I Care.

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Alors, là je commençais à me réveiller et j’ai senti une entrave. Je me rendais compte que ça devait faire un moment que j’étais entre sommeil et éveil parce que cette sensation de ne pas pouvoir bouger me paraissait presque habituelle. Comme si j’étais contraint de garder ma position sur le dos depuis plusieurs jours. Je constatais d’ailleurs ce qui me retenait. J’étais bel et bien attaché ! Mes poignets et mes chevilles étaient retenus dans d’espèces de liens mécaniques rembourrés d’une sorte de mousse de façon à ce que ces attaches ne soient pas blessantes mais qu’elle soient parfaitement impitoyables.

Par la suite, j’ai remarqué toutes les gènes que je ressentais. Les câbles électriques sur ma poitrine qui me chatouillaient en permanence. J’avais un tuyau dans la bite qui me donnait une impression d’envie de pisser permanente et jamais soulageable. Et surtout les tuyaux dans la bouche et dans le nez. Un calvaire pour déglutir. Ma toux était d’une horrible inéfficacité au travers du tube et elle ne semblait s'arrêter qu’au moment où s’activait une sorte d’aspirateur dégageant son contenu en sécrétions dégueues.

J’ai mis un temps considérable pour remarquer tous ces sympathiques détails. Je me réveillais périodiquement et je restais dans le coltard en permanence.
Et puis il y avait cette voix. Une voix faussement humaine. Pas trop mal imitée mais on remarquait la trop grande régularité de timbre sur les mots qui revenaient.
Toujours dans l’injonction, elle me disait froidement de me calmer ou de cesser de me débattre et régulièrement elle me menaçait de me “sédater” à nouveau. Donc je me réveillais un instant, je luttais quelques minutes et je me rendormais pour quelques heures.

A force de me faire re-sédater à chaques fois, j’ai bien été obligé de tenter une autre stratégie. J’ai fais des efforts considérables pour ne pas paniquer, pour comprendre plus précisément ce qui m’arrivait.
Est ce que je me suis retrouvé prisonnier ? Enlevé et entravé dans une sorte de machine de torture ? Mais qui pourrait m’en vouloir ? Je suis facteur à vélo élèctrique. Je ne fais même pas trop chier la nature...Qui peut en vouloir à ce point au facteur ?
Je ne me souviens pas de grand chose ces derniers jours, il me semble que mes derniers souvenirs normaux étaient à vélo pendant ma tournée. Il faisait un temps très moyen, du soleil mais de fréquentes pluies, et la route était mouillée.

Le peu que j’arrive à bouger, me fait souffrir sur le flanc droit. Et toutes les quelques heures, des systèmes me frottent, m’enduisent de substance crémeuse, me lavent la bouche avec une solution mentholée, me mettent des gouttes dans les yeux et quand les mouvements que l’on m’imprime me font trop mal et que je me tortille, j’entend un bip suivi d’un bruit de piston et je sens soudainement un soulagement qui me rendors immédiatement.
C’est étonnant, cette sensation d’être prisonnier, mais d’être également soigné.
Je souffre, on me soulage, je tousse on me retire les glaires directement dans la gorge. Je ne sais pas depuis combien de temps je n’ai pas mangé mais je n’ai pas faim. En revanche j’aimerais boire des litres d’eau.
La machine me lave chaque jours. Je fais mes besoins dans une sorte de bassine et je me fais laver le cul.

J’ai tout de même une sensation d’amélioration au fil des jours. Les douleurs s’atténuent et deviennent plus faciles à distinguer. Les côtes, les jambes, le bras droit, la tête. La gorge aussi. Et je me sens engourdi, à chaque mobilisations que la machine m’impose, je met un temps considérable à me “dérouiller” et ces séances sont un calvaire.

Je suis dans une pièce toute blanche. La lumière semble varier de telle manière que j’ai l’impression d’être le matin, ou la nuit parfois mais je n’en suis pas sûr. Je cale pourtant mon sommeil sur ce rythme que l’on m’impose.
J’ai l’impression d’être observé. Que face à moi, derrière une vitre, il arrive qu’une forme humaine passe et me regarde.
Il me semble avoir vu Claire, ma femme.

Après plusieurs périodes d'efforts considérables pour me calmer lors des phases d’éveil, afin de ne pas être sédaté à nouveau, je comprend que je suis dans un lit d’hôpital. Et la machine me soigne.
En revanche, je ne comprend pas ce qui a pu m’arriver.
A chaque tentative de parler, ma machine m’affirme que je ne peux pas le faire. Et quand je m’énerve, je redoute d’être endormi à nouveau. Elle ne m’explique rien de plus.

