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III. Le Cantique de Syméon

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Osolaris

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III. De Gabriel de Viverols, fils de Maître Gageyron

Ces derniers jours, le comportement de monsieur de Laans m'intriguait, nébuleux, le visage assombri, je me dis que flâner de jardins en fontaines, de salons en bibliothèques n'était pas de son penchant naturel, en homme d'action, il tournait comme lion en cage, je supposais que la galante routine de nos gentilshommes lui devenait insupportable. Un morne ennui s' était emparé de lui.
Je le voyais marauder dès l'aube, enfourchant sa monture pour battre la campagne comme un fou, il hantait le château me bousculant au détour d'une galerie lumineuse, un pli à la main, sans doute pressé de s'acquitter d'une course, s'enfuyant dans une aile secrète.
Qu'est-ce qui le piquait de la sorte ? Son manège insolite accaparait ma curiosité, d'autant que je remarquai que son visage se fermait en ma présence, alors qu'il me sembla que nos aventures auraient dû autoriser quelque amicale complicité. Je le sentais pris d'accès de fuites suivies de rencontres incongrues, muettes, brusques, qui semblaient le contrarier, si bien que je l'évitai, pensant lui faciliter la tâche en me soustrayant à sa vue dans un espace devenu exigu.
Je ne pus élucider le pourquoi de son étrange conduite. Je concède, j'en fus peiné malgré moi.

Fort heureusement, nous arrivions au début de l'été, mon maître ne pouvant rentrer en France, ni abuser de l'hospitalité de la duchesse, m'annonça que nous allions partir pour Venise, nous cacher un temps supplémentaire chez une personne chère à notre bienfaitrice. Nos tribulations allaient se poursuivre, je n'étais pas mécontent de reprendre la route avec ses imprévus, et je l'avoue, de m'éloigner de Laans dont le voisinage m'était devenu pénible.

Une semaine plus tard, je préparais les malles, la mine réjouie, rempli d'entrain à l'idée de découvrir la Cité des Doges, rêvassant à ces paysages féeriques que je ne toucherais plus seulement en songes pour longtemps. Soudain, la porte de nos appartements s'ouvrit violemment, en un heurt orageux, il fit irruption :

-Enfin quoi !

Je me retournai, abasourdi. Il s'était arrêté à un pas de moi, pétrifié dans son élan, je craignis un carnage rédempteur ou, dévastateur. Un trouble indomptable m'envahit et mes jambes de fléchir cisaillées par le doute, sapées comme chêne par la foudre, ses yeux épouvantés, son teint livide, cette détresse, j'eus une hésitation fulgurante, un balancement qui lacéra ma volonté, en passe de balayer en un clin d'oeil le pan de ma vie interdite, prohibée à l'homme, à l'ami, à...

Je baissais les épaules qui s'affaissèrent tendrement dans ma faiblesse, silencieusement effondrée. Nous nous fîmes face, nos regards s'agrippèrent l'un à l'autre pour ne plus se lâcher, cramponnés à leur espoir cristallin, saignés à blanc.


