’être populaire, un phénomène de mode où tous ceux qui avaient envie d’exprimer quelque chose pouvaient se prétendre amoureux des mots et experts en vers. En vérité, c’était loin d’être le cas. Cela ressemblait à une foire aux plus belles phrases sans fautes d’orthographe, ou une compétition parfois violente sur les sujets les plus communs. L’impression d’assister à un hymne au plagiat, au non-sens et au manque de respect de la langue française avait fini par me dissuader d’intégrer une quelconque communauté. D’où l’idée d’ouvrir mon propre forum de poésie, nommé « Les mots de plumes ». Il fut créé il y a quelques années, quand la maîtrise du langage PHP ne me faisait pas encore peur et que les outils rendaient accessible la construction d’un tel endroit. J’ai consacré des heures et des heures pour bâtir un lieu de partage distinct des autres forums existants, avec le souci que celui-ci ne devienne pas un ring de boxe où les mots s’entretueraient. Une fois ouvert, des membres sont venus s’y inscrire et ont posté leurs oeuvres. Nous n’étions pas nombreux puisque tout fonctionnait au bouche à oreille, mais une vingtaine de membres ont élu domicile sur cet endroit que j’avais bâti. Des personnes avec qui j’ai pu nouer des liens très forts en partageant le fruit de notre inspiration, de nos pensées. Ce forum a connu des hauts et des bas, des fulgurances merveilleuses avant de finir délaissé peu à peu à mesure que les auteurs ne trouvaient plus quoi dire ou quoi faire. Si des liens ont persisté à la suite de la fermeture de ce forum, cette aventure a été surtout l’occasion de bâtir une petite communauté et de m’apercevoir que l’amour porté aux mots ressemble pour certains à une passade, un flirt un peu vulgaire qui ne dure qu’un temps, ou une révélation plus forte encore que ce qu’il était possible d’exprimer. Des plumes se sont égarées, d’autres ont mûri. Des jeunes auteurs ont eu la gentillesse de partager avec moi cette expérience, de m’encourager et de m’épauler. Il ne me reste hélas qu’un léger goût amer puisqu’il a fallu fermer les portes de cet endroit et admettre qu’un petit forum démuni de ses membres, lassés finalement par l’écriture au bout de quelques mois, ne pouvait pas perdurer.
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