Soudainement, la machine me dit qu’elle va me faire un “test de sevrage”. Et je sens que quelque chose change dans le système de respiration. Ca semble ne plus m’imposer de rythme respiratoire mais je dois faire des efforts considérables pour inspirer et l’expiration est très limitée. J’ai l’impression de respirer au travers d’une paille. Et aussi soudainement, après une période interminable au cours de laquelle j’ai vraiment cru m'asphyxier, la machine reprend le rythme imposé précédemment tout en aspirant plusieurs fois les glaires. Puis elle dit “test de sevrage non concluant.”
Je panique, mais qu’est ce qu’on me fait ? c’est pour me soigner ça ? Cette torture ?
Je pleure de rage et je tente de remuer, la machine me dit de ne pas toucher au tube qui “me fait respirer”, que je risque de mourrir si je l’arrache. Et je sens soudainement la reprise de la sédation. J’ai une soif horrible.

Je subis ces tests de sevrages deux fois par jours. J’ai l’impression de n’avoir aucun répit entre les périodes de mobilisations, le tartinage de crème, la bouche, les yeux, les injections, les bruits de la machine. Je suis épuisé.

Au fil du temps, les sevrages sont plus faciles. Je pense que je tiens une heure maintenant.

Soudainement, à la fin d’une heure au moins de sevrage, je sens que quelque chose se dégonfle dans ma gorge, je tousse et l’aspiration se met en marche. Puis la machine dit “test de fuite” et je tousse en entendant quelque chose qui ressemble vaguement à ma voix.
“Test de fuite concluant”, “procédure d’extubation”.
Et là je sens que la machine, tout en me disant de souffler de manière répétée, tire le tube et le retire de ma gorge. Le tuyau semble interminable, j’ai envie de tousser, de vomir, de tirer sur ce putain de truc pour que ça aille plus vite mais les liens sont toujours aussi impitoyables. J’étouffe, je tente de hurler avec le peu d’air qu’il me reste dans les poumons. Et j’entend ma voix étouffée qui soudainement s'éclaircit et avec elle s'accompagne la libération et je peux inspirer pleinement. J’ai mal, je tousse, je crache, je gémis et je retombe, vaincu par tant d'effort et de violence. Je m’endors.

Quand je me réveille, je teste ma voix. De peur de l’avoir perdu à nouveau. Mais je parle, faiblement et je suis très enroué mais je dois pouvoir me faire comprendre.
En revanche, la machine ne répond pas. Toutes mes tentatives se soldent par un silence assourdissant.

Une silhouette apparaît à la vitre, et s’approche. J’entend soudainement sa voix au travers d’un haut parleur.
-Bonjour, Monsieur Mallet, je suis le docteur Leroy, je suis le responsable de votre dossier.
Je lui demande s’il m’entend, ce qui m’arrive, où je me trouve, pourquoi ma femme n’est pas à mon chevet ?
-Oui alors, vous êtes à l’hôpital Saint Pancrasse. En unité de médecine intensive, vous avez eu un grave accident de vélo.
-Comment ?
-Vous avez dû déraper et vous retrouver sur la route d’un automobiliste, qui vous a percuté et s’est enfui ensuite. Vous avez eu un traumatisme crânien, votre casque n’a pas tenu vu la violence du choc. Vous avez des fractures de côtes, du bras droit, des deux jambes. Et des complications suite à ça. Les cotes fracturées ont blessé votre poumon qui s’est infecté puis inflammé jusqu’à vous mettre en grande insuffisance respiratoire. Ce qui vous a mené à être pris en charge ici par cet I-Care.
-Ce quoi ?
-C’est un automate médical qui vous a soigné et qui vous soigne encore. Et votre femme ou qui que ce soit d’autre ne peut entrer dans la pièce dans laquelle vous vous trouvez avec l’automate pour des raisons de limitation du risque infectieux.
-Hein ? Mais je ne peux même pas avoir le soutien de ma femme pendant que je vis tout ça ?
-Elle est venue vous voir chaque jours, au travers de cette vitre. Elle sera probablement là tout à l’heure.
-Mais c’est inhumain, j’attend de comprendre ce qui m’arrive depuis des jours et des jours, personne ne se dit que ce serait bien de m’expliquer ce qui m’arrive plutôt que de laisser une machine seule face à moi ?
-Nous avions d’autres priorités, vous allez mieux, vous aurez toutes les explications nécessaires.
-D’autres priorités ?!
-Nous avons quatre-vingt un I-Cares dans cette unité. Quasiment tous utilisés simultanéments. Ca prend beaucoup de temps de leurs donner les directives de soins.
-...


Après le départ du médecin, aussi rapide que son arrivé, je suis seul à nouveau. Seule la machine peut me répondre, mais chaque question se voit déshumanisée. Les réponses sont incompréhensibles car trop techniques.
-Que m’est-il arrivé ?
-Vous avez eu un poly-traumatisme lors d’un accident de la voie publique avec un traumatisme crânien accompagné d’une perte de connaissance, due à un hématome sous dural. Une fracture des septième, huitième et neuvième côtes droites compliquées d’un pneumothorax droit complet et compressif avec un déviation médiastinale. Ainsi qu’une fracture des diaphyses fémorales bilatérales et humérale droite. Votre évolution dans le service a été marquée par des complications pulmonaires; à savoir une inhalation lors de votre intubation qui a déclenchée un syndrome de détresse respiratoire aiguë ayant nécessité trois séances de décubitus ventral...
-C’est bon, c’est bon j’ai décroché depuis les côtes...