« -Gabriel ?...
-Oui père...
-Je m'en vais...
-Que dites-vous ?
-Laisse ceci, mon temps s'achève, je ne l'ai point perdu, je suis fier de toi, un jour prochain tu entreras au service du roi, pour oeuvrer, avec ton esprit...tu poursuivras mes travaux hydrauliques, mes projets d'ingénieur provincial, ma « toile », ce réseau de canaux d'irrigation pour ce pays qui se meurt. Tu sais combien nos fermiers ont besoin de tes trouvailles, nous devrons soulager leurs peines, je te sais le plus industrieux de mes apprentis, tu es mon successeur naturel, non point parce que tu es mon fils, parce que tu en es le digne artisan, visionnaire, virtuose ....
-Père ! Que dites-vous, je dois poursuivre à vos côtés, mes pratiques nécessitent vos enseignemens, puis à quoi bon ! vous le savez, notre époque m'est contraire, quelle légitimité est la mienne ? sinon celle de l'amour d'un père pour...
-Son fils ! Tu es mon fils Gabriel ! Entends-tu ?
-Le fils d'un père fier et orgueilleux, qui ne veut pas admettre...
-Admettre ? Se résoudre à t'offrir une vie en laisse ? Il ne doit plus être question de ces scrupules, nous en avons argumenté suffisamment, tu sais que ta valeur est tienne...
-Il ne s'agit pas de cela vous le savez père !
-A quels sacrifices avons-nous consenti ensembles ? A quels efforts, renoncements avons-nous obéi ? Quelles ambitions promises à la récompense, quelle consécration ?...
-Je ne me sens pas à la hauteur de vos rêves père !
-Est-ce que, pour que ton génie soit méprisé, nos projets ravalés au rang de vaines chimères prométhéennes, que tu es né ? Depuis ton enfance tu illumines mes jours, ta vivacité, ta joie...Tu dois, mon fils, je t'en conjure, ne gâche pas l'or pour le plomb !
-A quel prix ?
-Gabriel ! Tu es d'un caractère doux, subtil, comprends que je n'ai pas eu le choix, nous ne l'avons pas eu...combien de fois me suis-je senti coupable ?
-Et moi pour combien d'années encore ?
-Le doute, les regrets ont fait place à une certitude dans mon coeur, te voyant grandir, j'ai su qu'ainsi, je devais te laisser aller dans le monde, qu'ainsi ton avenir ne pouvait être corseté, qu'ainsi tu serais libre Gabriel, de nous sauver !
-Père !
-Souviens-toi des paroles du Cantique de Syméon : «  Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace », « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » Gabriel, tu es mon salut, le salut de nos villageois qui espèrent en toi, tu ne peux nous trahir.
-Me trahir ? Je le puis ?
-Si l'époque ne t'est pas favorable tu prouveras que ton talent t'est inaliénable.
-Comment vivre une gloire incertaine aussi sûre qu'une abnégation éternelle ? Condamné à être la négation de moi-même, une créature contrefaite ? Vivant dans la honte, la peur et le mystère ?
-Ne vois-tu pas que les tous les hommes sont faibles et sots, aucun d'entre eux, mieux que je ne l'ai fait ne saura t'aimer, te comprendre, t'envisager dans ta maudite et sublime vérité. Inaltérable d'une merveilleuse malédiction. Ne mens pas au Savoir, consacre-toi !... Mage des Sciences à la gloire du Génie humain.
-Père, tes paroles m'effraient, je ne sais si je serai capable d' endosser un tel personnage. Tôt ou tard, ma composition sera démasquée, pire sera le résultat d'une monstrueuse...
-Gabriel...sur mon lit de mort...jure-moi...jure-moi que tu poursuivras notre œuvre !
-ô père !...je voudrais...
-Jure ! Pars à Paris ! Réussis notre entreprise !
-...Je vous le jure !...
-Je vais en paix ! Embrasse-moi, mon fils.
-Père !
-Adieu Gabriel ! Laisse-moi à présent. »



-Veuillez me laisser à présent !....Monsieur de Laans.
-Pas avant que de savoir si mon esprit sombre dans la folie !
-Hélas, je ne vous serai d'aucun secours.
-Je pense tout le contraire !
-C'est votre droit.
-Monsieur !...Dites !...dites que je me trompe depuis ces interminables jours...
-Si le temps vous dure, prenez exercice !
-Monsieur de Viverols ! Ne jouez pas...dites que mon cœur est prisonnier de quelque diablerie, et que je suis en proie à un cruel enchantement...
-Un enchantement ? Monsieur de Laans aurait cœur au conte de fées ? J'en suis au regret, qu'y puis-je ?
-Une réponse !
-Allez-vous me soumettre à la « Question » ?
-Cessez ! Vous ne pouvez ignorer mes sentiments...
-Ha je vois ! Monsieur s'est énamouré de donzelle et vient demander conseil à vieux compagnon d'arme ?
-Corbleu ! Cessez ou ..
-Ou ? Vous allez m'embrocher comme poulet de basse-cour ?
-N'aurez-vous point pitié ?... Dois-je m'humilier, le front fiévreux, cela ne vous suffit-il ?
-Monsieur de Laans, en vérité, je ne comprends pas, je crains de vous être inutile!...je suis dameret frivole, comme vous le savez, mon maître et moi partons demain pour Venise, vous aurez loisir de prendre repos loin de nous !
-Je vous l'interdis !
-Et comment ?
-Je vous l'interdis !....pas avant que vous m'ayez répondu !
-Quoi à la fin !
-...Suis-je fou ?
-Très certainement !...
-...Vos yeux...votre peau, votre silhouette gracieuse...je ressens une...une...
-Envie de m'étrangler ! Je sais, je vous rassure, vous me détestez si bien !
-Gabriel...êtes-vous cruel !
-Monsieur de Laans, êtes-vous...sot !

-...Peste de carogne ! Je...
-Lâchez-là vous dis-je !...Je répète laissez-moi à présent, monsieur. Je ne peux rien à vos dilemmes.
-C'est ainsi...à votre aise, je comprends...Soit...Gardez-vous de m' approcher à l'avenir...
-Soyez en assuré. Adieu monsieur de Laans.
-Moi, je ne vous dis pas adieu « monsieur » de Viverols!

Il tourna les talons, démoli, tapa la porte sèchement. Je tins ma mâchoire de mes mains, laquelle claquait nerveusement, je tremblais de tous mes membres parcouru de soubresauts, ruiné par cette confrontation. Je rassemblais mes esprits disloqués par ce violent assaut, je revis en mémoire les images de monsieur de Laans et commençais à y voir clair, son comportement brutal à mon égard, ses accès de colère,son ironie mordante, ses gestes emportés, ses manières fuyantes...Serait-il possible ?

Je m'abattis dans un fauteuil, perplexe.
Je n'eus pourtant pas le temps de pousser plus loin mes réflexions ni de calmer mes os que la porte se rouvrit dans un fracas terrible, monsieur de Laans fondit sur moi, me souleva, me dressa en pieds, posa ses mains sur l'encolure de ma chemise, droit dans les yeux :
-J'en aurai le cœur net !

Et d'un grand coup, il la déchira jusqu'à la taille, j' hurlais d'effroi, mon corps dénudé se protégea de ce buste fautif qui dévoilait mon imposture. Il regarda ma poitrine, eut un moment de panique voulant me serrer dans ses bras à me rompre ou m'étouffer de baisers mais, il me repoussa avec dédain dans le fauteuil où je retombais comme un pantin mutilé. Poupée dévoyée.

-Adieu, « Gabrielle », Madame de Viverols !

Monsieur de Laans me laissa m'ayant ravi mon cœur, mon âme travestie, qui avait oublié qu'elle avait été un jour fille, femme. Une larme perla. Mon père ne m'avait jamais appelée « Gabrielle », monsieur de Laans ne le savait pas, il venait de ravir ma virginité éponyme qui m'était étrangère et qui me parut une torture si douce dans sa bouche.