-Quand-est ce que je pourrais rentrer chez moi ?
-Il est nécessaire de rééduquer votre carrefour aéro-pharyngien afin de prévenir des fausses-routes lors de l’alimentation. Ensuite vous serez transféré dans un service de médecine.
-Mais je suis dans quoi là maintenant alors ?
-Le service de médecine intensive-réanimation.
-Okay...



Aujourd’hui, ma femme apparaît soudainement à la fenêtre.
Je pleure en la voyant, comme un prisonnier au parloir. J’ai l’impression que notre séparation arbitraire est le jeu sadique d’un directeur tout puissant, sans raison réellement valable.
Elle pleure également et me raconte être venue tous les jours, est avoir tenté mille fois de négocier son entrée dans la pièce de soins. Mais elle a toujours eu un sentiment que les personnes qu’elle rencontrait n’avait pas le temps et qu’elle se sentait intruse dans cet univers de soins. Sa présence est tout juste tolérée et obtenir des nouvelles des équipes est un effort considérable. Elle a un écran de son côté, sur lequel elle peut s’identifier mais je comprend qu’elle y obtient les informations que le robot me donne, aucune vulgarisation. Un charabia médical indigeste et inquiétant.
Très rapidement, une sonnerie retentit de son côté et je comprend que c’est la fin de sa visite. Elle est contrainte de partir rapidement et de toute façon, la vitre se trouble et les micros se coupent. Je n’ai pas eu le temps de lui dire “à demain”.


Est ce que tous les hôpitaux sont comme ça ? Est ce que personne ne se dit que c’est ignoble et inhumain ?

Quand je dis ce genre de chose à la machine, elle me demande si j’ai des reviviscences, si j’ai une anxiété permanente, si mon sommeil est troublé. Ça me semble pourtant évident, à part pour les reviviscences, je ne sais pas ce que c’est...
Je comprend qu’elle m’injecte quelque chose à la suite de cette discussion.



A ma sortie de l’hôpital, après un long séjour de rééducation aussi robotique que le service de médecine intensive et celui de médecine tout court.Je rentre chez moi.
Je n’en fini pas d’embrasser ma femme, de la toucher, de serrer les mains de mes collègues, de rechercher ce contact dont j’ai été privé pendant mon hospitalisation.

Je reçois un compte-rendu.
Il est fait du même vocabulaire médical, mais je me rend compte que je suis atteint d’un syndrôme anxio-dépressif, (je comprend à ce moment pourquoi il m’a été prescrit de prendre un comprimé par jour qui me ramollit), j’ai eu un état de choc post-traumatique et on me recommande un suivi psychiatrique.
Toujours ce même vocabulaire intrusif et technique. Je me sens violé dans mon intégrité physique. Et la machine qui a fait ces évaluations, n’aurait jamais pu avoir le ressenti humain qu’un vrai psychiatre aurait pu avoir. Elles ont été faites, dans un espace-temps indéfini. A des moments où mon anxiété était maximale, et où ma tristesse était en grande partie générée par cette hospitalisation.

Enfant j’avais été opéré d’une appendicite. Je me souviens des infirmières. Elle m’avaient rassuré, choyé, aidé dans la douleur et dans les désagréments de cette intervention. Elles avaient rendu supportable un épisode difficile pour un enfant. Et elles avaient parfois pris du temps pour traduire ce que disait le médecin.
Mais même si je ne comprenait pas ce qu’il disait, ce médecin avait été humain. Il m’avait ausculté, touché le ventre pour comprendre où se trouvait mon mal. Il avait eu quelques mots encourageants. Et j’avais l’impression que cette expérience n’avait laissé aucun sentiment d’anxiété, juste une impression de bienveillance.

Quand j’ai du reprendre mon travail et monter sur mon vélo à nouveau, j’ai compris le sens du mot reviviscence. A chaque instant, j’avais l’impression d’avoir des flash-backs de l’accident, mais surtout du robot de l’hôpital. Et je finissais mes journées terrorisé à l’idée d’avoir à nouveau un accident qui me renvoit à l’hôpital.

Depuis, mon psychiatre me prescrit des comprimés à la pelle, qui s'abrutissent et qui ne font qu’ embourber mes pensées inquiétantes dans une mélasse médicamenteuse.
Je risque de devoir arrêter de travailler et il me parle parfois d’hospitalisation en psychiatrie... J’ai des cauchemars robotiques.

Je me demande s’il a des infirmières dans un hôpital psychiatrique de nos jours...
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