Le lendemain, sur le départ monsieur Marot vit mon malaise, il me prit à parti, m'invita dans le petit boudoir à conversation de la duchesse.
-Mon enfant, quelle que soit la nature du serment qui vous tient, ne pensez-vous pas que vous n'êtes redevable qu'à votre liberté maintenant ? Nous nous connaissons depuis quatre années, vous ai-je fait craindre jugement ? N'ai-je pas respecté l'intimité de vos vœux ?
-Maître !
-Ne croyez-vous pas que vous pourriez vous affirmer sans jouer d' une ambiguïté qui vous expose à désagréments ? Je crois qu'il est temps de vous battre à visage découvert !
-J'ai juré !
-Un serment de quelle sorte de sagesse ? Gabrielle, allez voir monsieur de Laans qui m'a beaucoup questionné sur vous, expliquez-lui ! Le malheureux, je n'ai dit mot, en perd la raison !
-Vous saviez ?
-Pour qui sait regarder les âmes au cœur de l'iris céleste, il est aisé de saisir votre féminine délicatesse...Allez trouver de Laans. Il souffre les affres de l'amour pour vous Gabrielle.
-Je ne le peux, il est trop tard ! Il me hait.
-Laissez-le juge. Remettez-lui une lettre pour le moins. Réfléchissez, mon petit. Ouvrez-lui votre cœur, simplement. Nous partons dans une paire d'heures.
-Je vais essayer, je vous le promets. Merci maître.

Il me prit dans ses bras affectueusement, en me baisant le front. Je fermais les yeux pour recueillir cette pure tendresse. Je me sentais à l'abri dans les bras de cet homme, il me redonna courage. Je décidai à aller trouver Laans.

Je m'aventurais dans l'écurie où il sellait son cheval, je m'approchais, de dos, il ne broncha pas, feignant de ne pas m'entendre.

-Monsieur de Laans, je ne saurais vous dire moins, sinon que je suis désolée, que je m'excuse de vous avoir blessé. Sachez que si je suis femme, je n'ai jamais appris à parler cette langue féminine qui caresse et prodigue amour, pour des raisons personnelles, je n'ai pas été éduquée en ce sens. Aussi, je vous répète que je regrette de vous avoir causé tourment, telle n'était pas mon intention, votre personne étant pour moi une énigme charmante de rudesse, de douceur. Je vous laisse à vos occupations en vous redisant mon désarroi. Bonjour monsieur...

-Un instant, mon... « Madame de Viverols » ?... je ne connais pas les raisons qui vous ont poussée à cette mascarade de travestissement, je vous rassure, je dois partir instamment, je ne vous importunerai plus de mes humeurs indélicates qui ont outrepassé les usages de bienséance.
-Je comprends...Vous ne m'importunez pas...ainsi, l'esprit rasséréné je vous souhaite « bonne route ! ».

Je recule, il se penche.
-Avant, je tiens à...
Il me ceinture puis m'embrasse avec fougue.



L'heure des adieux étaient venue, nous prîmes congé de la duchesse, je vécus ce départ comme un rêve, je restai pensive tout le long du voyage. Mon maître Marot n'était pas dupe, souriant, son viatique ouvert, ses lorgnons sur le bout du nez.
-Gabrielle, je gagerai que Venise nous amènera prestement la visite d'un séduisant, bien que sinistre voyageur ! Une robe vénitienne vous siérait davantage que ce costume aux rigueurs luthériennes ! Qu'en pensez-vous ?
-Je ne sais si telle babiole me conviendrait, je ne l'ai jamais fréquentée, il m'en trouverait ridicule !
-Je crois au contraire qu'il n'en reviendrait pas, je vous soupçonne d'être de ces femmes terriblement élégantes.
- Hem...
- « Nunc dimittis » Gabrielle !
Laissons partir ! Retirons-nous et cultivons notre jardin, ces paroles me semblent avoir un bel avenir ! Sais-tu que j'ai appris qu'à la cour un blanc bec poétise à ma façon et s'en revendique l'auteur ? Ce n'est ni la première, ni la dernière fois, à dire le vrai, j'en suis flatté...ainsi vont nos humaines vies qui circulent autour du bel Astre, s'emparant de quelques scintillantes poussières, ayant soif de conquêtes, mais, pour l'heure Gabrielle, allons cueillir les fleurs de la Lagune, votre compagnie m'est douce, votre vue me ravit et laissons la postérité choisir ses poètes comme Amour choisit sa Rose, foi de Laharpe, aussi sûr désormais que la Terre tourne autour du Soleil, nous sommes entrés dans une ère nouvelle. "Nunc Dimittis..." vivons en paix.

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